23 avr 2026

L’interview littéraire de Lou Stoppard invitée du Miu Miu Literary Club

À Milan, le Miu Miu Literary Club explore depuis 2024 les liens entre littérature et féminisme. Pour son édition 2026, consacrée à ”politics of desire“ (la politique du désir), le projet imaginé par Miuccia Prada met en avant les œuvres d’Annie Ernaux et d’Ama Ata Aidoo. Rencontre avec Lou Stoppard, modératrice fidèle du programme, qui a animée en cette première journée, le 22 avril 2026 une discussion autour de l’ouvrage d’Annie Ernaux Mémoire de fille (2016).

  • par Ambra Flora.

  • Diplômée en sciences politiques, Miuccia Prada a toujours revendiqué sa passion pour la lecture et son engagement féministe comme moteurs de sa création. Qualifiée de créatrice de mode intellectuelle, elle a souvent évoqué avoir développé sa pensée à travers “la littérature, le théâtre et le cinéma”. Comme elle le confiait notamment lors d’une interview accordée à Numéro en 2020.

    Ainsi, depuis qu’elle a lancé le prêt-à-porter chez Prada en 1988, puis Miu Miu en 1993, elle a toujours abordé la mode via le prisme de la philosophie, de l’art et de la littérature. Outre une émotion, le vêtement doit avant tout susciter une réflexion. Fidèle à cette vision, elle fait aujourd’hui de Miu Miu une véritable plateforme d’expression, destinée à soutenir et visibiliser les femmes artistes à travers différentes initiatives.

    Le Miu Miu Literary Club 2026

    Tout commence en 2011, avec Miu Miu Women’s Tales, un projet unique en son genre qui donne carte blanche à des femmes réalisatrices afin d’explorer la fameuse question du female gaze. Parmi les invités, on retrouve Chloë Sevigny, Alice Diop ou encore Agnès Varda.

    Après le cinéma, cet engagement se prolonge avec le Miu Miu Literary Club. Lancé en 2024, cette initiative littéraire s’organise sur trois jours de rencontres, lectures, discussions et performances autour d’enjeux féministes contemporains. Pensé comme un espace de dialogue, avec une édition exceptionnelle organisée en Chine l’an dernier, l’événement renforce le lien que Miu Miu entretient avec la culture et les voix féminines dans les arts.

    Modératrice du club depuis ses débuts, l’écrivaine londonienne Lou Stoppard, spécialiste d’Annie Ernaux, s’y investit activement. Pour l’édition 2026, elle anime une conversation autour de Mémoire de fille. Du 22 au 24 avril 2026, le Circolo Filologico Milanese accueille ainsi cette nouvelle édition placée sous le thème de “Politics of Desire”, mettant en avant les œuvres d’Annie Ernaux, écrivaine française et prix Nobel de littérature, et d’Ama Ata Aidoo, figure majeure des littératures féministes postcoloniales.

    L’interview littéraire de Lou Stoppard

    Numéro : Vous faites partie du Miu Miu Literary Club depuis sa création. Comment décririez-vous cette expérience ?

    Lou Stoppard : Le Miu Miu Literary Club a pour vocation d’approfondir les discussions autour des grandes écrivaines. C’est un forum collaboratif qui réunit des auteures de différentes disciplines et générations. Au fil des années, nous avons exploré l’œuvre d’Alba de Céspedes, puis celle de Simone de Beauvoir, et maintenant celle d’Annie Ernaux. Quel plaisir de pouvoir relire ces auteures avec autant de profondeur !

    Que peut-on attendre de l’édition 2026 ?

    Le thème de cette année, “Politics of Desire. (”La politique du désir“), prend la forme d’un dialogue ouvert et ambitieux sur la sexualité, le désir et l’écriture. Cette édition aborde des sujets tels que le consentement, la sexualité et l’autodétermination. Je pense qu’il est impossible de ne pas trouver ces thèmes importants. Citez-moi une femme – écrivaine ou non – qui ne les considère pas comme essentiels ?

    Les clubs de lecture connaissent ces dernières années un regain de popularité…

    La lecture favorise la réflexion, la discussion et le lien social. On peut y voir une nouvelle façon pour les femmes de se réapproprier la lecture comme un espace de discussion à la fois politique et intime.

    Politics of Desire” : le thème de cette nouvelle édition

    L’édition 2026 s’articule autour de Mémoire de fille (2016) d’Annie Ernaux et de Désordes amoureux (1991) d’Ama Ata Aidoo. Pourquoi ces deux œuvres vous semblent-elles si pertinentes ?

    Je vais parler d’Annie Ernaux, parce que c’est la discussion que je vais animer. Je pense que son œuvre a galvanisé un lectorat intergénérationnel et qu’elle a inspiré et captivé de nombreux jeunes auteurs, ce qui est vraiment formidable. Les femmes plus âgées ont traditionnellement été décriées par la culture, alors voir une écrivaine octogénaire s’adresser à tant de jeunes femmes dans leur adolescence, leur vingtaine et leur trentaine, c’est vraiment stimulant. Cela reflète une appréciation plus large du travail des femmes artistes de tous les âges. Je pense que le style d’Annie Ernaux est novateur et unique. C’est ce qui a fait d’elle une figure si influente pour tant d’auteurs contemporains. Elle est indéfinissable, affranchie des genres et des conventions formelles, qu’il s’agisse d’”autofiction“ ou de “mémoires“.

    Selon vous, que doivent les écrivaines contemporaines à Annie Ernaux ?

    Je pense que sa manière d’écrire est très émancipatrice pour les écrivaines d’aujourd’hui. Son style d’écriture reflète aussi le fonctionnement de la mémoire. Nous naviguons sans cesse, dans notre esprit, entre fiction et réalité, entre flou et concret. Et puis, elle écrit sur la vie, le sexe, la mémoire, la honte d’une manière totalement dénuée de sentimentalisme. Elle est audacieuse dans sa simplicité et sa clarté (‘Annie Ernaux utilise elle-même le terme écriture plate pour qualifier son style sans fioritures, ndlr). Je trouve que cette absence de sentimentalisme est radicale.

    Une discussion autour d’Annie Ernaux

    Vous avez consacré un livre entier à l’œuvre d’Annie Ernaux, Extérieurs : Annie Ernaux et la photographie. Pouvez-vous nous parler de ce projet ?

    Ce livre est paru en même temps qu’une exposition du même nom : Extérieurs : Annie Ernaux et la photographie, dont j’étais la commissaire à la MEP de Paris en 2024. Il s’inspirait de son livre Journal du dehors (1993) que l’exposition explorait sous l’angle de la photographie. Ce livre me tient particulièrement à cœur, car il a inspiré tout ce projet. Je recommanderai donc de commencer par lire cet ouvrage si on ne connaît pas encore l’œuvre de l’écrivaine. La Honte (1997) est également un excellent point de départ de son oeuvre, car il aborde l’essence même de la littérature d’Annie Ernaux, et notamment les raisons qui la poussent à écrire.

    Ses recommandations féministes

    Si vous deviez compléter quels livres ou auteurs recommanderiez-vous ?

    Il y en a tellement ! Parmi les plus récents sur les thèmes du désir, du consentement et de l’autonomie féminine, je dirais Le Droit au sexe (2022) d’Amia Srinivasan et It’s Terrible the Things I Have to Do to Be Me (C’est terrible ce que je dois faire pour être moi) (2025) de Philippa Snow. Pour le reste, choisir ses livres préférés, c’est comme choisir ses enfants préférés : c’est tout simplement impossible et ça paraît… bizarre… Ceci dit, parmi les livres qui m’ont profondément marquée, on trouve Journal du dehors (1993) d’Ernaux, toute l’œuvre de Janet Macolm, Jane Austen, Ben Lerner, Nell Zink et Siri Hustvedt.

    Miu Miu Literary Club 2026, du 22 au 24 avril 2026, au Circolo Filologico Milanese.