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Kristin-Lee Moolman dynamite le genre en images

Photographie

Inséparable du styliste Ibrahim Kamara, la photographe Kristin-Lee Moolman développe une imagerie fantasque dans une Afrique du Sud hétéronormative qui peine à effacer les cicatrices de l’apartheid. Ses modèles queer exhibent des fusils d’assaut, redéfinissent la notion d’identité et mettent à mal l’ordre social.

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Au cœur d’une végétation asphyxiée par la chaleur, comme portant les stigmates d’un récent brasier, se tient une femme. Un voile en tulle écarlate recouvre l’intégralité de son corps et cherche à la dissimuler. Mais on la distingue, derrière l’étoffe rutilante. En guise de prolongement à ses bras invisibles, deux fusils d’assaut fièrement exhibés et prêts à hurler. En Afrique, ces armes sont légion, illustres compagnes des enfants enrôlés dans les forces armées. Aussi menaçante que flegmatique, cette mariée de sang à l’allure olympienne en dit long sur le travail de Kristin-Lee Moolman, photographe sud-africaine inséparable du styliste Ibrahim Kamara, élu membre du comité d’experts du prochain prix LVMH.

Ne lui dites surtout pas que sa photographie est politique. Née en 1987 dans le Karoo, un semi-désert d’Afrique du sud clivé en deux régions distinctes, Kristin-Lee Moolman n’aura connu l’apartheid que sept ans. Une durée suffisante pour la marquer au fer rouge. Elle est blanche, mais sa photographie arbore les cicatrices de cette politique discriminatoire durcie en 1948 par le Parti national. Dans la langue afrikaans, apartheid signifie “mettre à part” : le travail de la photographe prend alors tout son sens.

Car les travaux de Kristin-Lee Moolman portent sur l’identité et l’exclusion. Également réalisatrice, sa grande interrogation est la suivante : que signifie être sud-africain ? Et si elle convoque une dimension politique à chaque nouveau cliché, elle précisera que celle-ci n'est pas intentionnelle.

“Soft Criminal” par Kristin-Lee Moolman et IB Kamara.

“Soft Criminal” par Kristin-Lee Moolman et IB Kamara.

Artistes, danseurs, musiciens, rappeurs… en Afrique du Sud, la plupart sont passés sous l’objectif de la photographe. L’œuvre de Kristin-Lee Moolman s'imprègne de deux atmosphères, celle du Cap – ville portuaire du Sud-Ouest – et celle de Johannesburg, la plus grande ville du pays, parsemée de townships, ces quartiers pauvres réservés aux non-Blancs. Son ami Ibrahim Kamara, styliste né en Sierra Leone et aujourd’hui basé à Londres, affuble les modèles de robes léopard bon marché et de brassières rembourrées de coton, dissimule les visages sous des masques à gaz fleuris et des écharpes Burberry… 

 

Kristin-Lee Moolman immortalise ses proches et les jeunes branchés du centre de la capitale. Elle fait (encore) appel à IB Kamara en juillet 2017, lorsqu’elle réalise Strobe Light, un clip pour la formation de trip-hop suédois Little Dragon. Parmi ses modèles les plus fidèles, on compte aussi Thato et Buyani, les deux membres de FAKA. Ce duo d’effrontés s’est extirpé de l’enfer des townships au même titre que le “kwaito”, rap aux sonorités africaines qu’ils diluent ensemble dans une house bricolée. À la fois musiciens, performeurs et activistes queer, Thato et Buyani s’opposent fermement à l'hétérocentrisme qui domine dans le pays. En conviant ces hérauts, Kristin-Lee Moolman fracture les dogmes. Une percée flamboyante au cœur du nationalisme noir propre à cette Afrique du Sud post-apartheid qui revendique des valeurs ultra masculines. Ici, les identités sont soumises à des hiérarchies – raciales, genrées et sexuelles –, cet héritage du colonialisme catégorise les communautés de façon irrévocable et prohibe toute prise de conscience, toute ambiguïté.

Le clip “Strobe Light” de Little Dragon, réalisé par Kristin-Lee Moolman.

Armée de son objectif, Kristin-Lee Moolman abat les apparences, démantèle les postulats et développe son œuvre autour de trois piliers : “blackness”, “beauty” et “gender”, autrement dit, l’établissement d’une définition du “beau” qui outrepasserait les normes inhérentes à l’Afrique subsaharienne. Avec ses portraits, la photographe explore finalement tout un paysage social. Car la ségrégation raciale nécrose aussi les représentations du genre et de la sexualité. Son imagerie fantasque, irréelle et intemporelle révèle des individus androgynes, des personnages queer dont l’identité explose à la face du continent et façonne une nouvelle mythologie africaine.

 

Pourtant, le bouleversement des stéréotypes identitaires a existé et existe toujours de façon sporadique en Afrique. Ainsi, chez les guerriers Massaïs, les Sipolio – des jeunes qui participent à une période d’initiation juste après leur circoncision – se maquillent, se travestissent et n’excluent pas les relations homosexuelles. Des pratiques que l’on retrouve aussi dans certaines communautés du Zanzibar où le travestissement est totalement justifié car il correspond à un rite d’inversion préconisé par les esprits. Ici comme dans les projets de Kristin-Lee Moolman et d’IB Kamara, l’homme devient femme et la femme s’accapare les caractéristiques de la virilité : force, pouvoir, violence. 

Pour habiller leurs modèles, IB Kamara et Kristin-Lee Moolman empruntent autant aux emblèmes de la guérilla qu’à ceux de la souveraineté, allient les codes du streetwear à l’élégance des soirées bamakoises de Malick Sidibé, maquille les hommes et les parent de robes surréalistes. Les mannequins sont affublés de gants de boxe, une référence à la lutte socio-politique, à la vigueur, mais également à l’archétype de l’homme viril. Et pour traduire cette “blackness” relative à une Afrique du Sud fière, masculine et “paradoxalement” queer, la photographe donne naissance à des chimères et opte pour l’opulence et l’ostentation.

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  • Qui sont les nouveaux experts du prix LVMH ?

    Moins d'un mois avant sa demi-finale, le prix LVMH dévoile la liste du comité d'experts qui composera sa sixième édition. Parmi eux, neuf nouveaux professionnels de la mode et du luxe prendront par à la sélection des huit finalistes du prix. 

    Lancé en 2013, le prix LVMH s’est affirmé en plus de six ans comme l’une des récompenses les plus prestigieuses de la mode, officiant comme véritable tremplin pour les créateurs émergents autant que détecteur de talents pour les professionnels du domaine. En septembre 2019, la cinquième édition choisissait comme lauréat de son Grand Prix le créateur sud-africain Thebe Magugu et comme lauréat de son prix Karl Lagerfeld le créateur israélien Hed Mayner.

     

    En plus de son éminent jury composé, entre autres, de Nicolas Ghesquière, Maria Grazia Chiuri, Clare Waight Keller ou Jonathan Anderson, le prix LVMH fait appel chaque année à un comité d’experts qui réunit journalistes, photographes, stylistes, mannequins et autres personnalités influentes des secteurs de la mode et du luxe. Ensemble, ceux-ci sélectionneront parmi les 20 créateurs en demi-finale les nouveaux finalistes du prix. À l’approche de la demi-finale de sa sixième édition, qui se tiendra les 27 et 28 février prochains, ce comité s’enrichit de 9 nouveaux experts tels que la célèbre mannequin américaine Gigi Hadid, qui sera également ambassadrice du showroom, mais aussi la directrice artistique Ronnie Cooke Newhouse – également jurée du prochain festival d’Hyères –, l’écrivaine et activiste irlandaise Sinéad Burke ou encore le styliste Ibrahim Kamara, également rédacteur en chef mode du magazine i-D. Ils y rejoindront notamment les journalistes Suzy Menkes et Loïc Prigent, les mannequins Karlie Kloss et Natalia Vodianova et la fondatrice et directrice de la rédaction de Numéro Babeth Djian, formant un comité de près de soixante experts au total. 

     

    Les 9 nouveaux experts sont :

     


    Sinéad Burke, Activiste
    Ronnie Cooke Newhouse, Directrice artistique
    Caroline Daur, Entrepreneuse digitale
    Jo Ellison, Rédactrice en chef de “How to Spend It”
    Leaf Greener, Consultante artistique et écrivaine
    Gigi Hadid, Mannequin et Philanthrope,
    Ibrahim Kamara, Styliste et rédacteur en chef mode d’i-D magazine 
    Natalie Kingham, Directrice mode et achats de Matches Fashion 
    Lauren Santo Domingo, Co-fondatrice et directrice de Moda Operandi 

     

    Découvrez la liste complète des experts du 6e prix LVMH :

     

    Emmanuelle Alt, Rédactrice en chef de Vogue Paris (Paris)
    Imran Amed, Fondateur et Rédacteur en chef de The Business of Fashion (Londres)
    Sarah Andelman, Fondatrice de Just an Idea (Paris)
    Rami Atallah, Co-fondateur et CEO du site de vente en ligne Ssense (Montréal)
    Glenda Bailey, Rédactrice en chef de Harper’s Bazaar US (New York)
    Fabien Baron, Directeur artistique et Fondateur de Baron & Baron (New York)
    Tim Blanks, Editorialiste pour The Business of Fashion (Londres)
    Derek Blasberg, Directeur mode et beauté de YouTube (New York)
    Alexandre de Betak, Fondateur de Bureau Betak (Paris)
    Frédéric Bodenes, Directeur artistique Le Bon Marché Rive Gauche (Paris)
    Sinéad Burke, Activiste (Dublin)
    Carmen Busquets, Investisseuse dans The BoF, Farfetch, Net-à-Porter, Lyst, Moda Operandi (Caracas) 
    Burak Cakmak, Directeur du département mode à la Parsons School of Design (New York)
    Marie Chaix, Rédactrice en chef mode du magazine Double (New York)
    Angelica Cheung, Rédactrice en chef de Vogue China (Pékin)
    Anne-Sophie von Claer, Directrice adjointe de la rédaction du Figaro (Paris)
    Ronnie Cooke Newhouse, Directrice Artistique (Londres)
    Caroline Daur, Entrepreneuse digitale (Hambourg)
    Godfrey Deeny, Rédacteur en chef international de Fashion Network (Paris)
    Babeth Djian, Directrice de la rédaction de Numéro (Paris)
    Jo Ellison, Rédactrice en chef de “How to Spend It” (Londres)
    Edward Enninful, Rédacteur en chef du Vogue anglais (Londres)
    Linda Fargo, Senior vice-présidente de Bergdorf Goodman (New York)
    Angelo Flaccavento, Journaliste de mode (Raguse)
    Hans de Foer, Directeur du programme postgraduate de création à l’Institut Français de la Mode (Paris) 
    Jo-Ann Furniss, Journaliste et Directrice artistique (Londres)
    Chantal Gaemperle, Directrice des ressources humaines et des synergies du Groupe LVMH (Paris) 
    Stephen Gan, Rédacteur en chef de V magazine et V man et Directeur de création du Elle US (New York) 
    Michel Gaubert, Sound designer (Paris)
    Julie Gilhart, Consultante (New York)
    Ikram Goldman, Créatrice de Ikram (Chicago)
    Leaf Greener, Consultante créative et écrivaine (Shanghai)
    Elizabeth von Guttman, Cofondatrice du magazine System et de Fashion Tech (Paris)
    Jefferson Hack, Cofondateur et Directeur de la rédaction de Dazed Group (Londres) 
    Gigi Hadid, Mannequin et Philanthrope (Los Angeles)
    Amanda Harlech, Consultante mode (Londres)
    Ashley Heath, Directeur des rédactions de Pop et Arena Homme+ (Londres)
    Laure Hériard Dubreuil, Fondatrice et Directrice générale de The Webster (Miami)
    Adrian Joffe, Président directeur général Dover Street Market International (Londres)
    Sylvia Jorif, Journaliste au magazine Elle (Paris)
    Ibrahim Kamara, Styliste et rédacteur en chef mode d’i-D magazine (Londres)
    Natalie Kingham, Directrice mode et achats de Matches Fashion (Londres)
    Karlie Kloss, Mannequin et Philanthrope (New York)
    Suzanne Koller, Rédactrice en chef mode de M le magazine du Monde (Paris)
    Hirofumi Kurino, Directeur artistique de United Arrows (Tokyo)
    Susie Lau, Créatrice de StyleBubble et Journaliste (Londres)
    Linda Loppa, Conseillère stratégie et vision de Polimoda Paris Platform (Paris)
    Pat McGrath, Makeup artist (New York)
    Kevin Ma, Fondateur et Directeur du site Hypebeast (New York)
    Sara Maino, Rédactrice en chef adjointe du Vogue Italie et Directrice de Vogue Talents (Milan) 
    Suzy Menkes, Journaliste pour Vogue (Paris et New York)
    Virginie Mouzat, Journaliste (Paris)
    Sarah Mower, Journaliste au Vogue US (Londres)
    Alexia Niedzielski, Cofondatrice du magazine System et de Fashion Tech (Londres)
    Ezra Petronio, Directeur de la publication du magazine Self Service (Paris)
    Fabio Piras, Directeur du master mode à la Central Saint Martins College of Art and Design (Londres) 
    Peter Philips, Directeur de la création et de l’image du maquillage Christian Dior (Anvers)
    Loïc Prigent, Réalisateur (Paris)
    Gaia Repossi, Directrice artistique de Repossi (Paris)
    Carine Roitfeld, Rédactrice en chef de CR Fashion Book et Directrice de la mode des éditions internationales du Harper’s Bazaar (Paris)
    Lauren Santo Domingo, Co-fondatrice et directrice de Moda Operandi (New York) 
    Marie-Amélie Sauvé, Styliste et Rédactrice en chef du magazine Mastermind (Paris) 
    Anne-Florence Schmitt, Directrice de la rédaction de Madame Figaro (Paris)
    Aimee Song, Influenceuse et fondatrice de Song of Style (New York)
    Carla Sozzani, Fondatrice de 10 Corso Como (Milan)
    Stefano Tonchi, Directeur Artistique de L’Officiel (New York)
    Aizel Trudel, Fondatrice du site de vente en ligne Aizel (Moscou)
    Natalia Vodianova, Mannequin et Philanthrope (Paris) 

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