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Comment le duo M/M (Paris) a repoussé les frontières du design

Design

Ils s'appellent Mathias Augustyniak et Michaël Amzalag et, depuis 1992, ces deux graphistes français forment M/M (Paris). En près de trente ans, ce duo a su laisser son empreinte sur tous les domaines de création contemporaine, travaillant aussi bien avec la chanteuse Björk que la maison Loewe, la créatrice Miuccia Prada ou l'artiste Philippe Parreno. Alors qu'ils s'apprêtent à sortir une nouvelle monographie, les créateurs investissent également les collections permanentes du musée des Arts décoratifs et du musée d'Orsay, où ils présentent jusqu'au 10 janvier prochain un projet in situ et inédit. 

  • Portrait de M/M (Paris). Paolo Roversi

  • M/M (Paris), “The New Alphabet” (2016). Affiche sérigraphiée, 120x176 cm. (Courtesy Galerie Air de Paris)

  • M/M (Paris), “The New Alphabet—B” (2016). Affiche sérigraphiée, 120x176 cm. D’après une photographie de Inez & Vinoodh. (Courtesy Galerie Air de Paris)

  • M/M (Paris), “The New Alphabet—C” (2016). Affiche sérigraphiée, 120x176 cm. D’après une photographie de Inez & Vinoodh. (Courtesy Galerie Air de Paris)

  • M/M (Paris), “The New Alphabet - A” (2016). D’après des photographies de Inez & Vinoodh Affiche sérigraphiée, 120x176cm (Courtesy Galerie Air de Paris) M/M (Paris) Borderline, 2015-2020 Square stainless-steel tube with gloss finish 190 x 190 x 190 cm and 50 x 50 x 50 cm (Courtesy Galerie Air de Paris)

  • M/M (Paris), “Borderline” (2015-2020). Square stainless-steel tube with gloss finish 190 x 190 x 190 cm and 50 x 50 x 50 cm (Courtesy Galerie Air de Paris)

  • Spreads from M to M of M/M (Paris) Volume II 2020 456 pages, 260 x 350 mm; 850 illustrations © Thames & Hudson

  • “M to M of M/M (Paris) Volume II” (2020). Publié par Thames & Hudson en langue anglaise. 456 pages, 260 x 350 mm; 850 illustrations Sortie le 22 octobre 2020. Couverture photographiée par Erwan Frottin © Thames & Hudson

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Situé à deux pas du Canal Saint-Martin, le studio M/M (Paris) est à l’image du travail du duo éponyme. Au centre de la pièce, une large table rectangulaire faite d’aplats de couleur cyan, magenta, jaune, noir et blanc rappelle les couleurs primaires de la cartouche d’imprimante : voilà, triomphale, une première création du duo. Autour, les murs s’habillent d’immenses affiches imaginées par les deux créateurs, tandis que deux portants épurés orange ou bleu électrique se font discrets sur les côtés, pour suspendre les manteaux. Eux aussi sont de leur invention : Mathias Augustyniak, moitié du duo français, confiera les avoir imaginés un jour d’après la forme d’un cintre tordu. Au fond de la pièce, enfin, deux gramophones dorés en zinc trônent entre deux bibliothèques noires – les deux Grammy Awards remportés par le duo en 2013 pour la conception de l’album Biophilia de Björk. Car depuis 2001, l’identité graphique et visuelle de la chanteuse islandaise, album après album, ce sont eux. Le logo de la FIAC, des Galeries Lafayette ou de la marque de parfums Byredo, ce sont eux. Les dernières campagnes Berluti, Loewe et Miu Miu, là encore, ce sont eux. Des affiches du Théâtre de Lorient au sol du Café Français à Bastille, la patte de Mathias Augustyniak et Michaël Amzalag est partout. Aujourd’hui la cinquantaine, les deux créateurs français travaillent toujours dans le même studio parisien, celui où ils se sont installés dès la formation de leur duo en 1992. Et près de trente ans plus tard, leur actualité est toujours vivace : le 22 octobre prochain, M/M (Paris) sortira le deuxième volume d’une grande monographie aux éditions Thames & Hudson, tandis que le musée des Arts décoratifs (MAD) et le musée d’Orsay viennent d’inaugurer les deux volets d’une exposition inédite. De multiples portes d’entrée pour revisiter l’héritage d’un duo qui a su, en trois décennies, dépasser les prédicats du design et du graphisme en conservant la même intégrité.

 

 

Une pratique transversale faisant fi des hiérarchies

 

 

“Nous nous sommes dit que le monde était notre lieu d’exposition”, nous explique Mathias dans son studio. Michaël, lui, est absent – malade, nous dira-t-on. Une situation plutôt rare pour les deux complices, habitués à travailler mais aussi à communiquer en tandem leur regard complémentaire sur la création. Car si c’est dans le design graphique que M/M (Paris) s’est d’abord illustré, le duo ne s’est jamais privé d’investir de nombreux territoires artistiques. Une approche qui leur a notamment été inspirée par l’effusion créative des années 90 à Paris, “où les frontières entre les disciplines étaient beaucoup plus floues et où un contexte théorique, idéologique, historique et économique permettait cette transversalité des pratiques et de la pensée”, précise Mathias. Une période où la mode, l’art, la musique, la photographie et même le spectacle vivant étaient bien plus imbriqués qu’aujourd’hui, faisant souvent fi des hiérarchies latentes entre domaines et des divers enjeux financiers.

Spreads from M to M of M/M (Paris) Volume II 2020. 456 pages, 260 x 350 mm; 850 illustrations © Thames & Hudson

Pour preuve, la mode devient dès les débuts de M/M (Paris) l’un de ses secteurs privilégiés : en 1993, le duo imagine le design de la ligne Y du créateur japonais Yohji Yamamoto. Puis ce sont les labels Jil Sander, Alexander McQueen, Chloé ou encore la créatrice italienne Miuccia Prada qui feront appel à eux. Plus récemment, la collaboration prolifique du duo avec Loewe illustre toute la dimension holistique de leur approche : depuis l’arrivée de Jonathan Anderson à la direction artistique de la maison espagnole en 2013, M/M (Paris) imagine ses campagnes, des séries de vêtements et accessoires, des objets pour la maison et réalise même l’édition de grands classiques de la littérature, tous estampillés du nouveau logo Loewe – également créé par le duo. “Grâce à tout ce que nous avons appris auparavant, nous avons pu, pour Loewe, conserver une échelle où l’économie et la création ne se détruisent pas. (…) Aujourd’hui, la mode, bien qu’elle soit devenue une véritable industrie, peut encore être un outil de culture qui fait que si on achète un vêtement, ce n’est pas juste pour paraître mais pour être”, explique Mathias.

 

 

Des relations fidèles et prolifiques

 

 

Jonathan Anderson et Miuccia Prada dans la mode, Benjamin Biolay, Étienne Daho et bien évidemment Björk dans la musique, Pierre Huyghe, Philippe Parreno, Francesco Vezzoli ou encore le grand commissaire d’exposition Hans Ulrich Obrist dans l’art, les personnalités avec lesquelles travaillent M/M (Paris) sont nombreuses. Toutes sont d’ailleurs répertoriées dans la monographie du duo chez Thames & Hudson, dont le premier volume est paru en 2012. Pensées comme un alphabet “de M à M”, l’ouvrage accueille textes, dessins et entretiens avec ces multiples figures de la création contemporaine et s’enrichit huit ans plus tard d’un deuxième volet – “un peu comme un dictionnaire dans lequel on rajoute des mots”, précise Mathias.

 

Car l’une des grandes forces du duo est sans doute d’avoir su construire avec ces artistes et créateurs des relations fidèles. Résultat d’un dialogue créatif continu sur deux décennies, leur collaboration avec Björk est, selon Mathias, “exemplaire” à ce titre : depuis ses débuts, la chanteuse islandaise dévoile à chaque nouvel opus une nouvelle facette d’elle-même incarnée dans ses tenues, ses clips mais aussi des couleurs, des polices ou encore le design de ses coffrets et livrets, tous conçus par M/M (Paris) depuis l’album Vespertine (2001). “Dans notre travail avec Björk, il y a quelque chose de très charnel, de l’ordre de la mise à nu, raconte Mathias. C’est comme si nous faisions naître un Frankenstein à quatre mains avec elle. Les mots de chacun de ses personnages sont illustrés, et nous en dessinons le langage.” En 2012, la musicienne va encore plus loin et développe pour l’album Biophilia une application musicale pour iPhone où les dix morceaux de l’opus possèdent tous leur propre activité interactive. Là aussi, Mathias et Michaël se chargent de l’ambitieux design de l’application.

“M to M of M/M (Paris) Volume II” (2020). Publié par Thames & Hudson en langue anglaise. 456 pages, 260 x 350 mm; 850 illustrations Sortie le 22 octobre 2020. Couverture photographiée par Erwan Frotin © Thames & Hudson

M/M (Paris), “Borderline” (2015-2020). Square stainless-steel tube with gloss finish 190 x 190 x 190 cm and 50 x 50 x 50 cm (Courtesy Galerie Air de Paris)

Du studio de création aux collections des musées

 

Consacré par le monde de l’art français, M/M (Paris) a déjà fait l’objet d’une exposition au Palais de Tokyo en 2005 puis une exposition au Centre Pompidou en 2008. Après de nombreux projets à l'étranger, le duo retrouve ce mois-ci l’institution culturelle parisienne en investissant deux des plus célèbres musées de la ville : le musée des Arts décoratifs et le musée d’Orsay. Dans le premier, les créateurs installent une structure orthogonale aux couleurs CMJN à laquelle ils suspendent plusieurs pages de leur monographie. Ce labyrinthe graphique dans lequel apparaissent les noms de Francesco Vezzoli, Berluti, du théâtre de Lorient ou encore de Louis Vuitton se prolonge dans le Cabinet des Fables, un boudoir du XVIIIe siècle recréé dans le MAD où le duo présente une table similaire à celle qui trône au centre de son studio. À ses côtés, on distingue deux discrets tabourets en bois parsemés de billes colorées, réalisés par les créateurs pour la maison Miu Miu, tandis que les miroirs, fenêtres et un néon central animent cet espace intimiste en créant des jeux de reflets. L’essence du projet M/M (Paris) est là : déployer sur la création un regard latéral à multiples facettes, affranchi des époques, des domaines et des échelles de valeurs.


De l’autre côté de la Seine, c’est dans les collections de mobilier fin XIXe siècle du musée d’Orsay que le duo présente l’un de ses plus récents projets : The New Alphabet. Parmi des grandes lettres en noir et blanc imprimées au format standard des affiches publicitaires, on reconnaîtra les visages de Cate Blanchett, Julianne Moore, Greta Gerwig ou même Xavier Dolan, suspendus dans l’espace à l’aide d’une nouvelle structure orthogonale serpentant entre les pièces du musée “au millimètre près”. Imaginé en 2016 à partir de photographies d’Inez + Vinoodh, l’“alphabet anthropomorphe” de M/M (Paris) propose en effet l’incarnation graphique des 26 lettres par des personnalités de la culture contemporaine. Dans les arabesques, les yeux volants et autres fleurs exotiques qui s’agrègent à ces compositions, l’influence de deux figures de l’art nouveau n’est pas loin : Hector Guimard et Victor Horta, dont le mobilier exposé fait directement miroir avec les courbes des dessins qui y sont juxtaposés. Là encore, le décloisonnement des arts plastiques, du design et des arts décoratifs est explicite chez les créateurs, devenus ici commissaires. Visible depuis les fenêtres des deux musées, la Seine représente un espace immatériel dans laquelle se rejoignent les deux expositions selon eux. “Il y a toujours eu chez nous ce va-et-vient entre une extrême matérialité et une immatérialité”, justifie Mathias. Car si éphémères soient ses affiches et autres prospectus, la pratique foisonnante de M/M (Paris), relue à la lumière de cette double entrée dans l’institution, ne cesse de se pérenniser, prouvant une fois de plus toute sa force protéiforme.

 

“M/M : D'un M/Musée à l'autre”, du 13 octobre au 10 janvier 2021 au MAD et aux musée d'Orsay, Paris. 

Vue de l'exposition “M/M d'un musée à l'autre” au musée d'Orsay, 2020.

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