Cloîtrée dans sa chambre minuscule, comme séquestrée par un plan fixe, Julie se gave de sucre en poudre et s’efforce de rédiger une lettre qu’elle ne finira jamais. Elle est le “Je” qui s’adresse au “Tu” invisible, mentionnés dans le titre du film. Plus tard, elle quitte sa chambre et rencontre “Il” (Niels Arestrup), avant de tomber dans les bras d’“Elle” (Claire Wauthion)… C'est en 1974, à l'âge de 24 ans, que la jeune Chantal Ackerman se lance dans Je, tu, il, elle, récit sentimental troublé où elle démolit la narration à coups de monologues et de plans séquences. Un film en noir et blanc à la lenteur somptueuse. Parfois qualifié d’égocentrique – Akerman se glisse dans la peau du Je –, ce long-métrage en trois parties a été tourné en huit jours avec un budget d’à peine 7 000 euros.

 

Ici, il est question de “rapports”, dans tous les sens du terme. Si le cadrage et la lumière conversent, finalement davantage que les personnages, Chantal Akerman s'impose comme une cinéaste du vrai qui fabrique “l’effet réel”. L’apogée du film : une scène de sexe lesbien intense où les respirations érotiques ont des allures de dialogue. Sur le lit défait, le roulé-boulé lamentable des deux femmes génère un effet de réalisme justement par son manque d’esthétisme. Dans cette étreinte ardente, presque féroce, elles s’enlacent pour s’appartenir, bien loin des lolitas aux poses lascives. “Dire que Julie est homosexuelle serait l'enfermer là-dedans, et si la scène d'homosexualité est particulièrement violente, c'est que l'amour est violent, c'est tout. Je présente l’amour aussi simplement et naturellement que s'il s'agissait d'un rapport entre un homme et une femme”, expliquait Chantal Akerman, qui s'est suicidée en 2015 à l'âge de 65 ans. Elle laisse derrière elle cet extraordinaire film expérimental, une révolution visuelle, et sexuelle.