31
31
Les héros ne dorment jamais, une épopée burlesque au théâtre du Petit-Saint-Martin
Au Théâtre du Petit-Saint-Martin, Édith Proust transforme la littérature médiévale en terrain de jeu burlesque et poétique. Inspirée de Perceval ou le Conte du Graal de Chrétien de Troyes, la metteuse en scène imagine des chevaliers empêtrés dans leurs armures, bientôt révélés en clowns flamboyants. Entre pantomime, fantaisie sonore et poésie du geste, le spectacle brouille les frontières entre épopée et comédie.
par Samuel François.
Publié le 31 mars 2026. Modifié le 2 avril 2026.

Edith Proust et la métamorphose des classiques
Après nous avoir enchantés en Henriette dans Les Femmes savantes de Molière, récemment électrisée par Emma Dante au Théâtre du Rond-Point, puis bouleversés sous la direction d’Éric Ruf dans le rôle de Madame de Sept-Épées dans Le Soulier de satin de Paul Claudel, la merveilleuse Edith Proust passe de l’autre côté du rideau (ici de fumée) pour se mettre en scène aux côtés d’Alain Lenglet.
Ainsi, jusqu’au 10 mai 2026, elle propose une comédie picaresque librement inspirée de Perceval ou le Conte du Graal de Chrétien de Troyes. Mais à travers sa mise en scène le chevalier en armure devient progressivement… un clown.

Une épopée racontée par une voix fantôme
Surgissant d’un antique magnétophone, la voix de Denis Podalydès raconte les aventures de Perceval et guide ces chevaliers sans monture dans leur quête, servant de fil conducteur au spectacle.
Au premier acte, intitulé “L’effrayance”, la chanson de geste bascule vite dans la pantomime. Le spectacle tend alors vers un comique de situation irrésistible, les preux chevaliers, prisonniers de leurs armures de fer blanc, peinent à accomplir les gestes les plus simples. Imaginez-les dresser une table avec des bras métalliques aimantés.
Portés par une bande-son mêlant chants d’oiseaux, musiques héroïques et extraits de films historiques, ils communiquent par gestes et phylactères. Cette addition accentue d’autant plus l’esthétique de bande dessinée de la scénographie d’Hélène Jourdan.

Une relecture clownesque de Perceval
Dans le second acte, “La vaillance”, le magnétophone s’enraye. Tandis que le narrateur bégaie, ses injonctions deviennent incompréhensibles. Alors les chevaliers de pacotille se dévêtent et révèlent deux clowns d’enluminure.
D’un côté, Alain Lenglet, drapé dans une mini-houppelande de damas à manches festonnées sur un collant à poulaines intégrées, confie son admiration pour un justicier médiéval télévisuel bien connu (Thierry la Fronde). De l’autre, Georges, alter ego de Edith Proust, tout aussi extravagant, surgit en costume à poulaines, surcot à pompons et visage maquillé façon expressionniste sous une perruque de sacs plastiques, haranguant joyeusement la salle. Les deux clowns échangent alors en vieux français dans un réjouissant duel verbal.
Dans le dernier acte, “La petite espérance”, les personnages changent encore de peau. Masqués de sacs de course à la manière des photos d’Inge Morath, ils livrent un épilogue davantage doux-amer. Comme une trace persistante du chaos burlesque qui précède.

Un théâtre d’images et de références
Entre références aux Monty Python, à Perceval le Gallois d’Éric Rohmer ou encore à Excalibur de John Boorman, le spectacle déploie un équilibre rare entre poésie médiévale, comique total et images d’une grande beauté (jusqu’à ce baiser de colibri entre deux armures). Malgré la dimension clownesque, c’est surtout la grâce du mime et la musicalité du langage courtois qui emportent l’adhésion. On ne peut s’empêcher de remarquer la coïncidence émouvante qui voit cette pièce jouer dans le lieu même qui abrita jadis l’école du légendaire Mime Marceau.
“Les héros ne dorment jamais”, mise en scène par Edith Proust. Durée : 1h20. Jusqu’au 10 mai 2026. La Comédie-Française hors les murs, au Théâtre du Petit-Saint-Martin. Billets disponibles ici.