23 avr 2026

Angine de Poitrine, Daft Punk… Pourquoi les groupes masqués nous fascinent autant

L’une des raisons du succès phénoménal du duo rock Angine de Poitrine réside sans doute dans son allure peu commune. Plutôt de montrer leurs visages, le duo a opté pour des masques et des déguisements. Un geste artistique qui évoque la démarche des mythiques Daft Punk.

  • par Violaine Schütz.

  • Après Kiss, Slipknot et Gorillaz, un autre groupe a décidé de jouer la carte du groupe masqué. Il s’agit du mystérieux groupe Angine de Poitrine. Ce duo de rock expérimental québécois originaire de Saguenay crée le buzz depuis quelques semaines grâce à la vidéo postée sur YouTube par la radio KEXP de leur performance énergique aux Trans Musicales de Rennes. Ils cumulent depuis les millions de vues et d’écoutes, et s’apprêtent à remplir les salles de concerts et les festivals cet été. L’une des raisons de leur succès fou ? Leur apparence délirante, qui serait née d’une blague. En effet, les deux membres du groupe ont opté pour des masques de carnaval surréalistes et des tenues à pois. Une attitude qui n’est pas sans rappeler celle d’un iconique : Daft Punk.

    L’art du masque, de Daft Punk à Angine de Poitrine

    Pour l’album Discovery (2001), les deux membres du duo Daft Punk sont devenus des robots n’apparaissant plus qu’affublés de casques intégraux et accordant des entretiens au compte-gouttes à la presse. Finis les hommes à tête de chien, les images truquées, place à une nouvelle image plus travaillée. La paire se fait construire sur mesure des casques dessinés par les graphistes français Alex & Martin qui seront ensuite réalisés par Tony Gardner, spécialiste des effets spéciaux des films hollywoodiens. Le magazine anglais The Face (de février 2001) les fait poser en robots. Pour la première fois, ils font quelques rares apparitions à la télévision. Thomas Bangalter et Guy-Manuel de Homem-Christo, les deux têtes pensantes de Daft Punk, inventent une histoire autour de leur renaissance. Leur nouvelle apparence serait le résultat d’un accident incroyable.

    Thomas Bangalter raconte alors : “Nous n’avons pas choisi de devenir des robots. Il y a eu un accident dans notre studio. Nous étions en train de travailler sur le sampler quand, le 9 septembre 1999, à 9h09 très exactement, il a explosé. Lorsque nous avons repris conscience, nous étions des robots”. Depuis, ils vivent à Robot Ville, un endroit où ils peuvent s’amuser en faisant de la bonne musique, et ne réaliser que des choses auxquelles ils croient, la célébrité occupant moins de place que l’envie de vivre une vie normale.

    Le groupe Daft Punk aux Grammy Awards en 2014.

    Refuser le star system

    Plus tard, en 2005, ça empire. Aucun entretien n’est accordé aux médias et aucun visuel fourni à la presse. Certains magazines musicaux renoncent alors à faire leur une avec le groupe ou même à parler d’eux. Refus du star-system et du culte de la personne, méfiance, réflexion inquiète sur la déshumanisation de notre société… Les Daft Punk ne seront plus qu’un duo de robots aux casques hors de prix jusqu’à la fin du groupe, en 2021.

    L’effacement a été progressif. Dans leur premier clip, le révolutionnaire Da Funk (1995), le héros de l’histoire est un homme-chien marchant avec un ghetto-blaster dans New York et dans la vidéo d’Around The World (1997), ce ne sont que des figures masquées que l’on voit danser. Thomas Bangalter et Guy-Manuel de Homem-Christo sont absents de la chorégraphie, comme ils sont cachés dans leurs apparitions promo. Au tout début de leur histoire, les punks timbrés montraient encore leurs visages (comme en 1996, sur la couverture du magazine anglais Jockey Slut), avant de commencer à s’engager – au moment de la sortie de l’album Homework en 1997 , dans un processus de destruction de la personne. Ce dernier les amènera plus tard à n’apparaître plus que sous forme de robots dont les costumes seront dessinés un temps par Hedi Slimane.

    En 1997, quelques jours avant la sortie de leur premier album, le groupe retouche ses photos de presse et enfile les masques : des loups de carnaval dans une session pour le NME, des logos Daft Punk sur écussons en guise de lunettes, des masques de diables, de grenouilles, de chiens. Mais la presse peut encore questionner le tandem à visage découvert.

    Daft Punk – Lose Yourself to Dance (2013).

    La mort de l’ego ?

    Dans le NME du 25 janvier 1997, ils justifient leur démarche. “Nous refusons d’inventer une image juste parce que les médias l’exigent. Nous faisons de la musique, mais nous ne sommes pas des stars, et cette musique signifie plus que de la pop et des égos pop.(…) Peut-être que les gens voudraient en savoir plus sur nous, mais ils ne sauront rien. Nous ne laisserons pas cela arriver. (…) Nous ne voulons pas agir comme de grosses rock stars avec de gros égos et nous ne prêtons pas attention à ce que les gens pensent de nos tee-shirts ou de nos coupes de cheveux.”

    Dans le NME du 12 avril 1997, où le duo fait l’objet d’une double-page avec une photo d’eux portant des loups, Thomas Bangalter ajoute : “Tout ce que nous essayons de montrer avec nos masques c’est que nous n’essayons pas de jouer le jeu du star system.”” Cette attitude dérange autant qu’elle séduit, faisant fructifier l’imaginaire et se plaçant à l’encontre de stars telles que Beyoncé ou Rihanna.

    Avant les Daft Punk, dans l’histoire de la pop, de l’électro et du rock, deux groupes étaient déjà allés aussi loin dans le coup du “concombre masqué” : le groupe de musique électronique allemand Kraftwerk et le collectif d’artistes américain The Residents. Dans leur “déguisement”, il y a de quoi dérouter toute une décennie de préceptes pop basés sur la photogénie de ses protagonistes. Pour The Residents, la musique populaire n’est qu’une légende, un concept lié à l’autodérision, mais aussi au sacré. Car on ne sait rien de Dieu, et l’on n’a jamais vu son visage, tout comme on ne connaît pas celui des Residents ni celui des Daft Punk.

    De Batman aux Residents

    À l’inverse, le masque permet aussi à tout un chacun de s’identifier. On ne sait pas qui se cache derrière les robots des Daft Punk, ou l’œil géant utilisé par les Residents. La désincarnation permet l’incarnation par n’importe qui. C’est finalement la manière la plus forte de créer l’engouement. Et puis le masque, c’est aussi dans l’imaginaire l’accessoire mythique du super héros. De Batman à Superman, tous ont eu besoin de se cacher avant d’aller sauver le monde. Les Daft Punk, pour partir à la conquête de l’univers, sauver la musique française et l’industrie du disque ont décidé, eux aussi, de la jouer incognito. Le fardeau n’en sera que moins lourd à porter.

    Prendre un masque, tromper son entourage, c’est aussi une attitude typique du milieu techno où les musiciens ont pour habitude de sortir des maxis vinyles tout blancs, sans pochette, les fameux white labels. Une façon de signaler que le plus important, c’est la musique, pas l’être humain derrière. Le son prime sur l’ego de l’artiste et le morceau, sur le groupe. On joue pour la postérité, pas pour la gaudriole. C’est ce qu’a bien montré le label culte de Détroit Underground Resistance, en apparaissant cagoulé, ou les artistes électroniques Aphex Twin et Squarepusher de l’écurie anglaise Warp, avares en interviews et en sessions photos.

    Avec les Daft Punk ou Angine de Poitrine, on ne peut pas idolâtrer des figures ni façonner des icônes, mais juste se concentrer sur ces chansons qui permettent d’entrer, petit à petit, dans une forme de béatitude extasiée. On se délecte d’images nouvelles, sans visages, mais pleines de couleurs.

    Ce texte est extrait du livre Daft Punk, humains après tout (2014) de Violaine Schütz, paru aux éditions Camion Blanc.