Interview : Mereba et la soul fiévreuse hantée par les Black Panthers
Figure du R’n’B irrésistible et engagée, Mereba revient sur le devant de la scène avec un album introspectif et intimiste. Entre soul et folk, The Breeze Grew a Fire offre un nouvel éclairage sur cette native de l’Alabama, qui s’affirme plus que jamais comme une étoile montante. Rencontre.
Propos recueillis par Alexis Thibault.
The Breeze Grew a Fire ou les dernières confidences de Mereba
Quatre années ont été nécessaires à Marian Azeb Mereba pour façonner The Breeze Grew a Fire. Dans ce troisième disque de folk intimiste et de soul murmurée, la chanteuse de 34 ans abandonne le hip-hop pour parachever sa recherche de quiétude. Une œuvre minimaliste concoctée avec un ami, le guitariste Sam Hoffman. Une suite de confidences inspirées par les sonorités d’Addis-Abeba, capitale de l’Éthiopie marquée par l’éthio-jazz des années 60, mélange hypnotique de jazz, de musique traditionnelle éthiopienne et de rythmes afro-funk. On doit surtout ce genre musical à Mulatu Astatke, qui, en 2005, gagnera une reconnaissance internationale tardive grâce à la bande originale du film à sketches pince—sans-rire Broken Flowers de Jim Jarmusch.
Mereba s’est d’abord fait connaître chez Dreamville Records, écurie incontournable du hip-hop américain. Elle collabore aussi depuis longtemps avec le collectif Spillage Village qui réunit des figures influentes du hip-hop d’Atlanta telles que JID, 6lack ou le duo EarthGang. On retient notamment son travail sur la compilation Revenge of the Dreamers III (2019), nommée aux Grammy Awards, ainsi que ses contributions aux bandes originales de la série HBO Insecure – expériences quotidiennes d’une jeune Afro-Américaine – et de Queen and Slim (2019) de Melina Matsoukas, road-movie à la puissance visuelle folle. Autant de travaux qui ont confirmé le talent indéniable de la jeune femme tout comme sa capacité à dessiner une folk onctueuse avant de soudainement virer de bord au profit d’un R’n’B crépusculaire. Rencontre.
L’interview de la chanteuse Mereba
Numéro : Quelle profession auriez-vous exercée si vous n’étiez pas musicienne ?
Mereba : Probablement celle de mes parents : ma mère enseignait la comptabilité, et mon père, la communication et le journalisme. Lui vient d’Éthiopie, elle est Afro-Américaine et a grandi dans une famille nombreuse du Wisconsin. Certains de mes proches parents sont de véritables légendes. Ma grand-mère était l’une des premières infirmières noires diplômées de l’État. L’une de mes tantes a ouvert la première banque appartenant à des Noirs dans la ville de Milwaukee… Dans ma jeunesse, j’ai fréquenté le Spelman College, un établissement privé d’Atlanta, en Géorgie. Vous ne pouvez pas quitter Spelman sans être incollable sur les personnalités politiques afro-américaines, même si vous ne devenez pas forcément militant vous-même. La verve des figures comme les Black Panthers a toujours résonné dans ma vie et dans ma musique. Un grand nombre de leurs principes — l’autosuffisance, par exemple — ont évidemment irrigué mes compositions. Je pense à des morceaux tels que Heatwave (2019) ou Black Truck (2019), ainsi qu’à la plupart des choses que j’ai pu faire avec le collectif de hip-hop Spillage Village. J’essaie de modérer cet activisme avec des compositions très douces.
Le titre de cet album, The Breeze Grew a Fire [La brise a attisé un feu], pourrait être celui d’une œuvre du romancier James Baldwin. Que souhaitiez-vous évoquer avec cette expression ?
Qu’allumer un feu peut rassurer, mais qu’un coup de vent peut rendre le brasier incontrôlable. Je trouvais l’image de la brise plus apaisante. Vous savez, j’ai connu de longs mois de blocage avant d’achever ce disque. Peu après la naissance de mon fils, j’étais incapable d’écrire la moindre chanson. Une crise existentielle terrifiante.
Un jour, alors que je m’amusais avec un sample de batterie, j’ai trouvé une suite d’accords à la guitare et j’ai composé le morceau Ever Needed en une dizaine de minutes à peine. Un peu plus tard, j’ai fondu en larmes.
Starlight (My Baby) est une lettre adressée à mon fils, et Hawk évoque le souvenir d’un ami décédé.
Je crois que chacun des titres de mes chansons aborde des relations dont je ne parle pas habituellement…
Quelle scène de film cet album pourrait-il illustrer à la perfection ?
Certainement Moonlight (2016), de Barry Jenkins, pour ses couleurs, sa photographie et cette scène magnifique dans laquelle Juan fait flotter Chiron à la surface de l’eau. En ce moment, je suis littéralement en train de me faire crier dessus par un enfant de deux ans qui me jette de la nourriture dans les cheveux… Comment voulez-vous conserver une allure de rappeuse dans cette situation ? [Rires.] Devenir mère m’a rendue plus douce, moins mordante : pour la première fois de ma vie, quelqu’un sur cette terre a réussi à me calmer, à me détendre et à faire disparaître mes punchlines…
On raconte qu’un certain Stevie Wonder vous a glissé quelques conseils à l’oreille. Que vous a-t-il dit ?
« Fais confiance à ton instinct. » Selon lui, ma génération bénéficie de tous les outils nécessaires pour produire facilement de la musique. Il a donc insisté sur le fait que je pouvais être l’une des rares artistes capables de produire un son nouveau. Quand Stevie Wonder vous dit cela, plus rien ne peut vraiment vous atteindre ! [Rires.]
The Breeze Grew a Fire (Secretly Canadian) de Mereba. Disponible.
The Breeze Grew a Fire de Mereba, disponible. En concert à la Maroquinerie le 21 septembre 2025.