12 fév 2026

Kiddy Smile : “Il y a de moins en moins d’endroits où l’on ressent un véritable esprit de communauté”

Quatre ans après la sortie de son dernier projet musical, Kiddy Smile signe son retour avec Repris de justesse, un nouvel EP en français disponible ce vendredi 13 février 2026. Plus intimiste, l’artiste s’y confie avec sincérité sans rien céder de son énergie politique. Rencontre.

  • propos recueillis par Nathan Merchadier.

  • Kiddy Smile, de retour avec un EP intimiste

    DJ, chanteur, réalisateur, performeur… Kiddy Smile, 43 ans, construit depuis le début de sa carrière une œuvre plurielle, à la fois sensuelle, festive et politique. En 2018, il publie l’album One Trick Pony, qui l’installe en tant que chanteur, avant d’enchaîner avec une tournée mondiale de plus de deux ans. Son parcours se nourrit ensuite de rencontres emblématiques, avec FKA twigs, Madonna, Grace Jones ou encore Jean Paul Gaultier… Mais derrière tous ces noms, l’artiste garde un cap qui ne vacille pas. Bousculer les normes et mettre en lumière des communautés trop souvent laissées dans l’ombre.

    Toujours en quête de nouveaux médiums d’expression, Kiddy Smile oriente ces dernières années son engagement vers le cinéma et l’art contemporain. Fin 2024, il présente Ride, une installation vidéo pensée avec Jérémie Danon. Et dévoilée lors de la Biennale d’Art Contemporain de Lyon. Puis, il co-réalise le film Dear Mother (2025), un projet poursuivant sa réflexion sur la mémoire queer et la transmission, imaginé avec Anne Cutaïa à l’occasion de sa première invitation en tant que curateur au Festival Nouveau Printemps.

    Quatre ans après la sortie de son dernier projet musical et un DJ set remarqué lors de la cérémonie de clôture des Jeux paralympiques de Paris 2024, Kiddy Smile revient ce vendredi 13 février 2026 avec Repris de justesse, un nouvel EP en français qui s’avère, à bien des égards, plus intimiste que les précédents. Rencontre.

    Kiddy Smile – DMQTMA (Dis-moi que tu m’aimes) (2025).

    L’interview de Kiddy Smile

    Numéro : Vous signez votre retour avec Repris de justesse, quatre ans après l’EP Paris’ Burning, Vol. 1 (2022). Qu’est-ce qui s’est passé durant cette période ?

    Kiddy Smile : Ces trois dernières années, je me suis investi dans des projets en dehors de la musique. J’ai réalisé deux films. Dear Mother, co-réalisé avec Anne Cutaia, un court métrage de 17 minutes. C’est le portrait de Nicky Gucci, pionnière de la ballroom scène française, et de sa house, dont je fais partie. Le film interroge la transmission, l’héritage et la construction d’une famille choisie. Drift (2025), de son côté, est un moyen métrage pensé comme une installation. Il explore la question de la représentation des personnes noires dans les médias et la manière dont ces images influencent leurs trajectoires, leurs projections et leur devenir. En parallèle, je me suis consacré à la production d’événements culturels. Cette année, j’ai notamment organisé un week-end dédié aux cultures dansées queer à la Grande Halle de la Villette, à Paris.

    Vous avez mixé à la cérémonie de clôture des Jeux paralympiques de Paris 2024… Comment se remet-on d’une telle performance ?

    J’ai eu la chance d’être sélectionné parmi les artistes représentant les différents courants de la musique électronique française. C’était important pour moi d’y apparaître à la fois comme DJ et comme vocaliste. J’ai performé pendant 49 secondes, et je crois que ce sont les 49 secondes les plus importantes de ma vie. J’étais très stressé, je n’avais pas envie de me louper. D’autant plus qu’il y avait de véritables légendes avant et après moi. Étonnamment, les très grandes scènes m’impressionnent moins que les petites. Mais après coup, j’ai eu du mal à réaliser ce qui venait de se passer. Je me sens aujourd’hui très privilégié d’avoir pu vivre une expérience comme celle-là.

    Jusqu’ici, j’utilisais surtout l’anglais pour m’exprimer, ce qui me permettait aussi de créer une forme de distance et de protection.” Kiddy Smile

    Dans quel état d’esprit avez-vous composé l’EP Repris de justesse, le premier disque sur lequel vous chantez exclusivement en français…

    À l’origine, je travaillais d’abord sur un album dans lequel je voulais être plus introspectif et plus direct. Jusqu’ici, j’utilisais surtout l’anglais pour m’exprimer, ce qui me permettait aussi de créer une forme de distance et de protection. Avec le temps, j’ai réalisé que cette distance empêchait aussi mon public d’avoir un accès direct à mes textes, à mes émotions, à ce que je ressens vraiment. J’ai donc eu envie de m’exprimer davantage en français, qui est ma langue maternelle, une langue que j’ai étudiée, et surtout une langue dans laquelle je pouvais être plus sincère.

    Que voulez-vous transmettre aux gens ?

    Je voulais que les gens puissent se reconnaître dans ces chansons. Je trouve que le français est une langue magnifique pour parler d’amour. C’est ce que j’ai fait ici, mais dans une tonalité plus sombre, plus mélancolique, plus sérieuse. L’album explore toutes les émotions liées à l’amour : la joie, le rire, la tristesse. Cet EP, lui, se concentre davantage sur sa dimension dramatique et fragile. J’écris surtout mes chansons d’amour depuis un endroit de tristesse, plus que de colère.

    Il y a de moins en moins d’endroits où l’on ressent un véritable esprit de communauté, non perverti par des logiques purement commerciales.” Kiddy Smile

    Pourquoi l’avoir baptisé ainsi ?

    J’ai choisi le titre “Repris de justesse” en référence au livre de Yazid Kherfi, qui m’avait beaucoup touché. Il raconte le parcours d’un ancien délinquant qui, après avoir purgé sa peine, essaie de sensibiliser les plus jeunes. En le lisant, je me suis reconnu, car j’ai eu une jeunesse assez mouvementée, marquée par la délinquance, et j’ai le sentiment que la danse, la musique et les arts m’ont permis de changer de trajectoire. Sans eux, j’aurais pu très mal tourner. Repris de justesse, c’est l’idée de se ressaisir, de prendre un virage au bon moment. Ce titre résume à la fois mon parcours personnel et l’évolution de ma musique, avec un changement de ton, de style, et le passage de l’anglais au français.

    Sur cet EP, on sent aussi une énergie plus sombre. Qu’est-ce que vous aviez envie d’explorer ?

    Mon intention était clairement de faire référence à la grande époque du hip-hop français, celle où les textes étaient engagés et parlaient de réalités dures. Les productions étaient plus sombres, souvent en tonalités mineures, avec beaucoup de mélancolie, des pianos, des violons, une vraie gravité. J’avais envie de me reconnecter à cette esthétique, parce qu’elle correspondait parfaitement aux thèmes que j’aborde dans ces chansons.

    Il était essentiel pour moi de parler de ce que j’observe dans la communauté LGBT.” Kiddy Smile

    Vous venez d’une culture où le dancefloor est souvent perçu comme un espace de survie. Est-ce que les clubs restent encore pour vous un refuge ?

    Avec mon activité de DJ, le club est devenu quelque chose de plus technique et professionnel pour moi. Mais ça reste un lieu chargé d’émotion, un des rares espaces où les gens peuvent encore se rassembler et partager un moment collectif. Quand j’y vais en simple participant, je me demande toujours si ça reste un sanctuaire, un refuge. Ce n’est pas toujours le cas. Il y a de moins en moins d’endroits où l’on ressent un véritable esprit de communauté, non perverti par des logiques purement commerciales. Cela dit, comme je choisis souvent mes sorties en fonction de la musique et des DJ, j’arrive encore à trouver des clubs et des collectifs qui préservent cet esprit de refuge et de communion.

    Vous êtes l’un des artistes qui a rendu la culture ballroom plus visible en France…

    Oui, je pense avoir participé à faire connaître la culture ballroom et le voguing, et à les rendre plus accessibles. Pour moi, c’était important que ces espaces de libération queer puissent atteindre des personnes qui, souvent, n’y ont pas accès. En grandissant, j’ai moi-même manqué de ces repères, et je voulais que d’autres sachent que cette culture existe. Le problème aujourd’hui, c’est qu’elle n’est plus vraiment underground. Les balls sont devenus des spectacles, parfois des vitrines, alors qu’ils étaient avant des espaces protégés où l’on pouvait se chercher, se construire et s’épanouir sans être constamment observé.

    Dans le clip de Dis-moi que tu m’aimes (2025), vous embrassez un sosie de Jordan Bardella. C’est un geste provocateur, mais aussi symbolique. Que vouliez-vous raconter exactement ?

    Il était essentiel pour moi de parler de ce que j’observe dans la communauté LGBT. On voit de plus en plus de personnes séduites par les idées de l’extrême droite et par une forme d’homonationalisme (concept sociologique désignant l’instrumentalisation des droits des personnes LGBT par des mouvements nationalistes, ndlr). Pour moi, c’est quelque chose qui fragilise profondément notre communauté. Je pense que l’extrême droite n’a pas pour projet de nous protéger, mais au contraire de démanteler toutes les formes de solidarités, y compris au sein des personnes LGBT. C’est un courant que je trouve très dangereux, parce qu’il masque ses véritables intentions derrière des discours rassurants, alors que ses valeurs sont, selon moi, anti-humanistes et profondément inquiétantes. Pour illustrer tout ça, et faire aussi un clin d’œil au passage de la house vers la pop, j’ai choisi de reprendre les codes du clip You Are On My High (2000) de Demon. J’y mets en scène un sosie de Jordan Bardella qui utilise la séduction pour se rapprocher de moi. Ensuite, il me vampirise, moi qui représente la communauté LGBT, jusqu’à me vider de mon sang et me laisser pour mort. C’était pour moi une métaphore très claire de ce que le Rassemblement national est en train de faire avec notre communauté : séduire, rassurer, puis affaiblir et détruire.

    J’ai longtemps dû attendre avant de trouver des pansements à ma couleur de peau. Aujourd’hui, ça s’est un peu démocratisé, mais ça m’a marqué.” Kiddy Smile

    Quand on utilise des symboles politiques aussi identifiables, il y a souvent un risque de malentendu. Est-ce que cela vous a inquiété ?

    Le seul malentendu possible aurait été qu’on pense que je romantise le Rassemblement national ou la figure de Jordan Bardella. Mais quand on connaît mes positions et mon parcours, on comprend vite que ce n’est absolument pas mon intention. De toute façon, une œuvre artistique est toujours ouverte à l’interprétation de celles et ceux qui la regardent. Une fois qu’elle existe, elle ne m’appartient plus complètement, et je n’ai pas un contrôle total sur la manière dont elle est reçue.

    Ce clip s’accompagne également de nouvelles photos de promo à l’esthétique léchée sur lesquelles vous arborez un sparadrap noir. Quels sont les messages cachés derrière ces symboles ?

    J’ai longtemps dû attendre avant de trouver des pansements à ma couleur de peau. Aujourd’hui, ça s’est un peu démocratisé, mais ça m’a marqué. En regardant certaines statistiques, j’ai aussi réalisé que les personnes blanches représentaient moins de 10% de la population mondiale. Pourtant, quand on parle “d’universalité”, c’est presque toujours autour d’elles que tout est pensé, même dans des choses aussi simples que les soins. Enfant, ça me frappait déjà : les pansements n’étaient jamais à ma couleur, au point que j’avais parfois envie de les enlever, parce qu’ils soulignaient encore plus ma différence. Aujourd’hui, j’ai choisi d’en porter un au milieu du visage pour rappeler que cette idée d’universalité n’inclut pas toujours tout le monde. Je me méfie de l’universalisme quand il demande aux personnes opprimées de s’effacer pour rentrer dans la norme. Ce pansement, c’est une manière de dire que le centre n’est pas figé, qu’on peut le déplacer et le redéfinir, à condition de se déconstruire.

    Ce projet est traversé par des émotions difficiles : la jalousie entre amis, la manipulation en amour, l’amertume, la sensation de s’enliser ou de perdre pied.” Kiddy Smile

    Selon-vous, faut-il toujours être en colère pour réussir à créer ? Ou est-ce que vous cherchiez justement une autre énergie avec ce projet ?

    Ce projet est traversé par des émotions difficiles : la jalousie entre amis, la manipulation en amour, l’amertume, la sensation de s’enliser ou de perdre pied. Ce sont des sentiments sombres, parfois inconfortables, mais ils font partie des réalités affectives que je voulais explorer. Cela dit, je ne crée jamais depuis un endroit de colère. Je pars toujours de l’amour, des liens amicaux, fraternels ou amoureux. Ce qui me touche et m’inspire, c’est souvent leur fragilité, leur désagrégation, le moment où ces liens se fissurent ou se transforment.

    Kiddy Smile – Make Love (Que du Love, Pt.2) (2025).

    En mai 2025, vous étiez le curateur invité de la troisième édition du festival Le Nouveau Printemps à Toulouse. Quels souvenirs gardez-vous de cette expérience ?

    C’était incroyable de pouvoir inviter cette famille d’artistes qui m’entoure, et de rencontrer aussi d’autres personnes avec qui je partage la même sensibilité, le même engagement, la même passion. Ce que j’en retiens surtout, c’est que je me suis senti très accueilli par le monde des arts visuels, et que j’ai compris que j’en faisais pleinement partie.

    Quels sont vos projets ?

    Je vais d’abord finaliser mon album, qui est déjà bien avancé, et j’espère pouvoir partir en tournée. Ensuite, j’aimerais revenir vers une musique plus électronique et plus expérimentale. En parallèle, je veux continuer à développer mes projets de films et les mener à terme. J’ai aussi en tête l’idée d’un opéra électronique, un format qui me parle beaucoup, et que j’aimerais commencer à écrire en résidence. J’espère que le public sera là pour suivre cette suite de parcours.

    Repris de justesse (2026) de Kiddy Smile, disponible.