11 mars 2026

Comment Flore Benguigui se réinvente à travers le jazz après l’aventure pop L’Impératrice

Le monde l’a découverte au sein du groupe de pop L’Impératrice. Mais Flore Benguigui est bien plus que ça. L’auteure-compositrice sort ce vendredi 13 mars un album de jazz qui combine ses convictions féministes et sa passion pour celle musique injustement qualifiée d’élitiste.

  • propos recueillis par Violaine Schütz.

  • Publié le 11 mars 2026. Modifié le 1 avril 2026.

    L’auteure-compositrice-interprète et productrice française Flore Benguigui, 33 ans, a été la chanteuse du groupe de pop à succès L’Impératrice de 2015 à 2024. L’une des rares formations hexagonales à s’être produite deux fois au festival de Coachella. Puis, elle a été connue pour d’autres raisons que la musique.

    En effet, l’artiste est l’une des voix les plus puissantes à s’être élevées contre le machisme d’industrie musicale. En 2024, dans une interview salvatrice accordée à Mediapart, elle expliquait notamment avoir perdu sa (jolie) voix face à un environnement malsain fait de sexisme et d’humiliations.

    Aujourd’hui, elle se réinvente en chanteuse jazz (une passion de toujours) sur l’album i-330 – attendu le 13 mars 2026 -, aux côtés de la formation The Sensible Notes. L’occasion de rencontrer cette personnalité aussi talentueuse qu’engagée, à laquelle on doit notamment le podcast féministe Cherchez la femme.

    L’interview de Flore Benguigui, ex-chanteuse de L’Impératrice

    Numéro : Pourquoi avoir choisi d’appeler votre nouvel album i-330 ?

    Flore Benguigui : C’est un hommage au personnage féminin rebelle du très sombre roman dystopique Nous autres d’Evgueni Zamiatine écrit en 1920. Les femmes rebelles m’ont toujours inspirée et j’aime bien mélanger les genres, les époques et les arts. 

    À quand remonte votre passion pour le jazz ?

    Ma passion pour le jazz a commencé quand j’avais 16 ans. J’ai rencontré à Avignon (où j’ai grandi) le contrebassiste de jazz Pierre-François Maurin qui m’a appris cette musique que je ne connaissais pas vraiment. Je me suis prise de passion pour le jazz, surtout celui des années 30, 40 et 50. J’apprécie en particulier pour Nat King Cole. Et je n’ai jamais arrêté d’en jouer depuis puisque j’ai eu entre 2014 et 2025 une résidence dans un club de jazz parisien, où je jouais tous les deux mois, entre mes tournées avec  le groupe L’Impératrice. 

    Les femmes rebelles m’ont toujours inspirée.” Flore Benguigui

    Qu’est-ce qui vous plaît tant dans cette musique ?

    Son immense liberté et son aspect collectif ! Le jazz, c’est vraiment un lieu d’expérimentations, de partages, de mélanges. C’est une musique vraiment jouissive à jouer à plusieurs. Le jazz a toujours été mon refuge. Je faisais des concerts de jazz tous les deux mois à Paris dans un club qui s’appelle Le Baiser Salé. Et ce, même pendant mes années de tournées dans L’Impératrice. Ça a toujours été pour moi un espace de liberté et d’expérimentation, loin de la pression de l’industrie de la pop. Donc j’ai naturellement voulu y consacrer plus de temps après avoir quitté le groupe. 

    Comment avez-vous choisi les morceaux repris sur l’album ?

    J’ai voulu mélanger les morceaux un peu plus connus du public jazz comme Goody Goody (qui a été interprété par Ella Fitzgerald et Frank Sinatra, ndlr) à des titres complètement méconnus jamais joués depuis les années 30 comme Didn’t I tell you so?. Je voulais vraiment que l’album soit accessible pour tous, aussi bien aux nerds du jazz qu’aux non-initiés. On y retrouve aussi quelques compositrices et auteures comme Margo Guryan et Barbara.

    Flore Benguigui & The Sensible Notes – Goody Goody (2026).

    C’est un long cheminement que de se réparer après tant d’années de souffrances.” Flore Benguigui

    Vous avez fait concevoir par votre sœur une machine de claviers que l’on voit sur la pochette de votre album, spécialement étudiée et conçue pour vous…

    i-330, c’est aussi le nom de cette machine conçue effectivement par ma sœur Fanny et son collectif d’architectes et de constructrices qui s’appelle Atelier Hors Formes. Cet objet insolite est la pièce maîtresse du projet autant visuellement (ma soeur y a mélangé les époques, les designs et les matières) que musicalement (la machine rassemble mes petits synthétiseurs, mon vocoder et mes effets). C’est très peu fréquent de voir du jazz des années 30 joué avec des synthétiseurs. C’est pour ça que je l’ai aussi appelée « machine à remuer le temps« , car elle mélange les esthétiques et les sonorités pour en créer de nouvelles.

    Vous avez déclaré que suite à des humiliations répétées au sein du groupe L’Impératrice, vous avez perdu la voix pendant un an et demi et avait été en quasi-playback lors d’une tournée du groupe. Comment avez-vous retrouvé votre voix ?

    Je ne dirais pas que je l’ai complètement retrouvée aujourd’hui. C’est un long cheminement que de se réparer après tant d’années de souffrances. Mais ça passe surtout par un travail de thérapie pour retrouver confiance en soi, et la constitution d’un nouvel entourage professionnel sain et bienveillant.  

    Le groupe L’Impératrice en concert à Coachella en 2022.

    Le monde la musique (comme le monde en général) n’aime pas les femmes qui dénoncent ce qui s’y passe dans l’ombre.” Flore Benguigui

    Avec le recul, pensez-vous que votre témoignage dans Mediapart (la chanteuse déclarait alors “J’étais complètement sous emprise”) vous a fermé des portes dans la musique ?

    Certainement. Le monde la musique (comme le monde en général) n’aime pas les femmes qui dénoncent ce qui s’y passe dans l’ombre.

    Vous présentez un podcast féministe intitulé Cherchez la femme. Comment est-il né ?

    Mon podcast Cherchez la femme est né du constat que les femmes ont été effacées de l’histoire de la musique (et elles le sont encore aujourd’hui) alors qu’elles y ont joué un rôle majeur. On pense qu’elles ont toujours été absentes et minoritaires, mais il suffit de les chercher et de creuser un peu pour les trouver. Je voulais raconter l’histoire de toutes ces femmes et faire entendre leur musique, parce qu’il y a tant d’artistes qu’on devrait tous connaître ! 

    Les femmes ont été effacées de l’histoire de la musique.” Flore Benguigui

    Est-ce que vous pourriez nous parler des sessions Cherchez la Jam que vous organisez ?

    Ce sont des jams sessions de jazz que j’ai montées avec Sophie Newman (ma précieuse manageuse et binôme du collectif Cherchez la femme) où seules les femmes et les minorités de genre sont invitées sur scène. Les jams sessions étant des espaces clés dans le jazz et malheureusement toujours exclusivement masculines, nous avons voulu créer un espace safe et bienveillant où les femmes et les minorités de genre peuvent jouer ensemble, se tromper, tester des choses, rencontrer d’autres musiciennes, et s’amuser ! Ce sont des soirées mensuelles à la Petite Halle (Paris) et l’ambiance y est extraordinaire et très empouvoirante.

    Quels sont vos projets ?

    Faire vivre cet album de jazz sur scène, faire découvrir le jazz à un public de non initiés, travailler avec plus de femmes, organiser encore plus de soirées féministes, retrouver de la joie dans ma pratique de la musique (et dormir aussi, un peu) ! 

    i-330 de Flore Benguigui & The Sensible Notes, disponible le 13 mars 2026.