16 mai 2019

En direct de Cannes : “Les Misérables” est-il l’électrochoc attendu ?

Après deux jours de compétition, Cannes attend toujours le choc qui lui fera tourner la tête. Il arrive parfois que ce choc ne vienne jamais, ou à retardement. Les Misérables, premier film de Ladj Ly, gagnera peut-être ses galons avec un effet retard, au moment du palmarès de cette édition 2019, où sa présence ne ferait vraiment pas tâche.

Reçu de manière plutôt sage alors qu’il possède à peu près tous les atouts pour provoquer des secousses, le premier film de Ladj Ly est une immersion à Montfermeil, le quartier de banlieue parisienne où le réalisateur – membre du collectif Kourtrajmé – a grandi et tourné notamment le documentaire 365 jours à Clichy Montfermeil (2007), un retour sur les émeutes de 2005. Cette fois, nous sommes bien dans le présent, même si le récit est inspiré d’une bavure policière de 2008. Nous voici dans les pas d’une triplette de la BAC (Brigade anti-criminalité) où débarque Stéphane (Damien Bonnard), un flic muté de Cherbourg, autant dire le pays de Candy au regard des tensions qui l’attendent avec ses collègues Gwada (Djebril Zonga) et l’allumé raciste Chris (Alexis Manenti).

 

Quasiment un quart de siècle après La Haine de Mathieu Kassovitz et trois ans après Divines de Houda Benyamina, la banlieue française fait donc reparler d’elle à Cannes. Et même si l’angle d’attaque est bien différent, le constat humain et politique ne perd pas en brutalité, voire en désespoir. Au contraire. Dans sa première moitié lascive, Les Misérables quadrille le territoire clôturé sur lui-même de cette ville avec un sens aigu de l’observation, filmant l’ennui sidéral et le dénuement qui s’étire sous la chaleur de l’été. Nous sommes juste après la victoire française lors de la dernière Coupe du Monde de football, et pourtant, l’illusion d’une force collective se dissipe immédiatement entre ces barres d’immeubles isolées où règne une réalité clanique. Flics en mode cow-boy, enfants délinquants, Frères musulmans en quête de cerveaux disponibles, gitans de passage, dealers, “maire” tenant plus ou moins adroitement les fils du quartier : tous forment un corps social évaporé, fragmenté, explosif.

https://youtu.be/58chiGxe69k

On écrit “tous” parce qu’ici les femmes n’existent quasiment pas. Ce sont avant tout des rituels masculins que filme Ladj Ly, faits d’intimidations, de batailles de tchatche, de corps à corps plus ou moins dramatiques, jusqu’à l’élément déclencheur fatal, quand un préado fautif d’un vol se retrouve mis à terre par un tir de flash-ball en plein visage. On ne dévoilera pas l’enchainement des événements que filme sans jouer au plus malin le réalisateur de 38 ans. On notera l’ambition de son regard ample et panoptique (incarné par de nombreuses scènes au drone filmées par l’un de personnages, évident alter-ego) qui offre à chacun une égalité dans la fiction. C’est la vraie force des Misérables, cette manière de glisser en un instant, dans la fureur du moment, d’un point de vue à un autre ; cette façon de faire vaciller le sens, le jugement, de distribuer la colère à parts égales, jusqu’à ce que la possibilité d’un équilibre soit ravagée. De ce point de vue, l’influence de The Wire, la grande série années 2000 de David Simon située à Baltimore, se fait sentir – on aurait d’ailleurs aimé que le film dure plus longtemps. La loi n’a qu’à bien se tenir, elle devient ici une sorte de trou béant où s’engouffre la violence. Et c’est glaçant.

 

La seule fragilité de ce premier long-métrage impressionnant tient en quelque sorte à ses qualités, quand le risque pointe qu’il renvoie dos à dos les uns et les autres en s’en lavant les mains. A force de ne pas choisir son camp, Les Misérables pourrait même s’enliser. Mais le dernier mouvement du récit contredit ce sentiment, et ce serait juger le film trop vite que de lui prêter une tendance à la confusion. Ce qui est montré ici, c’est le partage de la peine et du mal dans une terre abandonnée par le pouvoir, dans un quartier où les notions d’altérité et de dehors semble interdits. Ladj Ly filme mieux que quiconque aujourd’hui en France l’étouffement d’un pays et sa propension à fabriquer des monstres. Ce n’est que justice qu’il cite Victor Hugo, lequel avait écrit son roman Les Misérables à Montfermeil et ne semble toujours pas avoir été entendu.

https://youtu.be/UqKt_ovE8lg