10 avr 2026

Qui est Nadia Melliti, la révélation du festival de Cannes 2025 ?

Alors qu’elle se destinait à une carrière sportive à mille lieues du cinéma, la pétillante jeune femme de 24 ans remportait fin février le César de la meilleure révélation féminine pour son rôle dans La Petite Dernière d’Hafsia Herzi. Dans ce récit d’apprentissage contemporain, Nadia Melliti interprète Fatima, son personnage, avec une justesse exceptionnelle, au-delà de tous les clichés sur la banlieue, l’orientation sexuelle et la pratique de la religion. L’éclosion d’un des talents les plus prometteurs du cinéma français.

  • par Olivier Joyard

    portraits Anthony Arquier

    réalisation Rebecca Bleynie.

  • Nadia Melliti, héroïne solaire de La Petite Dernière

    L’avenir ? Les six prochains mois ? Je ne peux pas répondre à cette question. C’est très compliqué pour moi de me projeter. Je ne sais même pas ce que je vais manger au dîner ce soir.” [Rires.] Espiègle et réaliste, voilà comment Nadia Melliti se présente à nous, elle que le cinéma français a accueillie comme une superbe révélation depuis le Festival de Cannes 2025.

    Au bout d’une quinzaine intense, la native des Lilas montait sur la scène du Grand Théâtre Lumière pour recevoir le Prix d’interprétation féminine récompensant son rôle dans La Petite Dernière d’Hafsia Herzi. Une grande et belle surprise, sauf peut-être pour celles et ceux qui avaient vu le film : l’histoire d’une jeune post-ado de banlieue parisienne tentant de concilier sa foi musulmane et son désir pour les femmes.

    “Je suis restée dans une bulle. Je voulais vivre dans la même énergie que le personnage.” Nadia Melliti

    Ce tour de force, Nadia Melliti l’a réalisé sans aucune expérience, elle qui n’avait jamais envisagé auparavant de se rapprocher du cinéma ou du théâtre. “Après avoir rencontré la réalisatrice, lu le roman puis le scénario, j’avais une idée de ce que pouvait être le personnage, les vêtements qu’elle porterait, son attitude, sa façon d’être solitaire et introvertie. J’ai entrepris une sorte d’immersion mentale.

    À force de réflexion et d’intuition, la jeune actrice (elle vient d’avoir 24 ans en ce début de printemps) a trouvé sa propre méthode de préparation, franchement impressionnante. “Je suis restée dans une bulle. Je voulais vivre dans la même énergie que le personnage, donc je n’ai dit à personne que j’allais jouer dans ce film, ni à mes amis, ni à mon entourage, alors que c’était vraiment tentant ! Puis, je cherchais à éprouver la solitude de cette jeune fille. Pendant le tournage, cela m’a beaucoup aidée. Durant des mois, j’avais intériorisé des choses que j’aurais aimé divulguer. Comme elle.

    Un rôle réajusté pour l’actrice

    Après avoir choisi Nadia Melliti, la réalisatrice Hafsia Herzi a entrepris des changements dans le scénario, pour que la comédienne naissante et le personnage opèrent une forme de rapprochement. Elle a finalement imaginé Fatima étudiante en STAPS (filière universitaire sport), une décision prise après plusieurs conversations. “Je lui ai un peu expliqué mon parcours scolaire et ma pratique du football, confirme Nadia Melliti. Je me suis sentie en confiance et honorée parce que la réalisatrice m’a écoutée, tout simplement.”

    Une approche du travail en bonne intelligence, qui a offert un supplément d’âme au film, La Petite Dernière devenant bien autre chose qu’un objet sociologique artificiel pour se situer à la lisière de plusieurs genres : portrait quasi documentaire, roman d’apprentissage… de la pure fiction, inspirée par le réel. Et une vraie construction à plusieurs. La manière dont la comédienne parle de son personnage force d’ailleurs le respect.

    Pour moi, le trajet du film, c’est que Fatima vit un coming in avant son coming out. D’abord elle ne s’accepte pas et connaît une homophobie intériorisée. On l’observe en train d’évoluer, jusqu’à être capable de l’annoncer à sa mère, dans la séquence de fin.” La démonstration est limpide, à l’image de ce film solaire, porté par une douceur rare.

    Une entrée fortuite dans le monde du cinéma

    Si tout, dans l’attitude et les valeurs de Nadia Melliti, semblait la destiner à ce rôle marquant, son parcours n’est pas du tout celui d’une comédienne classique, comme la France aime tant en produire. Ni école de théâtre, ni parents impliqués dans le cinéma, ni connaissances dans le métier, la jeune femme n’envisageait absolument pas une carrière artistique avant d’être repérée alors qu’elle marchait sur le Pont-Neuf, à Paris, lors d’un casting sauvage. “J’allais peu dans les salles, sauf pour voir des films commerciaux, français ou étrangers”, dit celle qui a découvert le cinéma d’auteur pendant le tournage de La Petite Dernière.

    Sa vie, jusqu’alors, avait été marquée par une ambition contrariée. Nadia Melliti a espéré devenir joueuse de football professionnelle, avant qu’une grave blessure survenue à la fin de l’adolescence ne l’écarte du haut niveau. Le rêve était brisé et la décision de s’inscrire à la faculté a suivi – l’actrice naissante est toujours aujourd’hui en licence, pour devenir professeure d’EPS. “En grandissant, je me suis aperçue qu’il était important d’accompagner les jeunes dans un processus sportif, pour les aider à se développer physiquement, mais aussi en termes de bien-être. Pour moi, le sport a joué ce rôle. Je me suis dit que l’éducation serait le meilleur moyen de concilier cette passion du sport et mon envie d’aider”, confie-t-elle.

    Un jeu guidé par sa propre quête d’émancipation

    Avant ses 10 ans, Nadia Melliti avait débuté le foot dans sa ville des Lilas, dans un club qui ne possédait pas encore d’équipe féminine. “J’ai été confrontée aux avis des personnes autour de moi, qui me disaient que je ne devais pas faire de foot, qu’il y aurait des écarts de niveau avec les joueurs masculins… J’ai trouvé cela très décevant. Heureusement, mes coéquipiers ont été très sympathiques.” Le chemin de la future comédienne s’est construit dans un mélange de certitudes personnelles et parfois d’hostilité extérieure, même si Nadia Melliti n’intègre pas vraiment la plainte à son vocabulaire.

    Je pense que ces moments m’ont construite dans mon caractère, dans ma volonté de ne pas paraître faible en tant que femme”, résume-t-elle sobrement. Quand j’ai réfléchi à mon personnage de La Petite Dernière, j’ai remarqué que cette femme était en souffrance, tout en cherchant à s’émanciper. Cette question de l’émancipation a trouvé un écho en moi.”

    “En entrant dans le milieu du cinéma, j’aurais pu me dire que ce n’était pas mon monde, mais la curiosité m’a poussée.” Nadia Melliti

    Quand on lui demande ce que son entrée dans le cinéma a suscité en elle, Nadia Melliti répond de la manière la plus directe qui soit, peut-être la plus saine : “J’aurais pu me dire que ce n’était pas mon monde, mais la curiosité m’a poussée. C’est important d’être curieux dans la vie. Et je n’ai pas regretté un seul instant. Je vis un rêve qui ne se termine pas, dont j’ai aimé toutes les étapes : les surprises permanentes du tournage, la fierté de voir le résultat de mon travail, le grand succès du film, les voyages… C’est assez magique.” Le 26 février dernier, l’actrice irradiait sur la scène des César, où elle venait de remporter le trophée de la meilleure révélation féminine. Elle était à sa place, sans contestation possible.

    On espère la revoir vite, pour que sa carrière s’enclenche au-delà de La Petite Dernière. Elle ne dit pas le contraire, mais ne semble pas la plus pressée de nous deux. Pour concrétiser les attentes placées en elle, la patience serait-elle sa meilleure arme ? “J’aimerais en apprendre davantage sur le cinéma, et donc jouer dans des films bien sûr. Mais tout dépend du projet et de l’interprétation que je peux apporter. Je pense qu’il faut vraiment sentir les rôles, car on n’accepte pas un rôle pour accepter un rôle. C’est pour cela que je prends mon temps.”


    Crédits : Coiffure : Cyril Lanoir chez Wise & Talented. Maquillage : Mickael Noiselet chez Calliste Agency. Manucure : Marieke Bouillette chez Calliste Agency. Set design : System_F chez Kaptive. Assistant photographe : Théo Namgyal Tisserandet Filippi. Assistant réalisation : Margot Allemand. Production : Bureau Alagna.