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Les toiles monumentales de Dominique Knowles, entre paysages abstraits et présences animales
Intimement connecté au monde animal, l’artiste Dominique Knowles vit en pleine nature au milieu des chevaux, où il vibre à l’unisson de ces êtres vivants, à la fois si proches et si différents des humains. C’est l’énergie, l’essence mystérieuse qui circule dans leurs veines, comme dans les nôtres, qu’il cherche à capter dans ses toiles, aux dimensions souvent monumentales, et ses vidéos.
Propos recueillis par Nicolas Trembley.

Des toiles monumentales où se mêlent paysages et figures animales
Dominique Knowles, né en 1996 à Nassau, aux Bahamas, est à la fois peintre, poète et cavalier. Il déplace son atelier au gré des haras où se trouvent ses chevaux, et vient récemment de quitter la Normandie pour s’installer à Bruxelles. Depuis plusieurs années, il développe une œuvre où se mêlent paysages abstraits aux tons terreux et présences animales, en particulier la figure du cheval, compagnon de toute sa vie et métaphore récurrente dans son travail.
Ses toiles, à l’attraction sombre et magnétique, abordent des thèmes comme le deuil, la dévotion et l’intimité, explorant un domaine que certains critiques ont qualifié de “nécropastoral” : un espace où la beauté de la nature se double d’une conscience aiguë des cycles de la vie et de la transformation. La peinture de chevaux constitue une histoire en soi, et l’on pense ainsi naturellement à l’œuvre de Susan Rothenberg, où s’opère un jeu constant entre abstraction et figuration.
Conçues comme des actes de dévotion spirituelle, les toiles monumentales de Knowles – certaines dépassant dix mètres de longueur, présentées notamment aux biennales de Gwangju et SITE Santa Fe – se déploient à travers une gestuelle fluide. Elles convoquent des dimensions de rituel, d’alchimie et de mémoire, tout en réinventant un langage pictural où la relation entre l’humain et le cheval occupe une place centrale.

Rencontre avec l’artiste Dominique Knowles
Numéro : Quelle est votre formation ?
Dominique Knowles : Je suis originaire des Bahamas. La School of the Art Institute of Chicago est mon alma mater [“mère nourricière”]. Le département de peinture, les professeurs, les artistes et le musée y ont en effet constitué pour moi un réseau de soutien très important. Je revois souvent les gens que j’ai connus là-bas, notamment lorsque nous nous retrouvons pour visiter nos expositions respectives. J’ai aussi été stagiaire chez le Dr Dan Berger, à Iceberg Projects, durant mes huit années passées à Chicago.
Vous souvenez-vous de votre première rencontre avec l’art ?
Mon oncle John Cox est artiste, bouddhiste et cycliste professionnel. Il réalise des peintures dans la lignée de Robert Rauschenberg, et des chaises sculptées en hommage à Gerrit Rietveld. Mon arrière-grand-père, Popop, sculptait de magnifiques tables de salle à manger dans des bois somptueux ; je crois que sa créativité nous habite encore. John est aussi un excellent bâtisseur de communautés : il a dirigé un espace autogéré et un programme international de résidences appelé Popop Studios. Il a également été conservateur en chef à la National Art Gallery of The Bahamas, et enseignant à l’université des Bahamas. J’ai beaucoup appris de lui avant de partir, à l’âge de 17 ans.

Une œuvre traversée par l’omniprésence du cheval
Les animaux, notamment les chevaux, sont des sujets récurrents dans votre travail. Pouvez-vous nous parler de votre lien avec eux, et de la façon dont cela façonne votre peinture ?
Mon grand-père, le très honorable George W. Mackey, était un représentant politique de la communauté de Fox Hill, aux Bahamas. Les écuries, l’église, mon école et la maison de mon grand-père se trouvent toutes sur la même colline. Les chiens errants du terrain autour de l’église venaient souvent dans notre jardin, ce que j’adorais. Ainsi, quand j’avais 4 ans, mon grand-père – mon bien-aimé –, a estimé que les chevaux seraient une belle forme de thérapie pour moi. Pendant deux ans, j’ai promené un poulain dans le quartier de Camperdown, comme on promènerait un chien. À 6 ans, j’étais assez grand pour commencer les leçons d’équitation sur Tinkerbelle, la mère de Boomer, le poulain. Les chevaux appartenaient à Kim Ranson.
Quand j’avais 9 ans, des mentors comme Judy Pinder et Robyn Lee Ogilvie m’ont emmené m’entraîner et concourir à Wellington, avec Jane Fennessy de Carriage Hill Farms. C’est à cette époque que mon grand-père m’a offert Tazz, mon premier poney. Carriage Hill Farms, aux États-Unis, est lié au Haras du Plessis, en France, où, il y a quelques années, j’ai acheté Hewing, mon premier cheval. Avec Hewing, j’ai également pris des cours à New York avec le cavalier de dressage Gabriel Meyer, ce qui a été un excellent prélude à notre entraînement actuel en Belgique avec Jan Symons. Catherine Ramsingh-Pierre, présidente de la Fédération équestre des Bahamas, mène une initiative formidable qui permet à des athlètes bahaméens, comme moi, de représenter notre pays à l’international. En matière d’équitation, j’ai donc le privilège de m’occuper de Hewing chaque jour, ce qui nourrit profondément mon sentiment de vitalité.
“Comme pour l’équitation ou la danse, la peinture naît d’abord d’une sensation dans mon corps, qui remonte ensuite comme une image dans mon esprit.”– Dominique Knowles.
Quelles sont vos principales sources d’inspiration ?
J’adore vivre à la ferme, où se trouve également mon atelier. Je considère ainsi mes promenades matinales avec Hewing comme une sorte de studio de danse. Lorsqu’il se repose dans le champ l’après-midi, je peins dans le jardin, tout en écoutant s’il m’appelle afin que je le rentre pour le dîner. En général, je marche ou je fais du vélo entre les écuries, l’atelier et la maison – qui forment un même lieu, une seule cosmologie.
Vous travaillez à la campagne : comment cet environnement proche de la nature influence‑t‑il votre travail au quotidien ?
Comme pour l’équitation ou la danse, la peinture naît d’abord d’une sensation dans mon corps, qui remonte ensuite comme une image dans mon esprit. Mon esprit se relie à ma main – ou s’y écoule –, et les lois de la physique ou de la Gestalt [“forme” en allemand] deviennent instinctives. Je canalise l’énergie et je dirige son mouvement. Être à l’écoute de la mémoire corporelle et comprendre la relation de la lumière à l’ombre est un exercice d’accordage. Par alchimie, un cheval se meut comme un accordéon, et la peinture devient harmonieuse – incarnant ainsi les valeurs classiques du bien, du vrai et du beau.

Une pluralité de médiums, de la toile à la vidéo
Donnez-vous des titres à vos œuvres ? Par quoi sont-ils inspirés ?
Mes expositions et mes peintures sont des variations d’un titre écrit par mon grand-père : The Solemn and Dignified Burial Befitting My Beloved for All Seasons. Mon grand-père appelait tout le monde “mon bien-aimé”, même les chiens errants. Lors de sa procession funéraire, depuis la cathédrale du centre-ville jusqu’à sa sépulture en bord de mer, les habitants de Fox Hill criaient vers son cercueil : “Mon bien-aimé !” Le cercle du don est continu : le titre de mon exposition est une adaptation d’un chapitre de son livre, dédié à mon frère et à moi, décrivant les funérailles d’un ami.
Comment installez-vous vos peintures lors d’une exposition ?
Dans toutes mes peintures, j’utilise des couleurs analogues. Il existe beaucoup de couleurs innommables dans la nature, et la perception d’un pigment dépend fortement de la couleur qui se trouve à côté de lui. J’intègre cet élément dans la relation entre la peinture et le mur. Je ne crois pas à une réalité fixe ; c’est pourquoi, lors des expositions, mon travail sur la lumière est souvent instinctif, comme une rémanence. Comme l’a noté Michelle Grabner, mon hyper subjectivité et mon ambition sont liées : mes peintures sont ainsi des images qui aspirent à devenir architecture. L’échelle de mes œuvres égale – voire dépasse – les dimensions de l’espace, à l’image du champ magnétique immense du cœur des chevaux.

Un désir profond de connexion
Vous réalisez aussi des vidéos, comment celles-ci s’articulent-elles avec vos peintures ?
À mes yeux, la peinture et le cinéma sont interconnectés, mais il y a un temps nécessaire pour que l’émotion infuse. Lorsque je suis incarné, je peins ; lorsque j’étais désincarné par le deuil, je réalisais des vidéos. Le cinéma me permet de voir et de partager des images qui existent comme des informations secondaires dans mon esprit, et qui mettent plus de temps à passer dans mon corps pour devenir peinture. Le cinéma transmet l’émotion immédiatement, puis le spectateur ou l’écrivain lui ajoute du sens. C’est un peu comme la lumière d’une étoile mourante qui nous parvient sur terre, ou comme lorsqu’un danseur répète son geste inlassablement jusqu’à ce que l’esprit advienne et s’épanouisse. J’ai constaté que si je passe douze heures dans un cinéma d’art et essai à Paris, les langages figuratifs des chefs opérateurs s’infusent alors dans mes toiles.
Vos peintures évoquent souvent les thèmes du deuil, de la dévotion et de l’intimité, où la beauté et la mort coexistent. Qu’est-ce qui vous attire dans ces sujets, et comment souhaitez-vous que le spectateur les perçoive ?
Le temps qu’il faut à un public local pour s’approprier une peinture peut durer des siècles, alors que l’arc narratif d’un personnage de film évolue dans un tout autre vortex. Vous l’avez relevé : les thèmes du deuil, de la dévotion, de l’intimité, de la beauté et de la mort sont bien présents dans mon travail. Je crois cependant qu’ils proviennent d’un désir profond de connexion.
“Il est clair qu’il n’existe pas de hiérarchie entre humanité et animalité.”– Dominique Knowles.
Vous sentez-vous lié à une communauté ou à un mouvement ?
Mes peintures sont une sorte d’invitation qui mène à une étendue d’eau scintillante d’acceptation. Quant à moi, je me sens surtout proche de la regrettée Dr. Jane Goodall, qui a eu le courage d’exprimer l’empathie des autres êtres animaux, ou du biologiste marin David Gruber, qui écoute attentivement les sons des baleines bleues pour les traduire en langage humain. Je résiste à la tentation d’observer les êtres animaux pour mieux comprendre les humains ; je préfère écouter chaque nuance de leur essence avec mon être tout entier. J’affirme ainsi que les humains sont reliés à la vie animale et font partie intégrante de la nature. Il est clair qu’il n’existe pas de hiérarchie entre humanité et animalité.
Dominique Knowles est représenté par les galeries Greene Naftali, Layr, et Hoffman Donahue.
“Once Within a Time. 12th Site Santa Fe International”, exposition collective jusqu’au 12 janvier 2026, 1606 Paseo De PeraltaSanta Fe, NM 87505, États-Unis.