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Défilé 424 : jusqu’où les marques sont-elles prêtes à aller pour faire le buzz ?
Ce mardi 23 juin 2026, le défilé de la marque californienne 424 donnait le coup d’envoi de la Fashion Week homme printemps-été 2027 à Paris, dans une atmosphère aussi brûlante que polémique, marquée par la présence du streamer masculiniste Clavicular. Numéro fait le point.
par Nathan Merchadier.

Quand le masculinisme s’invite à la Fashion Week de Paris
À moins d’habiter dans une grotte ou d’être totalement coupé des réseaux sociaux, difficile de ne pas constater la résurgence inquiétante des discours masculinistes auprès des plus jeunes générations. Pour rappel, derrière ce terme se cache un ensemble de contenus et de prises de parole visant à promouvoir une vision réactionnaire des rapports de genre, souvent construite en opposition aux avancées féministes. Il est également important de signaler que la Direction générale de la Sécurité intérieure (DGSI) alertait, dans une interview à la cellule investigation de Radio France le 8 juin dernier, sur la menace de ce courant radical à “potentialité terroriste forte” et sur ses contenus violents.
Alors que le phénomène suscite de nombreuses inquiétudes et dans un contexte global marqué par la recrudescence des féminicides conjugaux, la marque californienne 424 a donc choisi d’inviter le streamer Clavicular (Braden Eric Peters de son vrai nom) à ouvrir son défilé printemps-été 2027, présenté ce mardi 23 juin 2026 dans la cour du musée des Archives nationales, en plein cœur de la Fashion Week masculine parisienne.
Une décision qui n’a pas manqué de provoquer des réactions immédiates dans l’assistance. Plusieurs invités, dont le créateur de contenu Lyas, lui ont adressé des doigts d’honneur tandis que les images du défilé se sont rapidement propagées sur les réseaux sociaux.

L’industrie de la mode et sa fascination pour les personnalités controversées
La saison dernière déjà, le label français Enfants Riches Déprimés s’attirait déjà les critiques de la presse en invitant le chanteur Marilyn Manson à intégrer son casting de mannequins. L’artiste fait l’objet depuis 2021 de plusieurs accusations d’agressions sexuelles formulées par différentes femmes, dont son ancienne compagne, l’actrice Evan Rachel Wood.
Ici, le cas n’est pas totalement le même car le streamer masculiniste Clavicular était jusqu’alors relativement peu connu du grand public français. Sa notoriété a pourtant explosé ces derniers jours, à la faveur d’un bad buzz massif sur les réseaux sociaux. Présent à Paris à l’occasion de la Fête de la musique, le 21 juin, le créateur de contenus américain a multiplié les sessions de “drague” filmées en direct dans les rues de la capitale. Des séquences qui ont rapidement viré au fiasco viral sur TikTok, tant ses remarques adressées aux passantes ont été jugées déplacées, misogynes et embarrassantes.
Un choix difficile à justifier
Le choix opéré par Guillermo Andrade, fondateur et directeur artistique de 424 que l’on sait proche de Kanye West, interroge donc autant qu’il surprend. D’autant plus que la marque, fondée en 2015 à Los Angeles, semblait jusqu’ici poursuivre une ascension cohérente et prometteuse. Son premier défilé parisien, présenté en janvier 2025, proposait une vision intéressante d’une masculinité cosmopolite, nourrie de références à l’Americana, au workwear et à l’énergie cool et solaire tout droit venue de Californie. Mais ce mardi, c’est un tout autre récit qui s’est ainsi imposé.
Car Clavicular n’est pas seulement un influenceur controversé. Âgé de 20 ans, il est aussi devenu l’une des figures médiatiques du looksmaxxing, ce mouvement prônant une optimisation physique poussée à l’extrême et particulièrement populaire auprès de certaines communautés masculinistes en ligne.
Comme le révèle Le Parisien, il a également été aperçu ces derniers mois aux côtés de personnalités très problématiques, notamment Nick Fuentes, militant ouvertement suprémaciste, ainsi qu’Andrew et Tristan Tate, poursuivis pour viol et trafic d’êtres humains. Dans ce contexte, il semble difficile de parler d’une simple maladresse ou d’une possible ignorance des faits.
La polémique comme outil de narration
La mode a donc toujours entretenu une relation ambiguë avec la provocation. Mais, à l’heure où les réseaux sociaux transforment chaque apparition en événement viral, la frontière entre provocation et caution accordée à des personnalités controversées devient de plus en plus mince. Car le fait d’inviter une personnalité sur un podium est rarement un geste anodin. Il s’agit d’un choix conscient et d’une mise en lumière symbolique. Pourtant, la controverse n’est pas systématiquement à bannir.
En mars dernier, le label Matières Fécales a invité l’entrepreneur américain Bryan Johnson, devenu le visage mondial de la quête d’immortalité grâce à ses coûteux protocoles anti-âge, sur le podium de son défilé automne-hiver 2026-2027.
Un choix qui pouvait surprendre, mais dont le sens apparaissait clairement… Car il s’agissait ici d’utiliser l’image de cette figure médiatique comme le symbole des dérives du transhumanisme et des privilèges des ultra-riches, au sein d’une collection engagée baptisée The One Percent (en référence à une étude de l’ONG Oxfam, selon laquelle les 1 % les plus riches du monde détiennent à eux seuls une part proche de la moitié du patrimoine mondial). La polémique devenait alors un outil de narration. Sans discours critique clairement identifiable, la provocation cesse en effet d’être un instrument de réflexion, pour devenir un simple levier de visibilité.

Le buzz vaut-il encore le coût ?
C’est peut-être la véritable question que soulève cet événement. Car à l’heure où les marques et les maisons de mode revendiquent des engagements progressistes, célèbrent la diversité et multiplient les prises de parole sur les questions sociétales, le fait de mettre en avant des personnalités associées à des discours misogynes ou réactionnaires apparaît comme une contradiction de plus en plus difficile à justifier.
En 2026, l’équation a changé et le bad buzz ne semble plus garantir de désir. Quelques heures seulement après le déroulement des faits, une chose demeure certaine : aussi réussie soit la collection présentée par la marque 424, ce ne sont pas des vêtements créés par Guillermo Andrade dont on se souviendra, mais de la mise en avant qu’il a choisi d’offrir à une figure éminemment problématique et issue du mouvement masculiniste. Un choix qui, à lui seul, aura probablement éclipsé le reste.