4 mars 2026

Au défilé Matières Fécales, le pouvoir de l’argent

La tension était palpable ce mardi 3 février 2026 au Palais Brogniart. Pour leur troisième défilé, le subversif duo Matières Fécales a présenté une collection intitulée “The One Percent”, mise en scène glamour et radicale d’une critique du capitalisme contemporain et de ses effets.

  • par Léa Zetlaoui.

  • Qui sont les 1 % ?

    Intitulée “The On Percent”, la collection Matières Fécales automne-hiver 2026-2027 s’appuie sur une étude de l’ONG Oxfam, selon laquelle les 1 % les plus riches du monde détiennent à eux seuls une part proche de la moitié du patrimoine mondial. Si cette élite reste largement inconnue du grand public, plusieurs scandales récents – notamment les dossiers Epstein – ont mis en lumière ses dérives. 

    Car avec l’argent vient le pouvoir, et avec la richesse, le sentiment de toute-puissance. Comme l’expliquent les notes de la collection : « Le pouvoir nous concerne tous. Qu’il soit corrompu par ceux qui nous dirigent ou qu’il nous fasse défaut, nous avons tous une relation avec lui, et c’est précisément le sujet de cette collection.”

    Matières Fécales, l’argent, le pouvoir et l’amour

    On n’attendait pas forcément Hannah Rose Dalton et Steven Raj Bhaskaran sur un terrain engagé avec leur marque. Et pourtant, le duo derrière ce label au nom déroutant élabore son défilé comme une performance étonnamment éloquente. Il faut dire que le couple adepte des transformations drastiques a l’art de créer des momentums. Évoluant depuis plus de dix ans sur Instagram avec leur compte @matieresfecales, il cultive un univers théâtral et subversif qui questionne les notions de beauté et de genre.

    Ainsi, à la manière d’une pièce de théâtre, cette collection présentée au Palais Brongniart se déploie en trois tableaux, chacun explorant la notion de pouvoir. En parallèle, le show reflète également l’histoire singulière de ses créateurs, issus de milieux sociaux différents : Hannah Rose Dalton a grandi dans un environnement privilégié, tandis que Steven Raj Bhaskaran provient d’une famille modeste. « Bien qu’il ait parfois été difficile de trouver un terrain d’entente, nos parcours si différents nous ont permis d’appréhender les deux facettes de la réalité, et notre amour mutuel est le ciment qui unit nos mondes si opposés”, confient-ils.

    Un défilé qui dissèque les codes du luxe

    Au fil de cette performance, avouons-le, délicieusement jouissive, se succèdent différents archétypes, pensés comme autant de prismes pour interroger le pouvoir, la richesse et leurs répercussions sur nos existences. Point de départ de cette réflexion, la famille bourgeoise – dans des silhouettes semi-couture – apparaît dans toute son ambiguïté, entre luxe et déchéance. Aveuglée, bâillonnée et entravée par l’argent, ses colliers de perles et liasses de billets se muent en accessoires BDSM, tandis que ses gants d’opéra en cuir se retrouvent maculés de sang

    Souvent qualifiée de marque culte, Matières Fécales détourne avec ironie le regard que la bourgeoisie porte sur elle-même et sur sa communauté. La cérémonie, aux accents satanistes, devient alors un espace de protection et de résistance face à un monde toujours plus normatif et conservateur. Ici, les mannequins portent leurs hoodies comme une armure collective, et le vêtement cesse d’être un outil de domination pour devenir un lien, un signe d’appartenance.

    Enfin, le dernier tableau projette le regard vers l’avenir, là où le pouvoir ne se mesure plus seulement en capital, mais en contrôle du corps et du temps. Entre l’obsession transhumaniste de l’extension de la vie et l’acceptation souveraine du vieillissement, Matières Fécales confronte deux visions irréconciliables du futur. Face à Bryan Johnson, obsédé par la jeunesse éternelle, Michèle Lamy, sublime de beauté naturelle. Finalement, l’histoire s’achève sur une figure de reine élisabéthaine, incarnation ultime d’un pouvoir figé, fantasme ancien qui continue de hanter notre imaginaire collectif.

    Et la mode dans tout ça ?

    Si ce troisième défilé Matières Fécales séduit autant, c’est avant tout parce que Hannah Rose Dalton et Steven Raj Bhaskaran maîtrisent pleinement leur sujet. Car nul ne saurait tolérer l’approximation, le vêtement doit être impeccable dans sa construction comme dans son intention.

    Certes, certaines références sont assumées — le duo revendique avoir “fécalisé” le New Look de Dior — et l’on perçoit aussi des échos à John Galliano, Lee Alexander McQueen ou encore Demna. Mais loin de l’exercice de citation gratuite, Matières Fécales parvient à digérer ces héritages pour en livrer une interprétation personnelle, précise et profondément incarnée.

    Et lorsqu’on quitte la performance, il devient difficile de savoir qui incarne la plus grande décadence : les riches qu’ils dissèquent ou eux-mêmes, si joyeusement subversifs.

    Tous les looks du défilé Matières Fécales automne-hiver 2026-2027