25 juin 2026

À spare room, l’art s’expose dans une chambre d’appartement

Deux artistes et une chambre d’appartement transformée en espace d’exposition : jusqu’au 9 juillet 2026, le projet curatorial spare room, fondé par Anna Frera et Justine Do Espirito Santo dans le 20e arrondissement de Paris, présente sa deuxième exposition, réunissant Clémentine Bruno et Matthias Odin. L’occasion de découvrir ce modèle alternatif à la galerie et de revenir également sur la première exposition du programme, consacrée à Clémentine Adou et Wojciech Bąkowski, deux duos d’artistes dont les œuvres dialoguent autour des questions de mémoire, de transformation et d’environnement urbain.

  • Par Thibaut Wychowanok.

  • spare room, un modèle alternatif à la galerie

    Sonner chez quelqu’un pour voir de l’art contemporain. Pas pousser la porte d’une galerie. Pas traverser le hall d’un musée. Sonner chez quelqu’un. Monter dans une grande barre d’immeuble du 20e arrondissement, entrer dans un appartement habité, traverser un salon et arriver devant une chambre. L’exposition tient là. Une pièce. Quelques œuvres. Deux artistes.

    Fondé par Anna Frera et Justine Do Espirito Santo, spare room est sans doute l’un des projets curatoriaux les plus intéressants apparus récemment à Paris. Bien sûr, il occupe un appartement privé. Mais beaucoup l’ont fait avant lui. Surtout, les deux fondatrices ont un œil. Et c’est inestimable. Et les dialogues qu’elles y engagent entre deux artistes choisis pour une affinité parfois visible, parfois souterraine, font mouche.

    Une chambre d’appartement transformée en lieu d’exposition

    Le nom lui-même est un programme. spare room est aussi le nom d’une plateforme britannique de colocation. Anna Frera et Justine Do Espirito Santo y ont trouvé une image juste de leur situation : celle d’un espace disponible, temporaire, partagé. Toutes deux travaillaient dans des galeries et souhaitaient développer un projet indépendant sans se lancer immédiatement dans la conquête d’un local ou d’une adresse commerciale. Elles ont commencé avec ce qu’elles avaient sous la main : une chambre libre.

    Le résultat ressemble moins à une galerie qu’à un poste d’observation. Un lieu où l’on vient voir des artistes, mais surtout des obsessions. La deuxième exposition du programme réunit actuellement Clémentine Bruno et Matthias Odin. À première vue, rien ne semble rapprocher leurs pratiques. Elle peint. Lui assemble des sculptures installations. Elle travaille sur des panneaux de bois recouverts de gesso (un enduit à base de craie et de colle) selon une technique héritée de la peinture religieuse. Lui collecte des fragments du monde réel, souvent issus de son propre atelier, de sa vie, pour les transformer en sculptures.

    Clémentine Bruno et l’art de la répétition

    Chez Clémentine Bruno, tout commence par la matière. Les couches de gesso s’accumulent. L’artiste ajoute, retire, recouvre, recommence. Le temps ne sert pas à produire l’image. Il devient l’image. Les allumettes apparaissent souvent dans son travail. Au départ, simple objet aperçu quelque part. Puis le motif est revenu. Encore et encore.

    À force d’être répété, il a cessé d’être un objet. Il est devenu un signe. Dans Landscape White Matches (2025), les allumettes flottent à la surface du tableau comme des vestiges dont on aurait oublié l’usage. Dans les œuvres les plus récentes, elles sont parfois réduites à quelques traits, quelques présences minimales. Le motif continue d’exister, mais sous une autre forme, comme un mot dont on ne conserverait plus que l’accent.

    Les formes chez Clémentine Bruno viennent aussi de détails aperçus dans des peintures anciennes : un morceau de parchemin, un pli de tissu, un élément décoratif. D’œuvre en œuvre, ces références se transforment. Elles passent d’un tableau à l’autre et se perdent dans la forme, pour mieux persister. Face à elles, les sculptures de Matthias Odin paraissent construites à partir des restes d’une histoire que personne n’aurait pris la peine d’archiver.

    Matthias Odin, l’art de sculpter des matériaux récupérés

    Béton brûlé, verre, miroir, acier, photographies. Les matériaux viennent souvent de ses déambulations, de rencontres, d’amitiés ou de lieux auxquels il demeure attaché. Mais contrairement à beaucoup d’artistes de l’assemblage, Matthias Odin ne collectionne pas les objets. Il les sculpte.

    Ses œuvres ne reposent jamais sur la seule force de la trouvaille. Elles sont construites avec une précision presque architecturale. L’une des pièces présentées contient un morceau de mur récupéré sur un chantier de démolition à Lyon. L’artiste découvre ensuite que le bâtiment détruit était une salle de concert qu’il fréquentait adolescent. Le fragment change alors de statut. Il devient le support involontaire d’une mémoire.

    Comme chez Clémentine Bruno, certaines formes reviennent sans cesse. Chez Matthias Odin, la sphère. Un motif récurrent qui traverse ses sculptures comme une idée fixe. Une manière de mesurer le temps, peut-être. Ou de lui donner une forme. La première exposition de spare room annonçait déjà cette manière de faire dialoguer les artistes à partir d’une intuition plutôt que d’une ressemblance formelle.

    Clémentine Adou s’empare des rebuts urbains

    Clémentine Adou et Wojciech Bąkowski ne travaillent ni avec les mêmes matériaux ni avec les mêmes références. Pourtant, tous deux s’intéressent à la manière dont les environnements urbains s’impriment dans les corps, les comportements et les imaginaires. Chez Clémentine Adou, la ville n’apparaît jamais directement. Elle affleure à travers ses rebuts.

    Dans la chambre, deux longues formes verticales. L’une est recouverte d’aluminium, l’autre d’une peinture rouge profond dont la brillance évoque autant le mobilier urbain que le rouge à lèvres. Difficile d’imaginer qu’il s’agit, à l’origine, de simples tubes d’expédition en carton. C’est pourtant là que commence son travail.

    L’artiste récupère des emballages, des matériaux trouvés, des objets abandonnés, puis les soumet à un lent processus de transformation. Les couches s’accumulent. Les surfaces se densifient. La fonction disparaît. Ce qui relevait de la logistique devient sculpture.

    Ce qui servait à faire circuler des marchandises acquiert soudain une présence et se met à l’arrêt. Le travail d’Adou est né d’une contrainte économique, mais peu à peu, cette économie devient un langage. Les matériaux pauvres deviennent des formes sophistiquées. Les objets abandonnés deviennent des présences. Les œuvres semblent avoir oublié ce qu’elles étaient. Elles conservent quelque chose de leur origine, mais comme un accent dont on ne reconnaîtrait plus la langue.

    L’imaginaire post-soviétique de Wojciech Bąkowski

    Face à elles, les dessins de Wojciech Bąkowski semblent venir d’un autre monde. Ou plutôt d’un monde familier devenu étrange. Né à Poznań, l’artiste a grandi dans les dernières années du bloc soviétique. Cette expérience traverse toute son œuvre. Dessin, animation, son, poésie, musique : depuis plus de vingt ans, il construit une cartographie mentale de l’Europe de l’Est post-soviétique. Ses dessins représentent des ensembles d’habitation, des trajets en tramway, des intérieurs domestiques, des silhouettes isolées.

    Mais rien n’y relève du documentaire. Les scènes apparaissent comme à travers une couche de poussière. Le fusain flotte sur le carton poncé comme une pellicule usée. Les figures émergent d’une lumière grise. Les bâtiments semblent se souvenir d’eux-mêmes. Intérieurs et extérieurs s’y mélangent constamment. La ville n’est plus un décor. Elle devient un état psychique.

    C’est sans doute là que les deux artistes se rejoignent. Chez Adou comme chez Bąkowski, l’environnement urbain n’apparaît jamais frontalement. Il se manifeste à travers ses traces. Dans un emballage devenu totem. Dans un immeuble devenu souvenir.

    “spare room #2. Clémentine Bruno, Matthias Odin”, exposition jusqu’au 9 juillet 2026 à la galerie spare room, Paris 20e.