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Qui est Alain Séchas, l’artiste aux peintures peuplées de chats ?
Quel que soit le support choisi, de l’installation à la peinture en passant par la sculpture, Alain Séchas a toujours placé l’humour au centre de son œuvre. Dans ses toiles, l’artiste français juxtapose de façon incongrue de curieux personnages à têtes de chat sur des fonds colorés, mêlant ainsi le dessin et la peinture, avec toute l’impertinence qui le caractérise.
Par Éric Troncy.

Une étrange sculpture secoue la rue Quincampoix en 1985
Rue Quincampoix, à Paris, les promeneurs du siècle dernier eurent, en 1985, une curieuse et singulière occasion. Celle d’observer, par la grande vitrine de plain-pied de la Galerie Crousel-Hussenot, qui y avait ouvert commerce cinq ans plus tôt, Les Mariés, une sculpture d’Alain Séchas franchement pas ordinaire.
La période, pourtant, nous avait habitués au peu ordinaire (dans des proportions que, paradoxalement, on peinerait à imaginer vraiment aujourd’hui), mais cette œuvre-là – a fortiori dans une galerie qui, depuis son ouverture, exposait aussi bien Tony Cragg que Gilbert & George, Sophie Calle, Christian Boltanski, Cindy Sherman ou Richard Artschwager, bref, les cadors de l’avant-garde de l’art contemporain – suscitait l’intérêt.
Elle était composée de deux poteaux verticaux, l’un noir et l’autre blanc, parallélépipèdes fichés côte à côte sur un petit socle-estrade blanc, tous deux laqués et au fini impeccable, le blanc ayant en sus un voile de tulle blanc fixé à son faîte, qui dégoulinait jusqu’au sol où il se déployait encore. J’essaie ici de bien la décrire car elle a, semble-t-il, disparu – mais en subsiste encore, quarante ans plus tard, l’extraordinaire impertinence joyeuse.
Alain Séchas, un artiste prolifique et pluridisciplinaire
Ce qui frappait dans Les Mariés, c’était qu’à un détail près (le tulle principalement), il aurait pu s’agir d’une sculpture d’art minimal plutôt épatante, pas très éloignée de celles que produisait Donald Judd depuis le milieu des années 60, ni des sculptures verticales parallélépipédiques de John McCracken. Le tulle, insultante greffe pop sur un canon minimal, semait sérieusement la pagaille dans l’appréhension de cette sculpture, qui avait à la fois un air sérieux et loufoque. Elle trônait là, avec ses allures de décor de plateau de télé, dans l’une des rares galeries les plus incontestables de l’époque.
L’exposition de plus de 200 œuvres qui fut consacrée à Alain Séchas il y a un peu moins de deux ans à Charleroi (Belgique), au BPS22, le musée d’Art de la province de Hainaut, s’intitulait “Je ne m’ennuie jamais”… et permettait de comprendre combien, durant quarante années, l’artiste s’était en effet peu ennuyé, et avait travaillé dur à l’édification d’une œuvre finalement limpide, ayant approché toutes sortes de formes et de médiums – peinture, sculpture, néons, figuration, abstraction, dessins, installations et j’en passe – avant de choisir à peu près définitivement la peinture au milieu des années 80.

De professeur d’école à la Biennale de Sao Paulo
Il lui aura fallu, en somme, expérimenter toutes les disciplines avant de conclure qu’en effet, la peinture était vraiment la sienne. Non pas qu’il ait été médiocre dans les autres, mais que, au bout du compte, il ait semblé qu’elles “did not align” [“ne lui correspondaient pas”], comme le dit aujourd’hui Mike White pour expliquer le retrait d’Helena Bonham Carter du casting de la quatrième saison de The White Lotus, après le début du tournage.
Né en 1955 à Colombes, Alain Séchas a été professeur de dessin pour l’Éducation nationale, et apprécia alors de ne pas avoir à se poser la question de vendre son travail artistique puisqu’il était salarié. Puis, en 1996, il conclut qu’il ne lui était plus vraiment possible de se consacrer à quoi que ce soit d’autre que l’art, et flanqua sa démission. Il venait justement d’être choisi pour représenter la France, à la fin de cette même année, à la XXIIIe Biennale internationale de Sao Paulo.
Les dessins d’Alain Séchas, entre actualité et humour
Le dessin, qu’il enseigna, constitue le cœur même de son œuvre : un cœur qui bat et fait circuler le sang dans les artères de son travail. C’est le dessin de presse, plus justement, qui reste sa forme d’expression séminale. Une forme de dessin rapide, efficace, condensée comme un jus corsé, qui colle à l’actualité et qui ne rechigne ni à l’humour ni à l’impertinence.
C’est un exercice de réduction incessant de tous les éléments non essentiels au dessin pour produire une lecture simple et immédiate, qui n’a besoin d’aucune référence particulière et qui existe en soi, d’un seul coup. C’est aussi une forme dotée d’une histoire : jusqu’à la fin du 19e siècle, toutes les images de presse étaient des dessins. Pour autant, Séchas n’est pas un dessinateur, en tout cas pas uniquement, puisqu’il inflige une autre vie au dessin dans la sculpture ou la peinture.
Autant de catégories où seront passés, après qu’il en eut l’idée par hasard au milieu des années 90, de nombreux chats – son personnage le plus récurrent. “C’est assez bête, j’avais un atelier rue du Faubourg-Saint-Martin, près de la gare de l’Est… Tous mes voisins avaient des chats, et dès que j’ouvrais la porte, j’en voyais au moins un ! C’est donc parti de cette proximité, banale et surprenante à la fois. Et puis l’idée m’est venue de substituer le visage du chat au visage humain”, se souvient-il aujourd’hui. Ayant mis au jour cette solution picturale qui sommeillait au cœur même de son nom de famille, Séchas s’est plu à utiliser ses chats.
Le chat, protagoniste principal de son œuvre
Son œuvre convoque aussi d’autres animaux (et, à ma connaissance, aucun être humain ayant un corps et une tête d’homme), en particulier dans les grandes installations mécaniques qu’il a développées au début des années 90 : une pieuvre géante accompagnée de fantômes se livrant conjointement au trafic de diamants (La Pieuvre, 1990), une araignée de plus de quatre mètres d’envergure déambulant dans les salles d’exposition, des chats à taille humaine errant autour d’un lit à baldaquin (Les Somnambules, œuvre présentée en 2002 au Festival d’automne), le cochon qu’il fit voler dans une salle obscure couverte de dessins comme autant de peintures pariétales (Jurassic Pork, 2001), autant de pas de côté pour disqualifier la figure humaine.
Mais les chats, en effet, sont quasi toujours là, notamment dans sa peinture depuis qu’il en a fait sa discipline principale. Il les place dans toutes sortes de situations, si l’on veut bien admettre qu’ils jouent dans ses œuvres le rôle d’un humain. Séchas les amène à la plage, sur Mars ou dans des fêtes votives… et surtout, il les confronte sans relâche à son extraordinaire talent de peintre.

La peinture, une passion tardive
Ses tableaux, en effet, offrent souvent cette particularité d’être réalisés sur des fonds qu’il peint en amont, et sont finalement utilisés pour des scènes auxquelles ils n’ont pas été préparés. La couleur et le motif semblent alors entamer un pas de deux, et qui veut bien oublier les chats voit alors l’exercice de la peinture accomplir ses effets miraculeux. “L’ensemble avec les chats est suspendu en ce moment”, dit-il au critique d’art Patrick Javault un beau jour de 2008. Séchas voulait explorer la peinture d’une autre manière, et il se livra corps et âme à une abstraction parfois hyper dense, d’autres fois très gracieuse – mais enfin, plus de chats, et plus de figuration.
“Je me suis mis, d’une façon compulsive, à une activité de peintre abstrait… Certains ont pensé que je ne devais pas faire autre chose que des chats, d’autres, au contraire, m’ont dit en voyant ces peintures : ‘On te reconnaît bien…’” Séchas formait l’ambition, selon sa formule, de “ne plus rien dire, et le dire tout de suite par des gestes colorés”. Il commente aujourd’hui cette longue période : “Tragique à l’américaine, comique à ma façon !”
À présent, on peut regarder cette œuvre dans son ensemble, et être frappé par la manière dont tout, depuis quarante ans, s’organise, se complète, se précise. Voir aussi comment elle a accompagné les époques qu’elle a traversées, et a su épouser, par exemple, la forme des installations spectaculaires des années 90 : elles aussi ont poussé Séchas, ensuite, vers la peinture, plus immédiate, et qu’il pouvait faire seul.
“Un tableau moche, c’est un tableau raté.” – Alain Séchas.
Surtout, le temps – et les modes – nous a permis de nous familiariser avec ses chats : leur présence nous apparaît presque naturelle aujourd’hui et offre moins de distractions à l’esprit, de sorte qu’on peut voir autre chose dans ses peintures. Voir comment la toile s’organise, comment les couleurs dialoguent, comment il a choisi de représenter la mer ou le reflet du soleil dans l’eau. Se laisser bluffer par leur qualité de tableaux abstraits…
Ainsi, lors de sa dernière exposition en 2025 à la Galerie Laurent Godin, Séchas montrait aussi, en plus de ses chats, des peintures figurant des bouquets de fleurs… sans chats (série Ni vase ni bouquet, 2024). Curieux sujet (les bouquets semblent renvoyer à des époques lointaines) plus que curieuses peintures, car elles éclairaient les chats de la bonne manière.
Elles étaient très bien maîtrisées, composées au cordeau, laissant s’échapper des souvenirs de peintures abstraites géométriques, et présentant de chiches compositions florales. Elles étaient surtout belles, renvoyant à la conviction de Séchas : “Un tableau moche, c’est un tableau raté.”