27 mai 2026

Rencontre avec Isabelle Adjani, sacrée par un prix au Festival de Cannes 2026

Après Björk et Patti Smith, l’immense actrice et chanteuse française a été honorée du Humann Peace Prize au Festival de Cannes 2026. Une récompense qui célèbre les artistes engagés. L’occasion pour Numéro de rencontrer la mythique comédienne.

  • propos recueillis par Violaine Schütz.

  • Publié le 27 mai 2026. Modifié le 29 mai 2026.

    L’interview d’Isabelle Adjani, lauréate du Humann Peace Prize, au Festival de Cannes 2026

    Numéro : Vous venez d’être récompensée par le Humann Peace Prize au Festival de Cannes 2026, qui rend hommage aux artistes engagés. Qu’est-ce que cela représente pour vous ?

    Isabelle Adjani : Cela symbolise la reconnaissance inattendue, après des années, de mon positionnement humain et citoyen. Cela signifie que mes interventions et actions publiques, collectives et impactantes, mais aussi parfois solitaires et discrètes, ne sont pas inefficaces pour autant. Ces actions au nom des causes qui m’importent en tant qu’être humain, citoyenne, mère, féministe, ne passent donc pas à la trappe. En tant que fille de parents immigrés ayant grandi dans la précarité, j’ai toujours ressenti la nécessité “engragée” (la contraction des mots “enragée” et “engagée”). Et de me pencher sur le sort des autres pour leur apporter une aide, même si elle semble impossible, car tout compte pour celles et ceux qui se retrouvent dans l’abandon, je vous l’assure… J’ai reçu de bouleversants témoignages de jeunes femmes iraniennes sur l’importance du “secours symbolique” de notre part, nous, actrices françaises. 

    À quand remonte votre engagement ?

    M’“impliquer” fut impératif tôt dans ma carrière, dès qu’il m’a été donné d’avoir une voix qui porte en devenant une jeune comédienne connue. Ma surprise et ma gratitude de me retrouver lauréate cette année de ce prix honorifique sont réelles, car cette manifestation de mes valeurs, même si elle peut représenter ici et là du courage aux yeux des autres, n’est pour moi qu’un élan fondamental envers les autres, dans le sens du fameux “donner sans rien attendre en retour” de la chanson de Florent Pagny. J’ai à cœur d’être humaine dans mon humble capacité. Tiens, ça pourrait être mon épitaphe !

    Mon mantra consiste à éviter de céder à la peur, car la peur empêche souvent de se servir de sa notoriété pour intervenir et s’opposer. ” Isabelle Adjani

    On se souvient encore avec émotion de vos discours de soutien au peuple iranien et de celui pour Salman Rushdie aux César de 1989

    Pour moi, la notoriété de l’artiste, de préférence justifiée par le talent ou tout autre qualité cardinale, est une courroie de transmission dont tout artiste respecté peut se servir afin de permettre à des changements pleins de sens, soit de sens moral, humanitaire ou humaniste, de se réaliser. Et ce, de façon incontournable si notre sincérité a visé juste. Mon mantra consiste à éviter de céder à la peur, car la peur empêche souvent de se servir de sa notoriété pour intervenir, pour s’opposer, comme si le consensuel de l’inertie était une protection, une couverture qui tenait au chaud et assurait nos arrières. Alors que la liberté se trouve compromise… La liberté de l’être à l’abandon, bien sûr, mais aussi celle de l’être qui l’abandonne. Franchement, c’est comme ça qu’on devient de moins en moins humain. Alors, très peu pour moi !

    Vous avez été primée cinq fois aux César et deux fois à Cannes. Est-ce que les prix comptent pour vous ?

    Oui la compétition est une véritable mise au défi de l’ambition, non ? Moi, j’ai l’ambition paresseuse, mais quand je me réveille, je fonce ! Et puis l’égalité n’existe pas, alors il faut bien donner du relief à la distinction, d’autant plus si elle signifie singularité et différence. On pourrait dire qu’il me manque un Oscar pour conclure ma carrière. J’ai été nommée deux fois best actress, mais c’est amusant d’imaginer un film d’où pourrait surgir un rôle m’offrant cette excentricité-là ! Mon fils Gabriel-Kane, quand il était encore adolescent, me taquinait : “Ok ok, tu as cinq César, mais papa (Daniel Day-Lewis, ndlr), lui, il a trois Oscars !” Oups… Bataille perdue d’avance ! (rires)

    J’ai à cœur d’être humaine dans mon humble capacité. Tiens, ça pourrait être mon épitaphe !” Isabelle Adjani

    Cette récompense vous a été remise au Festival de Cannes. Quelle est votre relation avec cette institution ?

    C’est Ernest Hemingway qui parlait, à propos de la relation (a priori) platonique qu’il avait eue avec Marlene Dietrich de“victimes de passion désynchronisée”. Ma relation avec le Festival de Cannes est un peu similaire. J’y ai vécu des choses intenses que je n’ai pas aimées pour autant, et j’aurais presque préféré n’y avoir jamais mis les pieds, ce qui m’a fait penser à des choses vécues par Marilyn Monroe… J’ai été présidente de la 50e édition. Gilles Jacob, le délégué général mythique de l’époque, m’avait fait cet honneur, je n’ai jamais complètement compris pourquoi… Selon mes critères, c’est la place d’un ou d’une cinéaste, pas d’un(e) interprète même s’il peut nous arriver d’être co-autrices d’un film… Bref, je me souviens m’être dit :“Est-ce vraiment une bonne idée de céder à la vanité ?” Car je me souvenais des paroles de François Truffaut durant le tournage de L’Histoire d’Adèle H.. Des paroles qui dansaient dans ma tête...

    Quelles étaient ces paroles ?

    “Si on vous propose quelque chose comme ça, un jour, n’acceptez jamais !”, C’était avec ces mots qu’il m’avait raconté Cannes, ses festivals, et peut-être, aussi, les déboires de la présidente, Jeanne Moreau… Qui étaient moins pires que ceux de Françoise Sagan ! Et puis, je me suis aussi farci le légendaire boycott des photographes qui, peinant à obtenir des accréditations moins verrouillées pour travailler dans le cadre du nouveau Palais des festivals, m’avaient désignée comme la Jeanne d’Arc au bûcher de leurs revendications. Me faire ça à moi, l’actrice qu’ils savaient ‘effrayée’ par les objectifs (et ce, depuis l’enfance), fut leur coup de maître. Je les en remercie presque aujourd’hui car ils ont ajouté à ma biographie un moment de légende ! Le temps qui passe n’est pas qu’un ennemi finalement (rires).

    Le Festival de Cannes a pris une envergure immense, celle d’un ensemble d’actes de résistance culturelle qui risque d’augmenter devant la menace dictatoriale.” Isabelle Adjani

    Comment décririez-vous le festival ?
    Le Festival de Cannes, c’est un jeu de star qui se mène à coups de pouvoir avec abus, et je ne suis pas une grande meneuse (ni une grande menteuse, d’ailleurs), de jeux de cette société-là en tout cas ! (rires) À part ça, j’ai reçu un double prix d’interprétation pour Quartet de James Ivory et pour Possession d’Andrzej Żuławski. Je suis passée à côté de deux autres : l’un pour L’Été meurtrier de Jean Becker qui était en compétition et l’autre, pour La Reine Margot de Patrice Chéreau. Un vent contraire à soufflé par deux fois dans ma direction, mais ça, je l’ai appris plus tard, et je le raconterai un jour. Encore une fois, il y a une série à faire après Dix pour cent qui pourrait s’appeler Risques et inimitiés du métier (rires).

    Par les temps troublés qui courent, quelle est l’importance du Festival de Cannes, selon vous ?

    Ce Festival de Cannes, qu’on aime y être avec un amour cinéphile, ou pour les mauvaises raisons, a pris une envergure immense, celle d’un ensemble d’actes de résistance culturelle, une résistance qui risque d’augmenter chaque année, devant la menace dictatoriale mondiale. Les thématiques presque communes des diverses œuvres présentées cette année (autour de la guerre et de la résistance, ndlr) l’annoncent. Il semble y avoir une responsabilité terrible et magnifique. Le Festival de Cannes serait donc un lieu de conscience croissante et d’un déni de la frivolité affichée : Qui dit mieux ?

    “Possession, film osant le mystique et l’horreur et ce rôle talismanique, ont une réputation cultissime.” Isabelle Adjani

    Selon vous, quel rôle le cinéma doit-il jouer dans le monde actuel ?

    Il faut demander à Xavier Dolan. Il a fait le discours le plus parlant à ce sujet lorsqu’il a reçu son Humann Prize au même moment que le mien. C’est un cinéaste visionnaire. Il est génial. Mon respect pour lui est total.

    Un remake de Possession est en préparation. Que pensez-vous du choix de Margaret Qualley pour vous succéder dans ce film ? Et quel regard portez-vous sur ce rôle qui a marqué toute une génération d’actrices ?

    Lorsque j’ai rencontré Margaret dans un dîner il y a quelques années de cela, elle m’a dit qu’elle me ressemblait plus qu’elle ne ressemblait à sa mère, alors il semblerait que cet air de famille ait déterminé le choix du réalisateur pour ce personnage de Possession. En plus, elle a un talent fou ! Et oui, Possession, film osant le mystique et l’horreur, et ce rôle talismanique, ont une réputation cultissime. Aujourd’hui, le nouvel extrémisme cinématographique devenu trendy aboutit au remake d’un film comme Possession, avec un opportunisme éclairé. Why not ?

    Quel est le film que vous préférez de toute votre carrière ?

    Il reste à créer…

    Soleil Noir (2025), créée par Nils-Antoine Sambuc, disponible sur Netflix.