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Denis Podalydès cisèle un Cid merveilleusement touchant à la porte Saint-Martin
Servi par la mise en scène au scalpel de Denis Podalydès, Benjamin Lavernhe campe un Cid qui résonne dans toute sa grandeur baroque. Un spectacle somptueux sublimé par les sublimes costumes de Christian Lacroix.
par Samuel François.

Denis Podalydès revisite Le Cid
C’est dans un théâtre épuré à l’extrême que Denis Podalydès nous donne sa vision de ce grand classique du répertoire. Porté par la troupe de la Comédie-Française, Le Cid se voit magnifié par une scénographie radicale d’Éric Ruf, avec des costumes merveilleux signés Christian Lacroix et sous la magnifique lumière de Bertrand Couderc.

Une mise en scène cinématographique
Suivant le souhait du metteur en scène de montrer une action continue dans un théâtre de tréteaux, c’est sur une grande estrade de bois, entre deux colonnes monumentales, et par un dispositif de moucharabiehs coulissants et de toiles peintes que les différents lieux de l’intrigue sont évoqués. Pas de lever ou tomber de rideau, les actes se succèdent sans rupture. Le résultat donne à voir un déroulé presque cinématographique, entre demeure de l’héroïne, places, palais royal et campagne dans un royaume castillan du XIe siècle encore sous influence arabe.
Cette tragicomédie (entendre ici pièce à péripéties qui finira bien), qui fut donnée pour la première fois en 1637 au théâtre du Marais, raconte le dilemme qui déchire les deux principaux protagonistes et amants : Chimène, la fille de don Gomès, et Rodrigue, le fils de don Diègue, aussi appelé le Cid (un surnom honorifique signifiant “seigneur” que lui octroiera le roi après sa retentissante victoire contre les Maures). L’honneur le disputera à l’amour après que Rodrigue aura tué le père de Chimène pour venger l’honneur de son propre père, et que cette dernière, à son tour, demandera sa mort pour réparation.
Tout n’est que déchirements, demandes de vengeance, duels, honneur bafoué, gloire guerrière et amour impossible mais (finalement) triomphant dans l’Espagne médiévale racontée par le théâtre baroque du XVIIe siècle.

Exalter le génie baroque de Corneille
En circonscrivant l’action dans un écrin visuel et historique minimaliste, Denis Podalydès et Éric Ruf offrent à la troupe de la Comédie-Française une arène de jeu précieuse. Les tirades devenues iconiques s’enchaînent et les alexandrins de Corneille se laissent entendre dans toute leur grandeur baroque.
Les splendides costumes de Christian Lacroix sont, pour cette collaboration, plus picturaux que pour ses précédentes contributions. Aux références historiques, et en couturier virtuose, il a privilégié le jeu des couleurs, opposant aux tons sourds de la plupart des rôles quelques chatoiements de satin acide, à la manière du Greco.

Benjamin Lavernhe, un Cid noble et fiévreux
Et c’est bien d’un des tableaux du maître que semble tout droit sorti Benjamin Lavernhe. Le comédien campe un Rodrigue aussi noble que fiévreux. Surtout lorsque, juché sur une selle d’apparat, le visage blafard et sanglé dans une armure de velours noir galonné d’or, il déclame le fameux “Nous partîmes 500…” pour conter sa bataille contre les Maures dans une scène épique qui fera de lui le Cid.
Mais c’est surtout le dilemme déchirant de Chimène – incarnée ici avec un lyrisme rare par Suliane Brahim – qui tend toute la pièce. En parfait miroir de sa passion incontrôlable, le renoncement digne de l’infante – jouée avec une grande délicatesse par Jennifer Decker.
Pour compléter cette distribution prestigieuse, viennent s’ajouter la merveilleuse Danièle Lebrun en gouvernante de l’infante ; Marie Oppert en Elvire, suivante de Chimène. Mais aussi, Didier Sandre et Christian Gonon respectivement en don Diègue et don Gomès, et Bakary Sangaré qui gratifie le roi don Fernand de son espièglerie.
C’est par un tableau glorieux et dans une scène d’apparat que se clôt la représentation. Alors que tous les personnages se retrouvent sur la scène, le roi ordonne l’union des deux amants. Et ainsi il met fin au tourbillon tragique.
Dans cette ode à la noblesse de sentiments, et par le dépouillement élégant de sa mise en scène, Denis Podalydès redonne à la pièce de Corneille toute sa puissance émotionnelle, en s’attachant à rendre les personnages superbement tourmentés, terriblement héroïques et merveilleusement touchants.
La pièce étant victime de son succès, il faudra s’armer de patience pour espérer trouver une place en lever de rideau…
Le Cid, de Pierre Corneille, mise en scène par Denis Podalydès. Jusqu’au 17 mai 2026 à la Comédie-Française hors les murs, au théâtre Saint-Martin. Plus d’informations ici.