25 mars 2026

Melvil Poupaud nous dévoile les dessous de l’excellente nouvelle série HBO, Privilèges

Le charismatique et versatile Melvil Poupaud (Les jeunes amants, L’Amour et les Forêts, Laurence Anyways) nous étonnera toujours. Dans la nouvelle série HBO Max, Privilèges, il incarne le directeur toxique d’un hôtel de luxe parisien, le Citadel, qui scelle un pacte avec une jeune détenue embauchée comme bagagiste (Manon Bresch). L’occasion de discuter avec lui de sa carrière, des palaces, du monde du cinéma et de la force de la plateforme HBO.

  • propos recueillis par Violaine Schütz.

  • L’interview de Melvil Poupaud sur la série HBO Privilèges

    Numéro : Comment décririez-vous votre personnage dans la série Privilèges ?

    Melvil Poupaud : Je joue Édouard Galzain, qui est le directeur du Citadel, l’un des trois palaces les plus prestigieux de Paris. Je trouvais bien la première version de ce personnage dans le scénario, mais j’avais envie qu’il soit plus destroy, plus dangereux, plus gangster. Quand j’ai rencontré les auteurs, je leur ai dit que la série m’intéressait parce que je la trouvais bien écrite, palpitante et haletante. C’est un vrai thriller. Par contre, je trouvais que mon personnage pouvait être plus sombre. Ils l’ont alors transposé dans l’univers du Casino de Martin Scorsese ou du Carlito’s Way de Brian De Palma. Ils ont repensé le personnage et sur le plateau, on a fait plein d’impros, de scènes poussant encore plus loin le côté déglingué et sombre du personnage, ainsi que ses aspects violent et manipulateur. 

    N’aviez-vous pas peur d’incarner un personnage aussi machiavélique ?

    Pas du tout. Personnellement, je suis prêt à aller très loin pour un rôle. Quand je l’ai dit aux auteurs et aux réalisateurs de la série, ils m’ont répondu : “C’est génial. C’est rare qu’un acteur nous dise ça.” Et la chance qu’on a eue, c’est que HBO nous réponde : “Allez-y, vous avez carte blanche, lâchez-vous ! ». Cela donne un personnage plus dense que le simple directeur confronté aux dilemmes impliqués par le fait de gérer le personnel et les clients.

    Je suis prêt à aller très loin pour un rôle.” Melvil Poupaud

    Votre personnage est assez complexe et il se révèle de plus en plus tordu au fil des épisodes…

    C’est là que réside en grande partie l’intérêt de la série. On est surpris dans chaque épisode par les situations et par les personnages, car tout le monde se révèle petit à petit. C’est à l’image de ce Citadel : tu rentres dans le lobby et tout est beau et propre. Les serveurs sont souriants et le directeur s’avère très charismatique. Et puis tu passes une porte, tu rentres dans les coulisses, par exemple, dans un bureau et tu te rends compte que les gens sont des monstres d’ambition, que les coups dans le dos se multiplient et que les gens sont maltraités. Il y a d’ailleurs des grèves qui se préparent. J’ai abordé cet hôtel comme une scène de théâtre dans laquelle mon personnage serait la star du plateau. Mais quand tu rentres dans son intimité, tu te rends compte qu’il traite très mal son staff, qu’il prend de la drogue, qu’il ne dort pas de la nuit et qu’il est survolté. Il y a un double-fond.

    Est-ce plus difficile de jouer un antagoniste plutôt qu’un être gentil et sensible ?

    Ma hantise, c’est de m’ennuyer. Encore plus lorsqu’il s’agit d’un tournage de quatre mois et peut-être plus, s’il y a plusieurs saisons. Je n’avais pas envie de me dire : “Mince, je me retape encore le costume de ce personnage !”. Mon travail en tant qu’acteur, surtout dans une série, c’est d’ouvrir le plus de portes possibles afin de nourrir le personnage. Il en faut, dans une série, des événements et des péripéties pour que cela reste exaltant. Du coup, plus on ouvre les possibilités, plus ça va être excitant de se replonger dans l’univers du personnage. Ensuite, je trouve que le métier d’acteur est intéressant quand on passe d’un extrême à l’autre, d’un genre de rôle à un autre, qu’on change de registre pour passer du super méchant au type doux et naïf. J’ai joué dans un film récemment qui s’appelle Les Règles de l’art dans lequel j’incarnais une sorte de pigeon pris dans un engrenage. Un rôle assez comique, ce qui m’a beaucoup amusé.

    Ma hantise, c’est de m’ennuyer.” Melvil Poupaud

    Depuis l’image du jeune premier romantique échappé d’un Rohmer, vous avez fait beaucoup de chemin…

    J’ai du respect pour certains acteurs qui font un peu toujours le même rôle. Alain Delon a joué toujours Alain Delon jusqu’à la fin. Il n’était pas drôle à l’écran : il n’allait pas tout à coup faire la danse du slip. J’adore cet acteur et je n’ai pas envie de le voir faire la danse du slip. Par contre, moi, je veux bien faire la danse du slip. Et je veux bien aussi faire Alain Delon, Michel Piccoli et Pierre Richard. Et en vieillissant et en étant dans le métier depuis très longtemps, je me dis : “Profites-en, ouvre le maximum de possibilités et lâche-toi !”

    Comment vous êtes-vous plongé dans le milieu de l’hôtellerie de luxe ?

    Pour préparer ce rôle, j’ai passé 24 heures avec le directeur d’un hôtel. Il dirige l’un des plus grands palaces parisiens qui se place dans le top 3. Il m’a fait visiter l’hôtel, m’a amené à toutes les réunions qui débutaient à 6h du matin et qui se terminaient tard. C’est un homme très gentil, très doux et tout le monde l’aime. Et il connaît le nom de la moindre personne qui traverse les couloirs. Quand il croise une femme de ménage, il l’appelle par son nom. Il en va de même pour la personne au bar. Il est vraiment le papa de toutes ces personnes au travail. Ce qui n’est pas le cas de mon personnage dans la série. Je suis plutôt le “fils de pute” (rires). Mais je me suis dit en l’observant : “Il a sous sa responsabilité 450 personnes. Il a zéro vie. Il ne lâche jamais son téléphone, même quand il rentre chez lui, au grand dam de sa femme. Si une femme de ménage ne se pointe pas ou qu’un client demande un truc de folie, il doit agir. C’est du non-stop. Il doit se comporter comme un chef de guerre qui doit être aux commandes en permanence. En tout cas, j’étais impressionné par le charisme de cet homme et par son style.

    Je me fais des films toute la journée.” Melvil Poupaud

    Cela a-t-il changé votre regard sur les palaces ?

    Oui, désormais, quand je vais dans un palace, je fais un petit peu plus attention à ce que font les gens qui y bossent parce que c’est un travail de fou. Et je ne parle pas seulement des femmes de ménage, mais aussi du concierge, du directeur, de tout le monde… D’ailleurs, j’aime bien les hôtels, et pas seulement les palaces. J’adore les petits établissements tout pourris et cheap. Ça me fait marrer, car j’ai alors l’impression d’être un personnage. Quand je voyage, tout à coup, je me prends pour un aventurier ou quelqu’un en planque. Moi, je me fais des films toute la journée. Et les hôtels sont des lieux très fantasmatiques. Ce sont des lieux de fiction pour moi. Dans un palace, je peux me prendre pour James Bond et dans un petit hôtel foireux, pour un écrivain ou un poète maudit. Mais dans tous les cas, je sais que les gens qui y travaillent y consacrent leur vie.

    Comprenez-vous la fascination des gens pour les palaces ?
    Oui, mais surtout, un bon palace, c’est un lieu habité par une équipe qui est là depuis longtemps. Je connais des palaces dans lesquels les personnes sont là depuis 35 ans. Du coup, ils passent leur vie avec le type qui se tient au bar depuis 29 ans. Et il connaît par cœur telle personne en cuisine. C’est comme s’ils avaient grandi ensemble. C’est ça qui fait les grands palaces : un environnement où les gens se connaissent, s’aiment bien, font gaffe à l’endroit et à leurs clients qui sont fidèles au lieu. Ce sont des lieux assez beaux, comme des paquebots.

    Quand je voyage, je me prends pour un aventurier ou quelqu’un en planque dans un hôtel cheap.” Melvil Poupaud

    Peut-on comparer le milieu du cinéma à un hôtel de luxe ?

    Oui, évidemment. Dans un palace parisien, tu as toujours quelqu’un au-dessus, y compris au-dessus du chef. Dans le Citadel, l’hôtel fictif de la série, au-dessus de mon personnage, tu as les propriétaires de l’hôtel, mais au-dessus des propriétaires, tu as le board des actionnaires et encore au-dessus des actionnaires, tu as la Bourse. Puis, au-dessus de la Bourse, tu as les banques. Tu peux monter jusqu’à très haut ainsi. Il y a toujours quelqu’un qui est en train de servir quelqu’un. Pour le cinéma, je vais parler de mon expérience à savoir celle du film d’auteur. Sur un tournage, la hiérarchie est assez stricte. Au sommet de la pyramide, tu as l’auteur, puis le metteur en scène, qui est un grand génie. Et, en dessous de lui, il a son chef op, son assistant, ses acteurs et tout le monde est au service de sa vision. Sauf qu’au-dessus de l’auteur, tu as le producteur qui regarde les rushs, et qui peut dire à l’auteur que ça ne va pas du tout. Il va alors se disputer avec le réalisateur qui va lui dire : ”Arrête tes conneries.“ Chacun va vouloir imposer ses arguments et ça va être la guerre. Puis, au-dessus du producteur, tu as la société de distribution. Et enfin, tu as la sanction définitive : la clientèle. Dans le cinéma, ça s’appelle des spectateurs qui décident s’ils vont aller voir le film. Dans un palace, si tu n’as personne dans les chambres, ça s’appelle aussi un flop. Donc en fait, tout le monde travaille pour des forces invisibles qui deviennent visibles de temps en temps.

    Dans l’hôtel de la série, le Citadel, on croise un footballeur, une pop star… Cette modernité était-elle importante pour vous ?

    Ce que j’ai trouvé important, c’est que pour une fois, on décrivait un palace qui n’était pas un établissement habité seulement par des gens très riches, des bourgeois, des diplomates, des gens de la haute société. On y trouve aussi la faune qui fréquente aujourd’hui les palaces parisiens, soit des Instagrameurs, des Youtubeurs, des sportifs, des pop stars, des nouveaux riches qui ont aussi des caprices et des délires. Le fait qu’ils choisissent quelqu’un comme moi, qui suit un Français lambda obligé de dealer avec des personnages interlopes n’est pas anodin. Le Citadel est une sorte d’arène qui met en présence des forces contradictoires. Et quand on découvre (attention, spoiler), que mon personnage vient d’un milieu différent de celui auquel on pense, cela ajoute de la texture. On comprend alors mieux le pacte qu’il noue avec le personnage de la jeune détenue incarnée par Manon Bresch.

    La bande-annonce de la série Privilèges (2026).

    L’ambition de HBO, c’est de produire des séries d’auteur, pas des contenus de remplissage.” Melvil Poupaud

    Y-a-t-il eu une scène très difficile à tourner ?

    Oui, celle où je suis avec une prostituée dans une chambre d’hôtel. En fait, c’était au début du tournage. Je commençais à tourner la série et les auteurs se sont dit : “Est-ce Melvil est capable de faire ce genre de truc ? Est-ce que ça l’amuse ? Est-ce qu’il est ok ?” Et moi, j’étais plus qu’ok, mais ils ne le savaient pas. Quand on a débuté la scène, ils étaient dans leurs petits souliers. Ils me disaient : “Est-ce que tu penses que tu pourrais à ce moment-là faire ça ? Et aussi ça ? ” Ça montait en puissance jusqu’à ce qu’on arrive à cette scène que je trouve assez inédite et assez étrange. Il était question que cette prostituée, à un moment donné, me sorte des outils montrant que le personnage que j’incarne est autodestructeur. Et qu’il se trouvait dans une dynamique sombre et sexuellement ambiguë. Les réalisateurs imaginaient que mon personnage avait une tendance SM et ils voulaient un objet qui symboliserait cela. Je leur ai répondu que je n’y connaissais pas grand-chose en SM, mais que j’avais entendu parler d’un certain instrument. Je leur ai proposé d’aller dans cette direction-là plutôt que vers une énième scène SM avec le personnage qui se fait menotter, où qui porte une boule de billard dans la bouche. En effet, je trouvais ça plus mystérieux, car j’avais en tête une séquence de Belle de jour de Luis Buñuel. On y voit Catherine Deneuve dans une chambre avec un type qui ouvre une boîte qui est censée receler un objet qu’on ne verra jamais. Quand dans Privilèges, la prostituée sort un objet, tu te demandes : “Mais qu’est-ce que c’est que ce truc ? Qu’est-ce qui va se passer ? Qu’est-ce qui va lui arriver ?

    Vous êtes officiellement un acteur HBO avec votre participation Privilèges. Que représente cette plateforme pour vous ? 

    J’ai appris récemment que HBO signifiait Home Box Office. L’ambition de la plateforme et de la société de production, c’est de produire des séries d’auteur. Et non des contenus de remplissage de contenus très efficaces, faits par on ne sait pas trop qui. Il y a vraiment l’idée, chez eux, qu’une série peut-être comme un film. Elle peut être générée par quelqu’un de créatif dans un but artistique. La preuve avec Privilèges, une production créée par Marie Monge et Vladimir de Fontenay qui ont écrit et réalisé un projet qui leur ressemble, comme leur casting. Les gens qui ont participé au projet ne se sentaient pas engagés par HBO, mais par deux auteurs qui imaginaient leur film.

    Privilèges, créée par Marie Monge et Vladimir de Fontenay, disponible sur HBO Max le 27 mars 2026.