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Le jour où Jannis Kounellis a invité 12 chevaux à occuper une galerie d’art
Cet hiver, Numéro art revient sur les projets les plus insolites organisés par des artistes à travers le monde et les époques. Comme lorsqu’en 1969, Jannis Kounellis invita douze chevaux à occuper une galerie d’art.
Texte par Éric Troncy,
Illustration par Soufiane Ababri.

Une performance légendaire et une seule image existante
Le 14 janvier 1969, la galerie L’Attico, de Fabio Sargentini, fondée à Rome en 1957, et qui inaugurait son nouvel espace au 22, via Beccaria, fut durant trois jours occupée par douze chevaux. “Soignés par des palefreniers professionnels tout au long de la journée, puis ramenés à l’écurie le soir venu, les chevaux étaient attachés face au mur, laissant un vide au centre de l’espace d’exposition”, écrit à ce sujet le critique Philip Larratt-Smith.
De cette œuvre Untitled (Cavalli), 1967, il n’existe qu’une seule image autorisée par son auteur, l’artiste grec Jannis Kounellis (1936-2017), pour s’imposer aux générations futures. En noir et blanc, elle montre l’espace de la galerie (un ancien garage) occupé par des chevaux attachés aux murs, à intervalles réguliers, par de courtes cordes.
Le sol, parfaitement propre, semble être en carreaux de céramique vernissée – l’odeur des chevaux, dit-on, saturait l’espace. “Ce qui m’intéressait, c’était que le cheval faisait partie du mur”, expliqua l’artiste, qui fut associé à l’arte povera mais s’est toujours défini comme étant un peintre. “Tout ce que je fais, c’est de la peinture, même si je ne touche pas un pinceau. Je dis ma vérité en tant que peintre”, dit-il.
L’œuvre gagna, avec le temps, – en dépit de ou grâce à la seule image la documentant – un statut historique. Toutefois, elle ne fut, durant les cinquante années passées, montrée à nouveau que cinq fois seulement.
Une reproduction de l’œuvre de Jannis Kounellis en 2015
Notamment du 25 au 27 juin 2015, lorsque la galerie Gavin Brown’s Enterprise la montra durant trois jours dans son espace du West Village, près de l’Hudson River, avant de le quitter définitivement. Il existe de cette “reconstitution” pléthore de photographies, y compris celles montrant un groupe d’individus protestant contre cet usage d’animaux. “Ce n’est pas de l’art, c’est de la maltraitance animale”, pouvait-on lire sur l’une d’elles.
Sur ces photographies, on remarque en effet une certaine similarité de l’espace d’exposition avec celui de L’Attico, et il y a bien douze chevaux dans cet espace. Mais quelque chose ne va pas, et rien ne semble équivalent dans l’atmosphère exprimée sur la photographie de l’œuvre exposée en 1969 et sur celle de 2015.
Dans celle de 1969, on perçoit une forme de danger, de puissance, d’énergie contenue, exprimée par ces chevaux attachés près des murs, leur faisant face, dans cet espace immaculé. On voit dans celles de 2015 des chevaux au repos – ici ou ailleurs ce serait la même chose –, et il me semble que la faute en revient au foin disposé sur le sol en face de chaque cheval, et aux seaux contenant de la nourriture (un par cheval) accrochés au mur en face des animaux, faisant ressembler l’ensemble davantage à un salon de l’agriculture qu’à une œuvre d’art. “Je ne pense pas que cela ait un sens”, commenta Gavin Brown, si ce n’est “davantage par la couverture médiatique que par l’art”.