878

L’empire des sens : Nobuyoshi Araki au musée Guimet

 

À l’occasion de l’exposition consacrée à Nobuyoshi Araki au musée Guimet, retour sur l’œuvre du maître japonais de la photographie qui dévoile des photos inédites réalisées pour Numéro Homme.

Pléthorique, l’œuvre de Nobuyoshi Araki compose un immense journal intime qui lie toujours plus étroitement l’érotisme et la mort, égrenant la fuite du temps avec une énergie vorace.
Le grand photographe japonais réalise pour Numéro Homme une série de nus exclusive, où le symbole du cœur se joint aux motifs récurrents de son univers. 

Les yeux rieurs, les cheveux hirsutes, le ventre rebondi, les lunettes rondes, animé d’une phénoménale énergie, Nobuyoshi Araki se promène à Tokyo à une vitesse effrénée, avec un rire tonitruant et cette irrésistible envie de faire des bêtises. Il se balade dans la vie comme si de rien n’était, avec son appareil photo en bandoulière, qui ne l’a pas quitté depuis ses 12 ans… même s’il aime à dire que la première photographie qu’il a prise est celle du vagin de sa mère après être né ! Son adoration obsessionnelle du sexe féminin vient sans doute de là. Araki vient de là, comme tous les hommes, et il veut y retourner. Le sexe a longtemps été l’objet de sa conquête photographique, jusqu’à ce qu’il rencontre l’amour, sa femme Yoko. à l’époque, il travaille dans la célèbre agence de publicité japonaise Dentsu, où il dit avoir tout appris de ce qui compte en photographie : “Dans ce métier, on profite du travail pour se faire sa propre pub plutôt que celle du produit ou de son client […]. Alors j’ai compris qu’il fallait que je sorte très vite de là si je voulais m’orienter vers l’art.” Yoko fait également partie de l’agence, ils tombent amoureux, se marient. Pendant leur voyage de noces, Araki ne quitte pas son appareil, même (surtout) dans les moments les plus intimes. C’est ainsi qu’est prise la photo en noir et blanc (la couleur viendra plus tard “pour apporter la vie”) qui le fait connaître : celle de sa femme au point culminant de l’orgasme.

 

Le crocodile est l’un des alter ego de l’artiste qui, ne pouvant ou ne voulant apparaître sur la photo, s’y glisse sous une autre forme, à une moindre échelle.

Ses photographies sont les fragments de sa vie, qui n’ont de sens que quand elles se suivent et se répondent. Parfois, un livre peut-être édité quelques semaines après un shooting, et cette rapidité montre l’urgence pour l’artiste à compiler ce qu’il a créé. C’est donc souvent Araki qui se publie lui-même. Ses livres lui permettent de composer le fil de son existence et sans doute de trouver un sens à ce qu’il vit, ou du moins une certaine fluidité. Ses images non retouchées, brutes, arrachées au réel, il les assemble. Le livre devient le story-board de sa réalité. Son quotidien s’inscrit alors dans une continuité au sein de laquelle il se positionne comme élément central et extérieur, tel l’enfant à qui on raconte une histoire qui n’est autre que la sienne. La juxtaposition des photos dans les ouvrages d’Araki est une composition de la réalité, même s’il dit qu’elle est faite de manière aléatoire. Tout semble naturel, à commencer par ses sujets, enfin, son sujet fétiche : les femmes, les jeunes femmes, qui, la plupart du temps, vivent leur passage devant le photographe comme une expérience libératrice, transgressive, qui permet de s’affranchir de ses propres tabous et de découvrir sa sexualité. C’est oublier que l’homme derrière l’objectif organise la réalité exactement telle qu’il la souhaite. Et Araki le fait de façon très dynamique, presque joyeuse. Les prises de vues ressemblent à des scènes où des enfants dévergondés vont de découvertes surprenantes en éclats de rire, avec insouciance ; sans doute est-ce fondamental pour contrebalancer la douleur des têtes renversées à la verticale, attachées par des cordes, dans des positions très inconfortables mais supposées sensuelles et sexuelles. 

Avant Araki, et notamment au Japon, la photographie était réservée au grand reportage. En y introduisant le sentiment personnel et sa totale subjectivité, Araki transforme le 8e art et le libère, sans doute bien davantage que les femmes qu’il met en scène. La photographie peut alors représenter ce que chacun de nous ressent et être le témoin des propres débordements de l’artiste, quels qu’il soient. Car c’est encore ce qui caractérise Araki, son appétit de vivre, de vivre à toute allure et de laisser la trace de ce qu’il fut à chaque instant. Au-delà du débat récurrent – basé sur de légitimes observations – de savoir si ses photographies sont de l’art ou de la pornographie, la question que pose Araki est celle de l’intime. La frontière de plus en plus poreuse entre public et privé, lui l’a fait valser depuis longtemps, et c’est en cela qu’il est un précurseur. Tout comme il l’a été en matière de photographie de nu féminin, puisqu’il est le premier à avoir mis en scène de cette façon le corps et le sexe de la femme. Ils ne sont plus objets, mais deviennent paysages – certains de ses nus s’apparentant à un véritable travail de nature morte. Le fond rouge – mur ou canapé –, sa couleur préférée, qui prend sa dimension picturale lors d’une vision de son enfance : “Quand les bombes incendiaires des B-29 américains ont teinté le ciel japonais de rouge, j’ai trouvé cela très beau. J’avais alors 5 ans. De mon enfance, j’ai développé tout mon travail photographique.” Il faut ensuite souligner les fleurs, symboles de l’éphémère, très présentes, puissantes, dans toute l’œuvre d’Araki, métaphores savoureuses du sexe féminin. Dans ces pages, elles sont aussi rouge sang, presque trop ouvertes, au bord de se faner, comme dans l’amour, juste avant le point de rupture, si souvent appelé “la petite mort”. La mort et le sexe sont si intrinsèquement liés chez Araki que l’on ne sait plus où il se situe lui-même, comme s’il regardait les femmes depuis le versant opposé de la vie. Il dit d’ailleurs ficeler le corps des femmes “car seul le corps des femmes peut être noué. Je ligote les femmes parce que je sais que je ne peux pas attacher leur âme”.

 

Araki dit ficeler le corps des femmes car “seul le corps des femmes peut être noué. Je ligote les femmes parce que je sais que je ne peux pas attacher leur âme”. 

Photos : Nobuyoshi Araki.

Appelé kinbaku, ce jeu de cordes, véritable art dans la tradition japonaise, vise la mise en valeur du corps de l’autre pour mettre à nu ses émotions. Le kinbaku peut être associé à des sexualités diverses, des activités tantriques, mais aussi à la danse et aux arts martiaux. Le collier de chien présenté dans notre série rappelle les cordes qu’Araki utilise (et qu’il a longtemps portées sur lui, au cas où…) pour simuler la strangulation de ses sujets. De là à savoir pourquoi l’artiste veut attraper l’âme des femmes et ne peut les laisser aller… c’est une autre question, que le petit crocodile couleur arc-en-ciel pourrait peut-être nous aider à élucider. Il s’agit là d’une mise en abyme typique de son œuvre, le crocodile étant l’un des alter ego de l’artiste qui, ne pouvant ou ne voulant apparaître sur la photo, s’y glisse sous une autre forme, à une moindre échelle, où il peut à la fois tout et rien faire. Ce crocodile a été tiré du formidable bestiaire que l’artiste s’est constitué au fil des ans et qu’il garde chez lui. Araki affirme avoir “continuellement besoin de compagnie”, de camarades autour de lui, “car je me sens souvent solitaire, et ces monstres sont mes alter ego”. Ceci n’est pas sans rappeler les lits d’enfants couverts de peluches qui finissent pas ensevelir petites filles et petits garçons : un rempart leur permettant de trouver le sommeil… Mais de quoi Araki a-t-il peur ? De quels monstres était peuplée son enfance pour qu’il doive aujourd’hui encore se prémunir contre la solitude ?

 

 

Du 12 avril au 5 septembre, le musée national des Arts asiatiques – Guimet consacre une exposition à Nobuyoshi Araki

Par Hervé Mikaeloff

Portfolio : les corps fantasmés de Pierre Debusschere
888

Portfolio : les corps fantasmés de Pierre Debusschere

Photographie Qui est Pierre Debusschere ? De Raf Simons à Hugo Boss, le photographe belge séduit aussi bien le monde de la mode que des superstars telles que Beyoncé ou Alicia Keys qui ont fait appel à lui pour réaliser leurs clips. Le MAD de Bruxelles lui consacre une exposition avec 90 clichés inédits jusqu’au 30 septembre. Qui est Pierre Debusschere ? De Raf Simons à Hugo Boss, le photographe belge séduit aussi bien le monde de la mode que des superstars telles que Beyoncé ou Alicia Keys qui ont fait appel à lui pour réaliser leurs clips. Le MAD de Bruxelles lui consacre une exposition avec 90 clichés inédits jusqu’au 30 septembre.

600 clichés signés Karl Lagerfeld
761

600 clichés signés Karl Lagerfeld

Mode De 1987 à nos jours, l'indétrônable directeur artistique de la maison Chanel, Karl Lagerfeld, a su immortaliser à la perfection ses créations à des fins publicitaires. Les éditions de La Martinière célèbre la maestria photographique de la figure culte de mode à travers un ouvrage réunissant ses plus beaux clichés. De 1987 à nos jours, l'indétrônable directeur artistique de la maison Chanel, Karl Lagerfeld, a su immortaliser à la perfection ses créations à des fins publicitaires. Les éditions de La Martinière célèbre la maestria photographique de la figure culte de mode à travers un ouvrage réunissant ses plus beaux clichés.

Les Polaroid érotiques de Carlo Mollino inspirent Jeremy Scott pour Moschino
878

Les Polaroid érotiques de Carlo Mollino inspirent Jeremy Scott pour Moschino

Photographie C’est seulement à sa mort que les Polaroid érotiques de Carlo Mollino ont été retrouvés dans sa villa italienne de Turin. Des femmes anonymes se prenaient au jeu et posaient à moitié nues dans des postures lascives. Pour sa sublime pré-collection femme automne-hiver 2018-2019, Jeremy Scott s’est inspiré des Polaroid érotiques de l’architecte, designer et photographe italien. C’est seulement à sa mort que les Polaroid érotiques de Carlo Mollino ont été retrouvés dans sa villa italienne de Turin. Des femmes anonymes se prenaient au jeu et posaient à moitié nues dans des postures lascives. Pour sa sublime pré-collection femme automne-hiver 2018-2019, Jeremy Scott s’est inspiré des Polaroid érotiques de l’architecte, designer et photographe italien.

Robert Frank, une légende de la photographie aux Rencontres d’Arles
876

Robert Frank, une légende de la photographie aux Rencontres d’Arles

Photographie “Les Américains”, l’ouvrage qui impose Robert Frank en grand maître de la photographie, fête ses 60 ans. Un anniversaire célébré par les Rencontres d’Arles avec une exposition-événement qui nous plonge dans la genèse de son œuvre. A cette occasion, Numéro art publie de très rares planches de sa série culte et retrace ses années d’initiation qui, de la Suisse au Pérou, forgeront sa vision de la photographie : un art qui n'est pas une question de technique, mais de sentiment, d’“impression démente”, écrira Kerouac. “Les Américains”, l’ouvrage qui impose Robert Frank en grand maître de la photographie, fête ses 60 ans. Un anniversaire célébré par les Rencontres d’Arles avec une exposition-événement qui nous plonge dans la genèse de son œuvre. A cette occasion, Numéro art publie de très rares planches de sa série culte et retrace ses années d’initiation qui, de la Suisse au Pérou, forgeront sa vision de la photographie : un art qui n'est pas une question de technique, mais de sentiment, d’“impression démente”, écrira Kerouac.

Paul Graham nous fait entrer “à coups de pied et de larmes” dans une nouvelle ère photographique
987

Paul Graham nous fait entrer “à coups de pied et de larmes” dans une nouvelle ère photographique

Photographie Marqué par la photographie sociale britannique et les coloristes américains, Paul Graham a inventé son propre langage visuel pour devenir un phare de la photographie contemporaine. Les Rencontres d’Arles ont décidé de rendre hommage à ce photographe né en 1956 avec trois séries qu’il a réalisées aux États-Unis. Marqué par la photographie sociale britannique et les coloristes américains, Paul Graham a inventé son propre langage visuel pour devenir un phare de la photographie contemporaine. Les Rencontres d’Arles ont décidé de rendre hommage à ce photographe né en 1956 avec trois séries qu’il a réalisées aux États-Unis.

Jean-Luc Godard, Yves Montand, Romy Schneider… la rétrospective photo des 60 ans de la Nouvelle Vague
948

Jean-Luc Godard, Yves Montand, Romy Schneider… la rétrospective photo des 60 ans de la Nouvelle Vague

Photographie Du 5 juillet au 16 septembre, la galerie Joseph célèbre les 60 ans de la Nouvelle Vague grâce aux clichés des photographes de plateau Raymond Cauchetier et Georges Pierre. Une rétrospective sur les icônes du mouvement cinématographique des années 70 : de Jean-Luc Godard à François Truffaut, et de Jean-Paul Belmondo à Romy Schneider. Du 5 juillet au 16 septembre, la galerie Joseph célèbre les 60 ans de la Nouvelle Vague grâce aux clichés des photographes de plateau Raymond Cauchetier et Georges Pierre. Une rétrospective sur les icônes du mouvement cinématographique des années 70 : de Jean-Luc Godard à François Truffaut, et de Jean-Paul Belmondo à Romy Schneider.