22 Janvier

“Aux États-Unis, le cinéma est une industrie brutale où seule compte votre capacité à rapporter de l’argent.” Rencontre avec Diane Kruger

 

De blockbuster en film d’auteur, elle déploie son talent d’actrice dans tous les genres. Depuis Inglorious Basterds de Quentin Tarantino, cet ange blond a su s’imposer avec aisance et beauté dans le septième art. Portrait.

Par Olivier Joyard

La vie de Katja s’effondre lorsque son fils et son mari meurent dans un attentat à la bombe. Tel est le synopsis du nouveau drame du cinéaste allemand Fatih Akin, In the Fade, récompensé par le Golden Globe du meilleur film en langue étrangère cette année. Sans maquillage, à nu, Diane Kruger y livre une prestation époustouflante. D’ailleurs, l’actrice et mannequin a décroché le Prix d’interprétation féminine au dernier Festival de Cannes. Diane Kruger paraît débarrassée de la double étiquette qui lui a collé à la peau pendant tout le début de sa carrière. Actrice et mannequin, l’association systématique de ces deux mots appartient au passé. Elle est désormais une comédienne qui parfois prend la pose. Nuance. Dans son esprit, cela faisait bien longtemps ; mais aux yeux du public, les anciennes peaux mettent toujours un peu plus de temps à tomber. À Cannes, elle est chez elle. Preuve qu’elle est définitivement passée de l’autre côté. “Il y a du glamour, on aime s’habiller, se maquiller, monter les marches. Pourtant, autre chose nous habite durant cette quinzaine. Cannes représente la plateforme mondiale du cinéma, et c’est d’abord ce qui m’attire ici. Nous sommes là pour les films avant tout. J’adorerais être dans le jury un jour, pour en voir le plus possible !” Le message est lancé. La belle Allemande fera sans doute bientôt partie des privilégiés qui remettent la Palme d’or durant le mois de mai. En 2009, elle aurait pu remporter un Prix d’interprétation pour sa performance marquante dans Inglourious Basterds de Quentin Tarantino. L’un des plus grands cinéastes actuels avait vu en elle une vedette, et il n’avait pas tort. Bien filmée, Diane Kruger renvoie une aura sans grand équivalent aujourd’hui, une évidence physique rare, une manière d’attirer la lumière avec style. Il est même permis de la préférer à Marion Cotillard tant sa fragilité semble plus sincère.

 

 

Si vous êtes une star mais que vous ne convenez pas, Tarantino s’en fiche totalement, il vous ignore quand même.

 

 

L’actrice se souvient de sa collaboration avec l’auteur de Pulp Fiction comme d’une épopée dans un pays où le cinéma compte plus que tout. “Quentin Tarantino est très précis dans ce qu’il exige de vous. Il est différent des autres metteurs en scène, au point qu’il peut arrêter une prise si on dit ‘et’ au lieu de ‘mais’, ou quelque chose dans ce genre. C’est un directeur d’acteurs génial, mais le plus difficile avec lui, c’est déjà d’avoir le rôle ! Il est le seul à Hollywood qui puisse vraiment se permettre d’engager exactement les personnes qu’il a en tête, sans aucune intervention extérieure. Quand il a choisi quelqu’un, les studios ne peuvent rien dire. Au contraire, si vous êtes une star mais que vous ne convenez pas, il s’en fiche totalement, il vous ignore quand même. Avec lui, c’est réellement possible de gagner un rôle. Et moi, j’aime me battre. Avant de tourner Inglourious Basterds, Quentin a dû rencontrer toutes les actrices allemandes ! Au début, il ne croyait pas que j’étais née dans ce pays, je parlais trop bien l’anglais à ses yeux…” Les quelques mois de préparation et de tournage ont produit leur petit effet sur Diane Kruger, qui a vécu ces moments hors du temps avec sérieux et intensité. “Une fois qu’on a le rôle, c’est un bonheur de tous les instants. Une libération. Quentin vous donne des ailes, il ne bloque rien en vous. Il suffit de travailler et on arrive à tout grâce à lui. Il faut bien sûr y mettre du sien… Arriver aux répétitions sans connaître parfaitement le texte, ce n’est pas la peine d’y penser. Il est connu pour ne pas aimer les flemmards !”

 

 

Je ne suis ni française ni ‘hollywoodienne’. Aux États-Unis, le cinéma est une industrie brutale où seule compte votre capacité à rapporter de l’argent. Tout est réduit à des questions de business.

 

 

Diane Kruger dans “Inglorious Basterds” de Quentin Tarantino.

Diane Kruger a encore trop de timidité en elle pour exprimer complètement sa fierté. Mais être choisie par un réalisateur aussi notoirement difficile à convaincre a amorcé une nouvelle ère et l’a installée définitivement au panthéon des actrices crédibles. “Attention, je n’ai jamais trouvé que les gens me sous-estimaient, même à mes débuts au cinéma. Je n’ai pas été victime de remarques méchantes ou d’un manque de considération. Cette image nouvelle correspond peut-être à une perception de votre part. J’ai un peu de mal à analyser ma réussite d’actrice. J’y vois le résultat de mon travail et d’autres choses. Le fait de vivre et de vieillir permet de livrer des performances plus complexes, le vécu entre en jeu. Mais je n’ai jamais été brimée. En France, j’ai toujours eu des opportunités et des rôles magnifiques, de Pour elle à Mon idole.” Diane Kruger se considère comme une chanceuse parvenue à maturité au rythme qui lui convenait. Elle comprend que la gloire n’a rien d’une promesse vertueuse. Pour preuve, son attachement viscéral à l’Europe et à son cinéma, qui l’aide à mieux respirer. “Je ne suis ni française ni ‘hollywoodienne’, mais je me sens mieux ici qu’aux Etats-Unis. Là-bas, le cinéma est une industrie brutale où seule compte votre capacité à rapporter de l’argent. Tout est réduit à des questions de business. Travailler à Hollywood n’est pas mon rêve absolu. Je sais que mon avenir se situe plutôt en Europe. Le cinéma y raconte des histoires qui me conviennent davantage. J’apprécie la démesure américaine, mais les rôles pour les femmes ne sont pas toujours à la hauteur. La seule exception, ce sont les séries, qui aujourd’hui s’autorisent tout en termes d’audace. Cela dit, je ne crache pas dans la soupe. Tourner un blockbuster, c’est aussi très fun. Simplement, ce n’est pas un horizon viable sur le long terme.” 

 

 

En tant qu’actrice, on fait don de son image, mais on dévoile des aspects de soi-même qu’on aimerait parfois ne pas partager avec les gens.

 

 

Diane Kruger pense déjà au long terme. Elle a évidemment raison. Elle a 41 ans, a cessé de s’étonner de ce qui lui arrive, mais aussi de ce qui ne lui arrive pas. L’actrice sensible et parfois maladroite, que la réalisatrice Fabienne Berthaud avait filmée en 2005 comme si elle tombait du nid, a largement mué. Sorti en 2005, Frankie puisait dans un matériau autobiographique et racontait les affres d’une vie de mannequin en fin de carrière. Diane Kruger a tourné plusieurs films avant celui-là, mais ses choix (Mon idole, Michel Vaillant, Benjamin Gates et le trésor des templiers, Joyeux Noël) n’attiraient pas forcément notre attention. Quelques scènes dans Troie de Wolfgang Petersen avaient laissé percer ses capacités mélancoliques, son abandon. Depuis, il serait exagéré de défendre l’exemplarité de sa filmographie (n’est pas Isabelle Huppert qui veut) mais cela n’a plus grand-chose d’un problème. Diane Kruger aime se déployer à travers des styles différents et pourquoi pas contradictoires. Ses deux anciens projets le disent parfaitement…

 

Il y a d’un côté Fly Me to the Moon, la première comédie romantique de sa carrière, avec Dany Boon, réalisée par la nouvelle star française du genre, Pascal Chaumeil, responsable du très estimable L’Arnacœur. “J’avais envie de changer de registre depuis très longtemps et j’adorais l’histoire que racontait le film : une famille où toutes les femmes depuis le XIXe siècle se sont mariées avec leur premier amour… et ont toutes divorcé, malheureuses comme les pierres. Je jouais celle qui essaie de briser le mauvais sort en épousant un homme qu’elle n’aime pas. Elle était persuadée de divorcer dans la foulée pour retrouver son véritable amour…” À l’autre bout du spectre, Diane Kruger a travaillé avec un cinéaste appartenant à la tradition française des auteurs post-Nouvelle Vague. “J’interprétais Marie-Antoinette dans le film de Benoît Jacquot, Les Adieux à la reine, adapté d’un livre que j’aime beaucoup. Le film parle de l’attitude de la monarchie durant les trois jours qui ont suivi le 14 juillet 1789. C’était une première pour moi. Une vraie découverte. Le réalisateur utilisait beaucoup les gros plans. J’entrais dans une dimension inédite.” 

In The Fade, Fatih Akin, Bande Annonce

Sur ce tournage, l’actrice a croisé Léa Seydoux et Virginie Ledoyen. Enthousiaste, elle raconte que dans la multiplication des projets qui la concernent, elle n’a pas senti passer la crise secouant actuellement le cinéma français, englué dans des disparités économiques abyssales. Elle semble n’avoir plus peur de rien et une confiance aveugle devrait donc l’habiter. Pourtant, Diane Kruger modère notre ardeur avec une certaine subtilité quand on lui pose une question des plus simples : aime-t-elle se voir sur un écran ? “Je vais peut-être vous surprendre, mais j’aime de moins en moins cela. C’est peut-être justement parce que quelque chose a changé avec le temps qui passe. J’ai appris à me servir de mes émotions, je me comprends davantage aujourd’hui, et donc le cinéma devient réellement personnel pour moi. Si je joue une scène d’émotion, j’ai l’impression de me voir en vrai, sans masque. C’est déconcertant. Je suis bien consciente d’interpréter un personnage, mais je me souviens d’abord de l’état dans lequel je me suis mise pour la tourner, et c’est une sensation étrange. Quelque chose m’échappe. En tant qu’actrice, on fait don de son image volontairement, bien sûr, mais on dévoile des aspects de soi-même qu’on aimerait parfois ne pas partager avec les gens. C’est un peu pervers.” Pervers, vraiment ? Déstabilisant, sans doute. Surtout quand on se laisse la liberté d’apprendre, et donc d’ignorer, au fur et à mesure des films : “Je suis toujours une élève et je compte bien le rester toute ma vie, jusqu’à la vieillesse ! 

 

 

À l’époque dorée, on avait encore le temps de faire une vraie carrière, de grandir dans le métier. En Amérique, c’est terrible. Un échec peut tout remettre en question.

 

 

Diane Kruger a connu ses expériences les plus fortes auprès d’autres comédiens, qu’elle considère comme des mentors. “Si j’ai fait des progrès, c’est parce que j’ai pu jouer avec des acteurs meilleurs que moi, qui m’ont beaucoup influencée. Je pense à Ed Harris, qui m’a vraiment prise sous son aile quand j’en avais le plus besoin. J’ai eu la chance de préparer un film sur la vie de Beethoven avec lui [Copying Beethoven]. Pendant deux mois et demi, tous les jours, nous avons travaillé. Avant de le connaître, je m’angoissais souvent pour une scène particulière dans chaque scénario, et cela me bloquait un peu. Ed Harris a vu cette faille en moi et m’a donné les clés pour que je puisse me servir de mon angoisse et en faire une force. Un vrai déclic, même si cela paraît tout simple. Cela m’a même débloquée pour plein de choses dans la vie !” Aujourd’hui, Diane Kruger dit admirer le travail de Cate Blanchett ou de Kirsten Dunst. Elle sait que quelque chose s’est perdu dans l’aura des actrices de cinéma, connaît aussi la fragilité de la condition qu’elle s’est choisie. “Je scrute, j’observe, j’admire, je me pose des questions. Je pense aux actrices de l’âge d’or et je les envie un peu. À l’époque dorée, on avait encore le temps de faire une vraie carrière, de grandir dans le métier. À Hollywood, c’est un peu terminé. Il n’y a pas la place. On s’impose une fois et l’industrie passe à la prochaine personne. Ce n’est pas le cas en France, où j’ai souvent été encouragée à prendre le temps de comprendre les choses par moi-même, sans la pression du résultat immédiat. En Amérique, c’est terrible. Un échec peut tout remettre en question. Voyez avec l’acteur qui a joué dans Superman en 2006 [Brandon Routh]. Rien n’était de sa faute, mais il a disparu des radars.

 

 

La perfection n’est plus un but, au contraire…

 

 

Aucun risque pour miss Kruger de quitter nos radars. Beaucoup voient en elle une forme de beauté classique, destinée à durer. Elle, en tout cas, s’oppose au glamour féroce tel que l’époque le conçoit. “J’ai l’impression de défendre une forme d’accessibilité. Enfin, je l’espère… Aujourd’hui, cela ne m’intéresse pas de vendre de l’impossible. La perfection n’est plus un but. Au contraire, montrer sa singularité et ses imperfections, c’est aussi avancer. Je me sens mieux comme cela. Je suis contre trop de retouches et de mensonges. C’est reposant et apaisant de pouvoir être vraie, sans avoir les ongles parfaits ou la coiffure idéale toute la journée. Bien sûr, je trouve toujours amusant de mettre une belle robe, des bijoux, mais ce n’est qu’une petite partie de mon travail.” Le reste du temps, c’est-à-dire finalement tout le temps, ou presque, Diane Kruger arpente des plateaux de cinéma devenus familiers. En travailleuse. Juste assez discrète, juste assez lumineuse. Un genre de vie idéale pour celle qui ne laisse personne décider de l’image qu’elle doit renvoyer et qui a enfin trouvé sa place la plus naturelle. Ce n’était pas gagné. Plus jeune, Diane Kruger voulait devenir danseuse, avant qu’une grave blessure ne l’empêche d’entamer une carrière professionnelle si désirée. Sa revanche est désormais accomplie.

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