12 Janvier

“Les rôles extrêmes, j’ai toujours eu envie de ça.” Rencontre avec Vanessa Paradis

 

Cette année, l’actrice et chanteuse a été désignée pour ouvrir la 43e cérémonie des César qui rendra hommage à l'actrice Jeanne Moreau. Numéro revient sur une interview culte de l'oiseau rare.

Propos recueillis par Clélia Cohen

Avant elle il y a eu Deneuve. Après elle ? On ne sait pas encore. Vanessa Paradis est l’icône française de sa génération. Ne cherchez pas, il n’y en a pas d’autre. Bien sûr on pourrait évoquer Charlotte Gainsbourg : même âge ou presque, même grâce partagée avec les Français depuis l’adolescence. Mais Charlotte bénéficiait d’un nom prestigieux, tandis que Vanessa Paradis ne doit qu’à elle-même la place qu’elle occupe aujourd’hui dans notre paysage. A elle-même, et peut-être un peu aussi à ce patronyme miraculeux, si parfait qu’on le jurerait inventé. Et pourtant non, Paradis, ce n’est même pas un pseudonyme. Le clip suintant de Tandem par Jean-Baptiste Mondino en 1990, le petit oiseau de paradis qui fait du trapèze dans sa cage dorée pour le spot Coco Chanel réalisé par Jean-Paul Goude en 1991, Le Tourbillon de la vie chanté en longue robe blanche avec Jeanne Moreau au Festival de Cannes en 1995… Toutes ces images fortes, associées aux personnalités non moins fortes qui ont contribué à la révéler – Serge Gainsbourg et Lenny Kravitz pour la musique, Jean-Claude Brisseau, le réalisateur de Noce blanche (1989), pour le cinéma –, ont planté durablement un personnage, une silhouette, un minois. Il n’y a plus eu véritablement de mythe pop en France depuis cette petite nymphette aux grands yeux verts et à la bouche bonbon. Qui, depuis, a été ainsi haï, sifflé, puis adulé, avant d’obtenir, en l’espace de un mois, une Victoire de la musique et un César, comme Vanessa Paradis à la fin de l’hiver 1990, les fesses bien rebondies et les seins bien remontés dans ses minirobes Alaïa? C’était il y a vingt ans et pourtant ces images restent vivaces pour beaucoup d’entre nous. Il ne faut pas négliger la part de fantasme que l’ex-lolita a pu générer, et dont elle sait encore jouer en occupant comme personne l’espace photographique. Au fil des nombreuses séances photo (Paolo Roversi, Ellen von Unwerth, Karl Lagerfeld…) qui ont émaillé sa carrière, elle a endossé tous les rôles possibles, mettant en scène sa photogénie hors du commun.

 

Numéro : Votre envie de cinéma varie-t-elle en fonction des moments ?

Non. J'ai toujours envie de faire du cinéma, mais il y a des moments où j'ai aussi très envie de faire de la musique. Si j'étais “uniquement” comédienne, l'envie de tourner avec tel ou tel cinéaste, par exemple, pourrait être un moteur suffisant, même si le rôle était moins intéressant ou moins important, rien que pour l'expérience, la rencontre, j'irai. Mais là, je n'ai le temps que de faire des films pours lesquels je m'enflamme.

 

Les rôles extrêmes, c'est ce sur quoi vous aimez vous diriger ?

J'ai toujours eu envie de ça. Mais je pense que le fait d'avoir un autre métier par ailleurs joue : ma vie ne tourne pas seulement autour des rôles que je peux avoir ou pas. Je réfléchis moins en termes de direction à prendre, d'envie de bifurquer, de prise de risque. La musique prend beaucoup de place. Je ne raisonne pas en disant “À l'avenir, je voudrais des rôles plus comme ci ou comme ça.

 

Votre petit musée imaginaire s'est beaucoup construit sur le glamour, hollywoodien en particulier. Vous parliez par exemple souvent de Marilyn Monroe, à vos débuts.

Marilyn, ça date de quand j'étais vraiment jeune fillette. Et ça dure encore. Il y avait son apparence bien sûr, mais surtout sa voix. Tant dans sa part de sensualité que dans sa part de douceur, c'est une voix que j'ai beaucoup écoutée, scrutée.

 

 

“Ma première pub Chanel, je l’ai tournée sous la direction de Jean-Paul Goude. Ce n’est pas comme de poser pour un peintre, mais presque...”

 

 

La danse, la musique, le jeu sont des choses qui se retrouvent toujours liées, presque malgré vous. On dirait que vous réfléchissez comme ça.

Oui, car mon musée imaginaire s'est ensuite poursuivi avec les comédies musicales, la MGM, le Technicolor, les jambes des danseuses, Cyd Charisse, les claquettes. Tous ces films qui passent souvent au moment de Noël, je les buvais littéralement des yeux, c'était féérique pour moi. Et ça ne m'a pas lâchée. Aujourd'hui encore, quand je vois une comédie musicale de ces années-là, ça me procure une émotion incroyable. je peux en pleurer tellement je trouve ça beau. Il y a des scènes de danse d'une sensualité dingue ! On y pense pas forcément quand on évoque Chantons sous la pluie par exemple, mais même là, il y a une scène de danse entre Cyd Charisse et Gene Kelly s'enroulant ensemble dans une sorte de voile, c'est à tomber. Il y a eu ça, et puis il y a eu aussi Romy Schneider. Son accent, sa beauté, et puis sa façon de passer en un clin d'œil du charme à quelque chose d'incroyablement grave. Comme chez Marilyn : le ciel bleu, et puis l'orage. Clac !

 

Cela vous rend triste qu'aujourd'hui on ne puisse plus faire des comédies musicales étincelantes comme celles de l'âge d'or de Hollywood ?

Mais je ne sais pas pourquoi on ne peut pas ! A l'époque, à la MGM, par exemple, on ne faisait que ça : le studio avait énormément de moyens, et sur-tout, à cause du système des acteurs-musiciens sous contrat, il y avait sous la main une concentration de talents qu'il serait difficile de réunir aujourd'hui. Ce n'était pas : “Qui pourrait-on prendre pour apparaître le temps d'une chanson ?”, mais “Louis Armstrong pour un seul numéro ? Pas de problème !” Ce n'était pas : “Ah, tu sais aussi chanter ?” Non, tout le monde savait chanter, danser, faire des claquettes, joueur la comédie.

 

Cela a joué dans votre désir de faire coexister carrière d'actrice et de chanteuse ?

Peut-être. Cet éclectisme m'a toujours fasciné car le plus fort c'est qu'ils dansaient tous aussi bien qu'ils chantaient. Bon, jouer la comédie, pas forcément toujours... Mais prenez Gene Kelly par exemple, il savait tout faire à la perfection.

 

 

Vous avez un troisième mode d'expression dont on parle moins : la photographie. Depuis vos débuts, vous avez posé pour tous les grands photographes. Quand on parcourt les galeries des sites de fans, on vous découvre un nombre de visages incroyables.

 

Les séances photo font partie du travail des actrices et des chanteuses. Mais c'est vrai que ce que j'ai pu faire avec Chanel par exemple est sans doute plus singulier. A chaque fois, c'est une aventure artistique qui m'éloigne complétement du simple fait de “promouvoir un sac ou un rouge à lèvres”. Ces derniers temps, cela se passe beaucoup avec Jean-Baptiste Mondino (on a commencé à travailler ensemble quand j'avais 16 ans), et bien sûr avec Karl Lagerfeld. Je me fais une joie de les retrouver à chaque fois. Ma première pub Chanel, je l'ai tournée sous la direction de Jean-Paul Goude. Tous sont de grands artistes, aux idées visuelles puissantes. Ils ont fixés des images très fortes de moi. Ce n'est pas comme de poser pour un peintre, mais presque...

 

Une amie m'a dit avoir pleuré en visionnant votre DVD d'archives Anthologies 1987-2007. Réalisez-vous à quel point vous êtes une balise, un repère, pour votre génération ?

 

Ça me donne la chair de poule, ce que vous dites... Mais je la comprends complètement, c'est une madeleine de Proust autant pour elle que pour moi. Je le comprends d'autant mieux qu'en préparant ce DVD, revoir toutes ces archives, ça m'a bouleversée alors que je ne m'y attendais pas. J'étais obligée de m'arrêter, de faire des pauses, je n'ai pas pu les regarder en une fois? Je n'avais pas revu ces images dans l'intervalle. Beaucoup de gens présents dans ces extraits ont disparu de ma vie, d'une manière ou d'une autre. Ces moments, ce sont autant de petits cailloux semés sur mon chemin. Pour moi, mais pour les autres aussi.

 

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