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20 Juillet

Comment Virgil Abloh bouscule le milieu du design

 

Architecte de formation, designer de mode, DJ... Virgil Abloh se distingue aussi, depuis quelques années, en tant que créateur de pièces de design. Au sein d’un milieu réputé élitiste, l’Américain prône l’ouverture au grand public et à la culture populaire. S’appuyant sur un vocabulaire subversif et ironique issu de la culture streetwear, il adapte le mobilier vernaculaire à l’esthétique et aux goûts contemporains. Invité à exposer ses pièces à la galerie kreo à Paris, Numéro art l'a photographié au sein de ses créations et a demandé à Michael Darling, conservateur du musée de Chicago et grand spécialiste du designer, un éclairage sur ce travail iconoclaste.

Portraits : Reto Schmid, Par Michael Darling

Virgil Abloh photographié dans son exposition "Efflorescence" à la Galerie Kreo, à Paris, en mars 2020.

Virgil, vous êtes la première personne depuis au moins dix ans qui ait quelque chose de valable à dire sur le tourisme. Je ne plaisante pas.” (Rem Koolhaas, dans System Magazine, novembre 2017.)

 

 

Virgil Abloh a développé une façon très simple et très personnelle d’envisager son public : les “touristes” et les “puristes”. Fait révélateur, lui-même ne s’exclut d’ailleurs d’aucune de ces deux catégories dans sa propre consommation d’art, de mode, de musique, d’architecture et de design. Le touriste, dans sa conception, est un enthousiaste. Nullement blasé, il garde les yeux grands ouverts sur les découvertes, désireux d’en apprendre davantage, mais sans se considérer comme un spécialiste. Le puriste, au contraire, est cet expert qui connaît à fond l’histoire du sujet. Il a développé des critères de jugement et une capacité à reconnaître les spécimens les plus rares et les plus essentiels dans le domaine concerné. Comme le faisait remarquer l’architecte Rem Koolhaas, cité plus haut, ceux qui évoluent dans les hautes sphères de l’art, du design, de l’architecture ou de la mode n’intègrent qu’à contrecœur – si jamais ils l’intègrent – la perspective du touriste, préférant mettre leur équilibre psychique et leur humanité en danger au bénéfice des puristes, parce qu’ils leur ressemblent. Abloh résiste courageusement à ce schéma de pensée – ce qui lui attire régulièrement les foudres vénéneuses de la blogosphère puriste – afin de ménager, pour la création, un espace d’inclusion plus démocratique.

 

Sa collection de mobilier dessinée en 2019 pour la Galerie kreo à Paris constitue une autre lecture de ce même principe touriste/puriste. Elle comprend notamment un banc de trois mètres, une chaise longue, une chaise et une table réalisés dans un béton creux renforcé de fibre de verre, ce qui leur confère légèreté et robustesse. Ils évoquent des sortes de vestiges postindustriels, ou ces blocs utilisés pour barrer la route aux voitures ou aux poids lourds – formes que les skateurs comme Abloh affectionnent tout particulièrement pour s’entraîner. Mais l’Américain est aussi un fin connaisseur de l’art du graffiti des années 70 et 80, qu’il a étudié de loin lorsqu’il était adolescent dans la banlieue de Rockford, Illinois, avant de créer son propre pseudo de graffeur et sa signature stylisée, apposée ici sur ces pièces. Destinées, en raison de leur prix élevé, à une clientèle aisée et exigeante, celles-ci permettent à Abloh d’infiltrer dans des foyers privilégiés une symbolique de la “rue”, mais aussi d’y faire pénétrer en douce “celui qu’il était à 17 ans” (comme il le dit souvent), probablement pour le plus grand bonheur des adolescents qui y vivent. Les clients “puristes” se souviendront peut-être aussi de “ruines” assez semblables et autres pieds de nez de l’avant-garde italienne du design des années 60 et 70 qui avait fait entrer dans des intérieurs luxueux la chauffeuse Capitello de Studio 65 ou la chaise longue Il Piede de Gaetano Pesce, toutes deux réalisées dans une mousse spongieuse. Abloh maîtrise lui aussi ces références historiques et il est, dans sa génération, le meilleur porte-parole d’un design dont le vocabulaire va puiser dans l’ironie et le caractère subversif de la culture streetwear – une force avec laquelle il faudra continuer de compter dans les années à venir.

Vue de l' exposition "Efflorescence" de Virgil Abloh à la Galerie Kreo, à Paris, en mars 2020.

Vue de l'exposition "Virgil Abloh: Figures of speech" au MCA Chicago en 2019.

Parce qu’il maintient un juste équilibre entre le touriste et le puriste qui sont en lui, Abloh peut faire entrer les néophytes dans l’histoire de l’art et du design, dans des conditions d’accès adaptées (on pense par exemple aux images du Caravage imprimées sur les sweats à capuche, chez Off-White), tout en ouvrant des univers exclusifs et passablement guindés à quelques décharges d’énergie turbulente et novatrice, principalement issues des cultures du streetwear, du skateboard et du hip-hop. Sa collaboration avec Ikea constitue un bon exemple de cette approche. Abloh sait que l’on achète souvent ses tout premiers meubles à l’enseigne suédoise, parce qu’ils sont bon marché mais aussi relativement stylés, dans la mesure où ils vont puiser dans l’héritage du design scandinave du xxe siècle. Ce qu’il sait en outre (parce qu’il est aussi un puriste, diplômé en architecture), c’est que le rêve des créateurs modernistes du xxe siècle était de mettre un design de qualité à la portée du plus grand nombre, par l’automatisation et l’industrialisation de la production, mais que, dans les faits, ils sont rarement parvenus à pénétrer le marché en dessous des classes moyennes supérieures – dans le meilleur des cas. Avec Ikea, Abloh a vu une opportunité de régler ce problème. Au départ, il a d’ailleurs tenté de réintroduire des pièces de Prouvé, Perriand, Le Corbusier et Jeanneret (dont il savait que les aficionados du design les tenaient en très grande estime). Il voulait le faire à des prix abordables, en s’appuyant sur les méthodes innovantes de fabrication et d’assemblage propres à Ikea. Sans surprise, des obstacles infranchissables étaient déjà dressés pour empêcher la mise en œuvre de ce plan, l’exclusivité des modèles originaux étant pour l’heure conservée à ses actuels détenteurs.

 

À défaut, Abloh s’est tourné vers une autre ambition du mouvement moderne au milieu du xxe siècle : revisiter le mobilier vernaculaire à la lumière de l’esthétique et des goûts contemporains. C’est ce qui s’était produit au Danemark avec les fauteuils de chasse de Børge Mogensen, en France avec la chaise paillée réinventée par Charlotte Perriand, ou encore aux États-Unis, avec les sièges de style colonial Windsor revisités par George Nakashima ou Paul McCobb. En entrant dans cette tradition de la réinterprétation, Abloh a été injustement accusé de “plagiat” par la communauté des twittos. Ces derniers avaient un peu vite oublié que Nakashima lui-même avait joué avec ce concept de dossier à barreaux fixés sur une assise en bois massif – qu’il n’avait pas inventé, puisque le modèle a traversé des centaines d’années de tradition, depuis l’arrivée des colons britanniques au XVIIe siècle.

Sacs de la collection "Markerad", de Ikea, en collaboration avec Virgil Abloh, édition limitée.

"Alaska Chair" (2018), de Virgil Abloh, édition limitée, bronze poli, 75 X 48 X 44cm.

Suivant les traces d’Andy Warhol, Richard Prince ou Jeff Koons, Abloh est passé maître dans l’art de la réappropriation. Il emprunte à une iconographie existante, qu’il vient altérer et moderniser pour en faire des objets utiles et pertinents. Il en va ainsi de sa chaise Windsor pour Ikea, également déclinée en édition limitée et en bronze à la Carpenters Workshop Gallery, à Paris (sa version a été présentée pour la première fois dans le cadre somptueux du palais Ca’ d’Oro, à Venise en 2019). Sa silhouette est immédiatement reconnaissable – et pas uniquement par les inconditionnels du design qui connaissent Nakashima et McCobb sur le bout des doigts : elle est identifiable parce que des versions moins unanimement célébrées de ce même siège peuplent depuis soixante-dix ans les intérieurs de la classe moyenne, du monde occidental jusqu’en Asie. Parce que ces chaises circulent depuis si longtemps, et parce que leurs pieds reposent souvent au sol de façon un peu imprécise et bancale (après d’innombrables années de bons et loyaux services), la version imaginée par Abloh inclut une cale triangulaire, intégrée à l’un des pieds pour assurer la stabilité.

 

 

Destinées à une clientèle aisée, les pièces d'Abloh infiltrent dans des foyers privilégiés une symbolique de la "rue".

 

 

Dans le modèle d’Ikea, ce coin est peint en rouge vif, signalant immédiatement sa qualité de “cale”, un peu comme le designer entoure parfois de guillemets certains mots pour les interroger et les mettre en relief. Avec son bronze massif, à la Carpenters Workshop Gallery, cette version subversive renverse l’un des principaux attributs de ce type de chaises qui, du fait de leur légèreté, étaient souvent appelées à plusieurs fonctions dans la maison moderne, afin de limiter tout encombrement superflu : elles pouvaient passer de la table au salon (voire au bureau le cas échéant), transportées par cette délicate créature des années 50 qu’était la femme au foyer, avec son tablier et sa coiffure impeccables. Ici, comme dans les meilleures réalisations d’Abloh, ce qui peut sembler à première vue assez simple et lisible s’avère en réalité beaucoup plus complexe et très mûrement réfléchi.

Vue de l' exposition "Efflorescence" de Virgil Abloh à la Galerie Kreo, à Paris, en mars 2020.

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