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Rencontre avec Olivier Theyskens : “J’ai horreur de ce grand tribunal médiatique que sont devenus les réseaux sociaux”

Mode

Avec ses silhouettes romantiques et dramatiques, le créateur androgyne aux cheveux noir corbeau a marqué de son empreinte la mode des années 2000. Après ses passages remarqués dans les maisons Rochas et Nina Ricci, puis auprès de la marque Theory à New York, le Belge prolixe est revenu sous les spotlights avec son propre label. En parallèle, il entame aujourd’hui une collaboration fort attendue avec la maison de couture Azzaro.

Numéro : Olivier, vous êtes d’une beauté captivante, renversante, éblouissante, enivrante... voilà, comme ça au moins, c’est dit.
Olivier Theyskens : [Silence gêné.] Rien que ça ! Eh bien, merci !

 

 

Quel est votre secret ?

Je suis très touché par votre déclaration, même si l’image que j’ai de moi-même est loin d’être aussi reluisante : elle est surtout changeante et vieillissante. Je suis très réaliste par rapport à ça, je suis dans ma cinquième décennie et je ne trompe personne sur mon âge.

 

 

Vos tempes grisonnantes, moi, elles m’excitent.
Quand j’ai commencé à avoir des cheveux blancs, j’allais chez David Mallett pour les faire teindre, mais je m’étais toujours dit que j’arrêterais le jour où je passerais la quarantaine. Et je m’y suis tenu. Ce qui me fascine, c’est qu’il existe un médicament breveté qui neutralise le peroxyde d’hydrogène que l’on produit naturellement, et qui est la cause du blanchiment des cheveux. Cette pilule miracle permettrait à toute personne grisonnante de retrouver sa couleur d’origine, mais son brevet est détenu par un géant mondial des cosmétiques – que je ne citerai pas – qui veille à ce qu’elle n’arrive jamais sur le marché de peur de voir s’écrouler ses ventes de colorations capillaires.

 

 

Je me souviens d’une époque lointaine où nous étions tous les deux célibataires et où je vous courais après, un peu comme Glenn Close dans Liaison fatale.
Ah bon ? Je ne m’en souviens pas, j’avais quel âge ? J’ai été célibataire pendant trois ans, mais j’étais très timide... timide et naïf au point de dormir avec la fenêtre ouverte en pensant qu’un prince charmant allait grimper au balcon pour venir me ravir dans ma chambre. Je pense que de nombreuses personnes homosexuelles, du fait de leur éducation ou de leur origine, sont obligées de procéder avec prudence et discrétion dans leur recherche de l’âme sœur. Ce qui les rend soit très romantiques – comme moi – soit complètement obsédées – comme vous, clairement.

 

 

Moving on, comment avez-vous vécu le confinement ?
Très bien, merci. J’ai beaucoup lu, j’ai fait le tri dans mes affaires, élagué en quelque sorte mon environnement direct... J’avais déjà pris deux années sabbatiques au cours de ma vie, donc le fait de rester à la maison et d’être livré à moi-même ne m’était pas totalement étranger. Je venais tout juste de commencer chez Azzaro quand le confinement a été annoncé, et nous avons donc organisé de nombreuses réunions téléphoniques avec les stylistes et le personnel de la maison, ce qui était assez étrange dans la mesure où je venais de m’intégrer à une équipe dont je devais rester éloigné.

 

 

 

“Ce qui m’a le plus intéressé dans l’offre d’Azzaro, c’est le fait que cette maison corresponde à une période de mode – à savoir les années 60 et 70 – que jusqu’ici je n’avais jamais eu l’occasion d’explorer. Je suis très excité à l’idée de me plonger dans l’héritage d’une femme qui a vécu avec joie les sixties et les seventies.”

 

 

 

Quelles répercussions la pandémie risque-t-elle d’avoir sur votre propre marque ?
Il est encore trop tôt pour se prononcer. Si je suis parfois effaré par la situation globale de l’industrie dans laquelle nous travaillons, je reste optimiste quant aux perspectives de ma propre marque, une toute petite structure qui reste très agile et réactive vis-à-vis des aléas du marché, et parfaitement capable de s’adapter à de nouveaux modèles s’il le faut.

 

 

J’avais cru comprendre qu’au contraire les petites structures seraient justement les plus durement touchées par la crise qui s’annonce ?

Tout dépendra du comportement des acheteurs internationaux. À l’heure actuelle, le circuit des grands magasins et des détaillants multimarques est l’un des plus à risques. Et pour cause : de nombreuses boutiques multimarques vendent des labels très connus dont elles distribuent les pièces sans les avoir achetées – ce qu’on appelle le “consignment”, [les boutiques prennent les pièces en dépôt sans verser d’argent au fournisseur et les lui restituent si elles ne les vendent pas] – alors que quand elles veulent distribuer une petite marque comme la mienne, elles sont obligées de payer rubis sur l’ongle, d’acheter la marchandise, et ensuite de se débrouiller pour la vendre, ce qui est très différent. L’inquiétude actuelle, c’est que compte tenu des incertitudes économiques, les détaillants multimarques prennent soudain moins de risques et dépensent moins d’argent pour les jeunes marques et les créateurs indépendants.

 

 

Que penser de la remise en question actuelle du calendrier des défilés ?
J’ai une position assez tranchée là-dessus. Le grand cheval de bataille des acheteurs multimarques, c’est l’idée que les collections leur soient vendues longtemps avant d’être présentées, et que les défilés aient lieu au moment où la marchandise arrive en boutique. Ce qui est complètement aberrant. L’énergie créative qui précède un défilé est très intense et très féconde, et il me semble inconcevable d’y renoncer. D’autre part, si les collections circulent déjà dans les usines quatre mois avant d’être présentées en Fashion Week, c’est la porte ouverte à toutes les contrefaçons, les défilés servant traditionnellement aux créateurs de marquage en termes de droits d’auteur.

 

 

Comment diable avez-vous atterri chez Azzaro ?
La collaboration avec la maison Azzaro était dans les tuyaux depuis un bon moment, et j’étais très intrigué par cette petite perle qui possède une adresse rue du Faubourg-Saint-Honoré, une boutique en nom propre, un atelier et des équipes à disposition. Ayant déjà travaillé chez Rochas et Nina Ricci, je connaissais et je comprenais la typologie de structure qu’Azzaro pouvait offrir. Mais ce qui m’a le plus intéressé, c’est le fait qu’Azzaro corresponde à une période de mode – à savoir les années 60 et 70 – que jusqu’ici je n’avais jamais eu l’occasion d’explorer. Je suis très excité à l’idée de me plonger dans l’héritage d’une femme qui a vécu avec joie les sixties et les seventies.

 

 

Les archives de la maison ont-elles servi de point de départ à votre réflexion chez Azzaro ?

Non. En arrivant là-bas, j’étais comme possédé et j’ai dessiné toute la collection d’un seul trait. Je me suis d’ailleurs dit : “Décidément, les esprits sont forts ici !” Ce n’est que plus tard que je me suis penché sur les archives, qui n’ont d’ailleurs pas trop influencé mes croquis initiaux.

 

 

Que sait-on exactement au sujet de Loris Azzaro ?
Que c’était un homme élégant qui était souvent – à l’instar d’Yves Saint Laurent ou de Halston – photographié entouré de ses muses : Marisa Berenson, Tina Turner, Romy Schneider ou encore Liza Minnelli.

 

 

Il était hétérosexuel ou je rêve ?

On ne va pas chercher à savoir qui était hétéro ou homo à cette époque où, pour les hommes qui préféraient les hommes, il était très courant de se marier avec une femme.

 

 

N’était-il pas le fournisseur attitré de Dalida en strass et paillettes ?
Il a souvent habillé Dalida, en effet, mais elle s’habillait chez de nombreux créateurs...

 

 

... avant qu’elle ne s’enfile quinze plaquettes de Lexo et qu’elle ne sombre pour de bon.

La pauvre. D’ailleurs, je m’en veux toujours un petit peu, parce que mon grand frère et moi nous nous moquions sans cesse d’elle quand nous étions petits. On avait des fous rires à chaque fois qu’elle passait à la télé tellement elle était too much. Avec le recul du temps, je le regrette amèrement parce qu’aujourd’hui, quand je la regarde et que je l’entends, elle me touche énormément.

 

 

Pourquoi avez-vous choisi de relancer votre propre marque en septembre 2016 ?
L’idée me trottait dans la tête depuis un moment, et quand, en 2016, j’ai finalement décidé de me jeter à l’eau, je n’étais pas du tout sûr de mon coup, pour être honnête. Dans sa configuration actuelle, l’industrie de la mode me semble peu propice aux nouveaux projets. J’avais l’impression d’être une petite plante fragile qui peinait à prendre racine dans l’ombre d’une forêt de chênes millénaires. Mais comme je vous l’ai dit, je suis content d’avoir été assez discret, assez précautionneux dans les premières étapes du lancement, cela nous a permis de mieux gérer la situation actuelle.

 

 

 

“J’ai horreur de ce grand tribunal médiatique que sont devenus les réseaux sociaux, ces sortes de procès de village où tous les haters se retrouvent sur la place publique pour rôtir leurs victimes à la broche.”

 

 

 

Quel souvenir gardez-vous de vos quatre années passées à New York en tant que directeur artistique de Theory ?
J’ai le souvenir d’avoir été conscient de m’éloigner de la high fashion comme on l’entend à Paris, mes préoccupations étant devenues celles d’une énorme marque très liée à son réseau de boutiques. L’exercice était intéressant du point de vue cérébral, dans la mesure où l’on commence à avoir des obsessions très différentes au niveau du style, du fonctionnement et des logiques de création. Mon quotidien dans l’entreprise, et mes interactions avec les studios – parce qu’il y avait trois studios – étaient vraiment portés par des stimuli différents en termes de création.

 

 

Anna Wintour, la rédactrice en chef du Vogue américain, vous accompagne depuis vos débuts...

Il est vrai qu’elle m’a beaucoup soutenu, mais je tiens toutefois à préciser que la première fois que je me suis rendu à New York, c’était sur l’invitation de feu Liz Tilberis, qui dirigeait à l’époque le Harper’s Bazaar, et non d’Anna Wintour.

 

 

Comment expliquez-vous qu’elle se fasse actuellement traîner dans la boue sur les réseaux sociaux pour cause de discrimination raciale ?

J’ai horreur de ce grand tribunal médiatique que sont devenus les réseaux sociaux, ces sortes de procès de village où tous les haters se retrouvent sur la place publique pour rôtir leurs victimes à la broche. Ce que je trouve aussi très inquiétant, ce sont toutes ces marques qui cherchent à surfer sur la vague de l’inclusivité et de la diversité comme s’il s’agissait d’un phénomène de mode, histoire de remplir les quotas et de se donner bonne conscience. En ce moment, cela en devient presque gênant.

 

 

Pour finir, une question que je me suis longtemps posée : quand vous faites l’amour, vous le faites avec les cheveux attachés ou détachés ?
Mon amoureux nous rejoint dans cinq minutes, vous n’aurez qu’à lui poser la question.

 

 

 

 

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