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Giorgio Armani : “Le luxe a été sacrifié sur l’autel du profit”

Mode

Au fil de sa carrière, l’immense Giorgio Armani a souvent fait figure de précurseur. Au sortir de la pandémie qui a bouleversé le monde, le créateur italien, qui dirige un véritable empire, montre une fois de plus la voie et nous livre ses réflexions sur les changements à apporter à l’industrie de la mode, pour freiner cette course effrénée et vaine.

Giorgio Armani, 2001 – Courtesy of Giorgio Armani.

Numéro : Où avez-vous grandi et qu’est-ce qui vous a poussé initialement à étudier la médecine ?
Giorgio Armani: J’ai vécu, adolescent, la vie simple des jeunes gens qui ont grandi dans l’Italie d’après-guerre, un pays qui était bien plus pauvre qu’il ne l’est actuellement. Ma mère nous a inculqué des valeurs qui m’ont servi de guide, tant dans mon travail que dans ma vie. Mais les raisons pour lesquelles j’ai choisi la médecine étaient très romantiques, je dois l’avouer : j’ai pensé que j’allais devenir un de ces médecins de campagne et aventuriers décrits par A.-J. Cronin dans La Citadelle, un roman qui m’a beaucoup impressionné quand j’étais enfant. J’ai vite compris que ce n’était pas ma voie, mais face à la crise que nous traversons aujourd’hui, ce désir a refait surface.

 

J’ai vu des photos de votre mère, qui était une femme très belle, dotée d’une élégance naturelle. A-t-elle contribué à votre intérêt pour la mode ?

Ma mère était belle, élégante, douce et forte à la fois. Sa vie était placée sous le signe de la rigueur et de la dignité. Son attitude très pragmatique face aux problèmes, même dans les moments difficiles, m’a toujours servi d’exemple. Elle m’a beaucoup influencé. J’adorais la façon dont elle portait les vestes, et cela a certainement éveillé mon intérêt pour la mode. Elle arrivait à faire plus avec moins, et elle n’avait jamais l’air déguisée ou habillée comme une poupée. La veste avait une fonction, mais elle la portait avec élégance, ce qui lui conférait de la présence. Elle m’a aussi inspiré ma vision de la beauté comme une harmonie du corps et de l’esprit, une expressivité, une forme de grâce. Ma mère possédait toutes ces qualités.

 

Vous sentiez-vous déjà intéressé par la mode ?

J’étais fasciné par tout ce qui avait trait à la beauté. J’avais beaucoup d’intérêt pour la photographie, l’art et le design, par exemple. La mode était juste une facette d’un spectre plus large. J’ai choisi de vivre à Milan, une ville qui m’a vraiment accueilli, où j’ai senti qu’on me comprenait. Elle m’inspire continuellement, depuis mon premier emploi à La Rinascente, où j’étais étalagiste et acheteur. J’observais les gens, et c’était une leçon fabuleuse. À l’époque, la ville était en plein boom, dynamique, inventive, les gens cherchaient constamment de la nouveauté.

 

 

“Le luxe ne peut pas, et ne doit pas, aller vite. La mode doit ralentir et produire moins mais mieux.”

 

 

Qu’avez-vous retenu de cette expérience ?

J’ai développé une passion pour les tissus et les formes. Peu après, j’ai eu le privilège de devenir l’apprenti du grand Nino Cerruti. C’est là que ma carrière a décollé. C’est Cerruti lui-même – à qui je dois beaucoup – qui m’a demandé de trouver une solution pour rendre un costume moins rigide, plus confortable. En déconstruisant une veste, j’ai alors réussi à la rendre plus “vivante” sur le corps.

 

Vous étiez-vous fixé un objectif de carrière à vos débuts ?
Si votre passion est authentique, vous n’avez jamais de plan de carrière. Je voulais juste exprimer mes idées. C’est mon partenaire Sergio Galeotti qui m’a poussé à aller de l’avant. Il avait foi en moi, m’a aidé à être moi-même, à croire en ma vision, à faire fi des critiques. Aujourd’hui, j’aimerais tant lui montrer ce que nous avons créé ensemble.

 

Vous avez établi votre société en 1975, en commençant avec du prêt-à-porter masculin, pourquoi ce choix ?

À l’époque, les hommes portaient des vestes rigides qui cachaient leurs corps. Elles me faisaient penser à des cages. Je cherchais l’exact opposé, et c’est ainsi que j’ai conçu la première veste dépourvue de structure, en me débarrassant des doublures et des rembourrages. Peu à peu, j’ai aussi changé la disposition des boutons et modifié les proportions. Ce processus a radicalement transformé ce vêtement, au moment où les hommes cherchaient aussi à exprimer leur masculinité de façon plus nuancée. C’était un moment de changement profond, et j’ai fait partie de ce mouvement. 

 

Très vite, vos costumes ont été considérés comme une véritable révolution dans la mode masculine. Ils ont posé un nouveau standard et sont même devenus un symbole de l’époque. Avez-vous été surpris par ce succès ?

Pour être honnête, pas tant que cela. J’avais 40 ans à l’époque où j’ai conçu ce costume. J’avais le sentiment d’habiller ma génération et de proposer quelque chose de pertinent. Car je suis très pragmatique, je regarde énormément autour de moi. Et en observant les hommes qui m’entouraient, j’ai compris qu’ils ne voulaient pas porter les mêmes costumes que leurs pères.

Giorgio Armani par Julian Broad.

Dans American Gigolo, Richard Gere a fait passer votre costume au rang d’icône. Comment avez-vous travaillé avec l’équipe du film et avec l’acteur américain ?

Paul Schrader, le réalisateur, avait compris que mes créations incarnaient une nouvelle idée de la masculinité. Il pensait que cela correspondait parfaitement au personnage incarné par Richard Gere. Richard, à son tour, a donné vie à ce costume avec son corps tonique, mince, et ses mouvements sensuels. Honnêtement, il était absolument sublime. L’expérience a été cruciale pour moi à plusieurs niveaux. Elle m’a notamment permis de comprendre l’impact des célébrités sur le public. Les gens s’identifient à ces personnalités. Personne n’aurait pu imaginer que le film allait rencontrer un tel succès. Il a effectivement marqué les années 80, et il est devenu un puissant relais pour ma mode.

 

Votre costume est devenu encore plus emblématique lorsque vous l’avez fait porter par des femmes. Même si Yves Saint Laurent avait mis les femmes en costume, votre interprétation était totalement différente. Avec vous, il s’agissait davantage de pouvoir et de confort que de fétichisme et de séduction. Quelle était votre intention à l’époque ?
C’est ma sœur Rosanna qui m’en a donné l’idée. Elle et ses amies portaient mes vestes pour hommes, mais elles avaient envie qu’elles soient ajustées à leurs corps. J’ai donc commencé à travailler sur des vestes pour femmes. J’ai créé des formes plus souples, qui offraient une attitude plus naturelle. C’était un moment où les femmes avançaient à grands pas sur le marché du travail. Je leur ai proposé une nouvelle allure. Il s’agissait tout à la fois de pouvoir, de féminité et d’aisance.

 

Vous avez lancé avant tout le monde un concept de restaurants ainsi qu’une ligne de design pour la maison, Armani/Casa. Comment avez-vous eu cette idée d’un lifestyle global qui irait au-delà du vêtement et de ses accessoires ?
J’ai eu cette idée d’un lifestyle complet dès mes débuts. Je rêvais depuis très longtemps de projeter ma vision au-delà de la mode. Le mobilier n’en était qu’un prolongement logique. Et, comme souvent, j’ai pris cette décision parce que je n’arrivais pas à trouver les meubles que je désirais. Ce projet me tenait particulièrement à cœur, et 2020 marque d’ailleurs le vingtième anniversaire d’Armani/Casa.

 

Milan et le nord de l’Italie ont été sévèrement impactés par le Covid-19, que ressentez-vous face à cette tragédie ?
Elle m’affecte profondément. Et je suis aussi impressionné par la façon dont toute l’Italie a su se rassembler autour des soignants et de tous les professionnels qui ont été obligés de se confronter à ce virus. Par chance, aucun de mes collaborateurs n’a été atteint, mais toute l’Italie a souffert, et cela m’attriste beaucoup.

 

Pendant la Fashion Week de Milan, vous avez décidé de défiler sans public, en live stream sur Internet. Au moment où vous l’avez fait, cette décision était très courageuse. Elle a d’ailleurs suscité des critiques. Comment avez-vous pesé le pour et le contre ?

Défiler à huis clos était une mesure d’urgence sanitaire absolue, même si cela semblait surréel. Un défilé sert à partager sa vision avec un public, donc le fait de renoncer à ce partage diminuait fortement l’intérêt de cette expérience. Mais il y a des moments où la santé des gens qui vous entourent doit primer sur tout le reste. C’était la bonne décision à prendre, et si c’était à refaire, je recommencerais, en dépit de toutes les critiques.

 

De nouveau, vous prenez aujourd’hui les devants en plaidant, dans une lettre ouverte au journal WWD, pour un changement profond de l’industrie de la mode. Les créateurs se plaignent du rythme effréné de cette industrie, mais personne n’a vraiment osé changer quoi que ce soit. Comment en sommes-nous arrivés là ?

Le déclin du système a commencé quand le secteur du luxe a adopté les méthodes opérationnelles de la fast fashion, en s’alignant sur ses livraisons incessantes en boutique et en oubliant que le luxe demande du temps, à la fois pour être produit et pour être pleinement apprécié. Le luxe ne peut pas, et ne doit pas, aller vite. La mode doit ralentir et produire moins mais mieux, et aujourd’hui, le moment est parfait pour repenser tout ce système.

 

 

“Cette crise peut être une occasion d’apprendre de nos erreurs…”

Vous dites dans cette lettre ouverte que les objets de luxe doivent être pensés pour durer. Avez- vous le sentiment que l’essence même du luxe et de la beauté ont été perdus dans l’effort de rendre la mode plus “démocratique” ?

Le luxe démocratique est une contradiction en soi. Le luxe a été sacrifié sur l’autel du profit. Les belles choses faites avec le plus grand soin et pensées pour durer coûtent nécessairement un certain prix, mais on ne les jettera pas à la poubelle à la fin de la saison. Ce qui, soit dit en passant, est moins dommageable pour l’environnement.

 

Peut-on dire que la “démocratie”, dans la mode, s’est plus souvent traduite par une forme de “médiocratie”, une avalanche de tee-shirts et de produits sans grand intérêt ?
Si la mode démocratique se focalisait davantage sur les vrais désirs des clients, alors elle ne se traduirait pas par une forme de “médiocratie”, mais elle en sortirait au contraire bonifiée, plus intéressante.

 

En parlant des clients, la multiplication des collections est-elle vraiment le fait de leur demande, ou plutôt une exigence de certains acteurs du secteur, parmi lesquels les acheteurs des grands magasins ?
On dit toujours que ce sont les clients qui sont à l’origine de cette demande, mais je pense que ce n’est pas vrai. La vitesse insensée de la mode, le carrousel des tendances et des collections font partie d’un système totalement arbitraire qui a été poussé par quelques grands magasins, et c’est devenu la pensée dominante. Eh bien, on peut reconnaître aujourd’hui que c’était une erreur et changer de cap.

 

Vous dites aussi que les collections devraient être alignées sur les saisons. Il y a treize ans, Hedi Slimane faisait la même remarque lorsqu’il a quitté Dior Homme. Pourquoi une idée si sensée est-elle si difficile à appliquer?

Peut-être est-ce simplement une question de vieilles habitudes qu’il faut savoir secouer. La non-correspondance des collections et des saisons est absurde. J’ai travaillé avec mes équipes pour maintenir la collection été dans nos boutiques, après la sortie du confinement, au moins jusqu’à début septembre. Et nous continuerons ainsi par la suite.

 

Vous avez aussi mentionné les défilés croisière et la mise en œuvre de shows onéreux et spectaculaires qui ne sont que des supports de communication. Avez-vous le sentiment que dernièrement l’industrie de la mode a perdu le contact avec le réel ?
C’est tout à fait ça. Je pense que la mode a besoin de redécouvrir l’authenticité, l’émotion, après des années d’abus de marketing, de communication excessive et de fonctionnement en vase clos. Nous comprenons aujourd’hui ce qu’est le vrai luxe : la liberté de se promener dehors, de voyager, de voir nos amis et nos proches. Dans ce contexte, peut-être allons-nous modifier notre rapport à la consommation. Nous apprécierons davantage les choses simples de la vie, et nous réfléchirons peut-être davantage avant de nous lancer dans un achat. Du coup, nous saurons peut-être mieux apprécier les objets que nous achèterons. Cette crise est une occasion de ralentir et de nous réaligner sur tous les plans. Et donc, de ramener la mode à la réalité.

 

Pensez-vous qu’en dépit de la crise mondiale causée par cette pandémie, des tendances positives vont émerger ?
Je crois que cette pandémie nous a tous obligés à réévaluer de nombreux aspects de nos vies, et j’espère que cela conduira à des changements positifs. Je travaille moi-même à repenser notre approche. À compter de juin, mon atelier Armani Privé, à Milan, présentera, sur rendez-vous, un répertoire de modèles de nos collections présentes et passées, que les clients pourront personnaliser en termes de coupe, de détails et de choix de tissus. Le prochain défilé couture se tiendra à Milan dans notre QG. Il inclura des vêtements d’hiver ainsi que des pièces estivales. Et pour le prêt-à-porter, j’ai décidé d’optimiser le temps et les ressources en présentant mes collections homme et femme ensemble, en septembre.

 

Que diriez-vous à certains leaders de l’industrie de la mode qui piaffent peut-être d’impatience en espérant le retour à toujours plus de collections, plus de défilés ?
Cette crise peut être une occasion d’apprendre de nos erreurs, d’ajuster nos méthodes et de revoir nos priorités. Le changement est inévitable. S’y opposer est vain.

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