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Comment le créateur Esteban Cortázar fait honneur au savoir-faire colombien

Mode

Créateur aujourd’hui basé à Paris, célébré pour sa mode sensuelle et colorée, Esteban Cortázar amorce un retour à ses racines avec une collection capsule qui rend hommage à la Colombie.

Talent précoce, Esteban Cortázar présentait son tout premier défilé à New York, en 2002, à l’aube de ses 18 ans. À ce jeune âge, le créateur avait déjà pu accumuler une expérience de vie peu commune. Né d’un père colombien et peintre et d’une mère britannique et chanteuse de jazz, il avait passé son adolescence à Miami, comme de nombreux Colombiens établis là pour fuir la violence de leur pays. Dans les années 90, Miami Beach abritait notamment la fameuse maison du couturier Gianni Versace, sur le seuil de laquelle il sera assassiné en 1997. Bien différente d’aujourd’hui, l’île était certes un haut lieu du trafic de drogue, mais aussi une scène artistique vibrante, surtout menée par la communauté LGBTQ+. Croisant le souvenir des costumes de scène de sa mère, musicienne et bohème, avec l’extravagance des drag-queens avec lesquelles il s’était lié d’amitié, le créateur a ainsi forgé le style des collections féminines qu’il allait imaginer, colorées, sensuelles et influencées par l’énergie latine.

 

 

“J’ai eu envie de faire un projet 100 % colombien pour inspirer un changement dans les mentalités.”

 

 

Installé à Paris depuis peu, Esteban Cortázar a plusieurs fois questionné radicalement son business model, n’hésitant jamais à se réiventer. Dans la Ville lumière, en 2017, il rend un hommage vibrant à ses racines colombiennes avec un pop-up store qui occupe l’intégralité du rez-de- chaussée du concept store Colette pendant les deux dernières semaines qui précèdent sa fermeture définitive. Artisanat, accessoires, cuisine, collaborations avec des talents mondialement célébrés tels que la star du reggaeton J. Balvin... le projet attire le tout-Paris, et sème dans l’esprit de son concepteur l’envie d’un retour plus approfondi vers ses racines. “Quand on vient d’Amérique latine, ou d’un autre endroit de cette planète qui ne fait pas partie des grandes puissances dominantes, on a tendance à chercher constamment une validation auprès des Européens ou des Américains, explique-t-il. On a du mal à valoriser ce qui vient de son propre pays. Par exemple, chez nous, tout le monde dit adorer nos artisans et leurs savoir-faire traditionnels, mais en réalité, ils font partie des personnes les plus pauvres. J’ai donc eu envie de faire un projet 100 % colombien pour inspirer un changement dans les mentalités.”

 

Ainsi est née une collection faite en collaboration avec une enseigne colombienne, Éxito, fondée sur l’idée du bien-être et de l’athleisure. Répondant à la proposition, Esteban Cortázar décide de s’assurer que chaque étape du projet sera éthique et positive, tant dans sa fabrication que dans sa communication. Produite dans cinq usines de petite taille qui emploient majoritairement des femmes en difficulté, souvent célibataires, la collection célèbre la culture colombienne à travers ses imprimés et ses couleurs, inspirés par exemple des mochilas – des sacs à dos en coton tissé fabriqués par les indigènes wayúu – ou des portes des maisons dans les petits villages du pays.

 

 

“Quand on vient d’Amérique latine, on a tendance à chercher constamment une validation auprès des Européens ou des Américains.”

 

 

Particulièrement important pour Esteban Cortázar, le casting des photos et de la vidéo représentant ses vêtements se devait d’être réellement inclusif et de mettre en avant la diversité de morphologies et de communautés qui compose la population colombienne. “Dans une image, deux femmes sont assises l’une face à l’autre. Il s’agit de femmes transgenres indigènes, deux cousines issues d’une communauté appelée Emberá, qui fabrique de superbes objets en perles. Une autre met en scène la jeune Lina, qui m’avait écrit il y a longtemps parce qu’elle souhaitait poser ou défiler pour moi. Elle a perdu une jambe à l’âge de 4 ans, dans une fusillade. Je voulais trouver la juste occasion pour collaborer avec elle, afin de ne pas l’objectiver. L’intégrer au casting de cette collection était le moment parfait. Afin de ne pas exploiter sa tragédie, nous avons couvert sa jambe artificielle de fleurs... Elle a ainsi l’air de la véritable déesse, forte et confiante, qu’elle a su devenir.” Disponible dans tous les points de vente d’Éxito, en Colombie, la collection, également accessible sur le site Internet d’Esteban Cortazar, marque un pas décisif pour le créateur qui accompagne ainsi la reconfiguration actuelle des enjeux de la mode, pour plus d’inclusivité et une plus grande diversité de voix, et de regards.

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