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Qui est Paul Schrader, scénariste favori de Martin Scorsese?

Cinéma

Du scénario de “Taxi Driver” à celui de “Raging Bull”, en passant par les dialogues du film “Obsession” de Brian de Palma : avant de réaliser ses propres longs-métrages, l'Américain Paul Schrader a brillé par l'écriture des scénarios de films entrés depuis au panthéon du cinéma. Jusqu'au 2 février, le Forum des images consacre une rétrospective à ce cinéaste aussi confidentiel que prolifique, auteur de vingt longs-métrages habités par la violence, la folie et la foi.

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Dans les poches de John LeTour (Willem Dafoe), des petits ballons remplis de grammes de cocaïne manquent de se déverser sur l’asphalte new-yorkais. Drogue, dépression suicide… Dans le neuvième film de Paul Schrader, Light Sleeper, les personnages sont englués dans uns spirale infernale où l’addiction détruit tout : l’amour, la famille, l’ambition et in fine, la vie. Mettant en scène Willem Dafoe et Susan Sarandon en dealers de drogues aisés et peu scrupuleux, le long-métrage réalisé en 1992 est présenté au lendemain de l’ouverture de la rétrospective consacrée à Paul Schrader au Forum des images – en sa présence et celle de son acteur fétiche, Willem Dafoe. Retour sur les points forts de la carrière d'un cinéaste peu habitué au feu des projecteurs. 

“Light Sleeper” (1992) de Paul Schrader

Le tandem Paul Schrader-Willem Dafoe

 

En plus de vingt ans, le comédien et le cinéaste ont travaillé ensemble sur sept films : ils se rencontrent d’abord par l’intermédiaire de Martin Scorsese – qui tourne La Dernière Tentation du Christ (1988) et fait appel à Paul Schrader pour l’écriture du scénario – avant de tourner Light Sleeper et cinq autres films en seulement dix ans. Semblant avoir été écrits pour Willem Dafoe, les longs-métrages Affliction (1997), Auto Focus (2002), The Walker (2007), Adam Resurrected (2008) et Dog Eat Dog (2016) scellent l’entrée de Paul Schrader dans le cercle fermé des cinéastes prolifiques, capables de lancer la carrière d’un comédien pourtant inconnu auparavant.

 

Depuis, les années ont passé et Willem Dafoe ne peut plus marcher dans la rue sans qu’on le reconnaisse : après avoir campé le méchant Bouffon Vert dans l’inoubliable Spider Man (2002), il est aussi devenu l’acteur fétiche d’un autre cinéaste américain Abel Ferrara (dans Pasolini, Go Go Tales ou Tommaso). Paul Schrader, lui, est passé du statut de scénariste favori de Martin Scorsese à celui de cinéaste creusant avec brio dans les tréfonds de l’âme humaine.

“Auto Focus” (2002) de Paul Schrader © Columbia Pictures Industries Inc.

Un cinéma très marqué par la religion

 

Fasciné par les comportements à la fois addictifs et dangereux, les armes à feu et la violence, Paul Schrader est avant tout un homme habité par la religion. Élevé dans une famille calviniste, le réalisateur de Light Sleeper ne voit son premier film qu’à 17 ans. Au début des années 60, alors qu’il est encore critique de cinéma, Paul Schrader se rend à la première projection presse américaine du film Pickpocket signé par un cinéaste français : Robert Bresson. Ébahi, il découvre les images en noir et blanc de ce long-métrage contant l’itinéraire de Michel, un homme solitaire fasciné par le vol. C’est sans doute ce film qui scellera la passion de Paul Schrader pour les histoires obsessionnelles : il citera les derniers mots de Pickpocket dans son film sorti vingt ans plus tard, American Gigolo (1980), où Richard Gere incarne un homme qui se prostitue.

 

De Blue Collar, son premier film sorti en 1978, à son dernier long-métrage, Sur le chemin de la rédemption (sorti en 2017) – avec Ethan Hawke en ancien aumônier militaire remettant sa foi en cause –, Paul Schrader n’a eu de cesse de mettre en scène son rapport tourmenté à la religion et, plus généralement, ses propres ambivalences et ses secrets. En découle une filmographie où les contradictions des personnages sont sublimées. Dans Light Sleeper, un dealer peu scrupuleux est tiraillé entre l’amour et l’autodestruction, alors que dans le biopic Mishima (1985) – hommage au grand écrivain japonais du même nom –, Paul Schrader conte la vie d’un homme dans l’impossibilité de faire des choix : tantôt artiste ou guerrier, homosexuel ou misogyne, révolutionnaire ou conservateur.

Robert de Niro dans “Taxi Driver” (1976)

You talking to me?” Who the fuck do you think you’re talking to

 

You talking to me? Who the fuck do you think you’re talking to ?(“Tu me parles ? À qui tu crois que tu parles, putain?”) : depuis l'invention du cinéma, si une réplique de film est reconnaissable entre mille, c’est bien celle de Taxi Driver (1976). Derrière le film mythique de Martin Scorsese – mettant en scène Robert De Niro en chauffeur de taxi flirtant avec la folie (sans doute son plus grand rôle) – se cache un autre Américain : Paul Schrader. Nous sommes en 1976 et le jeune critique de cinéma d’à peine 30 ans rédige le scénario de ce film devenu mythique, où le personnage de Travis Bickle sombre dans la démence. Imaginée en moins d’un mois, et inspirant sans doute celle du Joker (2019) de Todd Philips, l’écriture de Taxi Driver a empêché son inventeur d’embrasser la folie. Il a préféré utiliser sa noirceur pour en faire de grands films.

 

Forts de cette première collaboration et de l’immense succès public et critique de Taxi Driver, Paul Schrader et Martin Scorsese – ce dernier considérant aujourd’hui que le film appartient davantage à son scénariste qu’à lui-même – se retrouvent en 1980 sur l'écriture d'un autre film : Raging Bull. Violent, autodestructeur, paranoïaque, tiraillé entre damnation et rédemption, le personnage du boxeur Jake La Motta est aussi campé par Robert De Niro, qui excelle plus que jamais sous la direction du tandem Schrader/Scorsese. La même année, le scénariste qui a déjà signé deux films en tant que réalisateur sort un troisième long-métrage : American Gigolo, son premier grand succès public.

“Mishima” (1985) de Paul Schrader © Fortissimo Films

Une oeuvre aux multiples influences

 

Malgré vingt films en tant que réalisateur et un univers à part entière, l’œuvre de Paul Schrader reste toujours habitée par celles des cinéastes qu’il admire. Nombre de ces films sont projetés actuellement au Forum des images, d’après une sélection établie par l’auteur de Mishima : du cinéma de ses homologues américains tels que Francis Ford Coppola et Brian De Palma (Obsession) aux oeuvres de réalisateurs plus centrés sur l'intime comme celles du Japonais Yasujirō Ozu (Voyage à Tokyo) ou de Jean-Luc Godard (Masculin féminin), en passant, bien sûr, par les maîtres de l'ésotérisme Ingmar Bergman (Les Communiants) et Carl Theodor Dreyer (Ordet)… La rétrospective “Dans la tête de Paul Schrader” confirme qu'en plus d'être composée d'hommages et de citations ultra pointues, l'oeuvre du réalisateur américain est elle-même une référence en matière de cinéma. 

 

Dans la tête de Paul Schrader, jusqu'au 2 février au Forum des images à Paris. 

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