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05 Mai

Internet est-il le meilleur média pour comprendre l’art ?

 

Expositions virtuelles, podcasts, vidéos, MOOC… depuis la fermeture de leurs portes, les musées rivalisent d’inventivité pour attirer le plus grand monde à travers leurs portails numériques. Car en 2020, le visiteur n’est plus seulement un être de chair et d’os, il est aussi — et surtout en ce moment — un internaute, capable d’accéder à un savoir infini grâce à son téléphone et une bonne connexion Internet. L’ayant bien compris, les institutions culturelles ne cessent de développer des outils numériques afin que chacun puisse découvrir l’art depuis son canapé. Mais ceux-ci pourraient-ils remplacer l'expérience réelle de leur visite?

Par Camille Moulin

The Met 360° Project — Great Hall

Explorer la maison de Frida Kahlo à Mexico pour se retrouver quelques secondes plus tard en plein coeur du château de Versailles : grâce à ce genre de promesses alléchantes, les musées nous attirent pendant quelques minutes – voire quelques heures – dans leurs filets virtuels, à défaut de pouvoir nous ouvrir leurs portails matériels. Des projets pensés avant la fermeture des musées ont trouvé à travers le confinement un écho particulier : La Joconde de Leonard de Vinci, entre autres chefs d'œuvres picturaux, prend vie dans une série Arte pendant que le Centre Pompidou nous propose de créer notre propre collection virtuelle d'œuvres d'art grâce à un jeu vidéo. Si Internet existe de plus de trente ans, les musées ont su depuis la fin des années 2000 s'emparer de ses nombreuses ressources, afin de jouer à leur tour le jeu immatériel du XXIe siècle.

 

 

Une porte d’entrée

 

 

Tentant de tirer leur épingle du jeu parmi le vaste panel de musées français, nombreuses sont les institutions culturelles à avoir passé le cap du numérique. Quand hier encore les musées attiraient leurs visiteurs grâce aux affichages urbains et aux annonces entre les pages des magazines, Internet s’est progressivement imposé comme un outil magique au taux de pénétration exceptionnel. “Aujourd’hui, il est devenu impossible d’imaginer une exposition sans promotion sur Internet et sans proposer des piste d’approfondissement virtuelles à nos visiteurs” confie Annette Haudiquet, directrice générale du MuMa (Musée d’art Moderne André Malraux au Havre).

 

 

Aujourd’hui, il est devenu impossible d’imaginer une exposition sans promotion sur Internet et sans proposer des piste d’approfondissement virtuelles à nos visiteurs

 

 

Pour cette institution havraise, Internet offrait en effet un coup de pouce non négligeable permettant de braquer le projecteur sur sa programmation : dès 2013, celle-ci devient partenaire du projet Google Arts and Culture, qui propose la visite virtuelle de milliers de musées dans le monde sur le modèle de Google Street View. Mais afin de faire venir et surtout revenir son public, le musée se doit également de jouer son rôle de médiation entre l’œuvre et le visiteur. Pour sa part, le MuMa développe cet aspect grâce à de nombreux supports en ligne : visites virtuelles, audioguides, oeuvres commentées, quiz…Garantissant à la fois une visibilité et les possibilités d'une pédagogie rigoureuse, Internet s'affirme alors en véritable couteau suisse et se fait peu à peu le médiateur privilégié du XXIe siècle. 

Raoul Dufy revient dans son Havre de paix — Vidéo exposition MuMA

En théorie, l’information est disponible “à portée de clic”. D'ailleurs, depuis la mise en place de ses outils numériques dans les années 2010, le MuMa a dépassé les 100 000 visiteurs annuels (également attirés par l’organisation de grandes rétrospectives, comme celle dédiée à Raoul Dufy). Mais en pratique, “tout porte à croire que les personnes qui vont préparer une visite sont des personnes qui maîtrisent les outils numériques, qui savent aller chercher l’information, et qui savent faire le tri.” explique Cédric Boudjema, professeur à l’université Paris 8. Une intuition validée par les chiffres du MuMa : en 2019, seulement 15% des visiteurs virtuels du musée se rendaient sur son site Internet pour la première fois, laissant la part du lion à ses habitués qui constituent encore l’écrasante majorité de ses effectifs.

 

 

Des musées transformés à l’ère du numérique

 

 

Proposer une exposition composée uniquement de reproductions d’œuvres d’Yves Klein ou encore Gustav Klimt sur des écrans numérique de 12 mètres de large, sans présenter une seule œuvre originale de ces artistes? Non seulement L’Atelier des Lumières l’a osé, mais l’expérience a surtout séduit 1,2 millions de visiteurs entre avril et décembre 2018, chiffres comparables aux visiteurs du Grand Palais sur la même période. Avec 140 projecteurs et 3300 m2 de surface, cette nouvelle institution inaugurée il y a deux ans à Paris organise des rétrospectives de célèbres artistes dont les œuvres sont exclusivement numérisées. En décembre 2017, le Museum d’Histoire Naturelle de Paris installait quant à lui un tout nouveau cabinet de réalité virtuelle au sein de sa galerie de l’évolution. Casque HTC face à la rétine, le spectateur peut y voyager à travers l’histoire de la Terre et naviguer entre 450 espèces animales qu’il découvre grâce à des manettes placées entre ses mains. Si le numérique fait donc désormais partie de l’évolution humaine, les musées sont eux aussi amenés à intégrer ses outils à leurs expositions afin de séduire encore davantage les spectateurs.

 

 

Tout porte à croire que les personnes qui vont préparer une visite sont des personnes qui maîtrisent les outils numériques, qui savent aller chercher l’information, et qui savent faire le tri.

© Culturespaces / Nuit de Chine — Exposition Gustav Klimt (2018)

Prolongation traditionnelle de l’exposition, les catalogues papier prennent eux aussi un coup de vieux face à l’interactivité et le potentiel de transformation offerts par un site Internet. Alors que ceux-ci représentaient jusqu’à peu le support privilégié du MuMa pour pérenniser sa programmation, le musée investit aujourd'hui dans des sites monographiques, plateformes en ligne consacrées à un artiste ou un thème, liés ou non à une exposition physique. Protéiformes, ces outils évoluent au cours du temps, permettant tout à la fois de préparer sa visite, de revenir sur l’exposition après l’avoir vue et de s’y intéresser si on ne peut pas se déplacer.

 

 

Internet : complémentaire ou concurrent ?

 

 

Mais si Internet et le musée physique endossent désormais côte à côte ce rôle de catalogue de ressources et de pédagogie, la question de l’émotion esthétique demeure : que parvient-on à ressentir en contemplant Les Tournesols de Vincent Van Gogh sur un écran de 9 pouces ? “Quand vous préparez un voyage dans un pays étranger et que vous allez sur Google Street View, c’est fascinant, ça peut être une manière de préparer son voyage ou de se souvenir de ce qu’on a vu de manière trop fugace. Mais rien ne remplacera la découverte même. Un site Internet de musée, c’est la même chose, une espèce d’abstraction de l’oeuvre”, déclare Annette Haudiquet. Même si la directrice avoue que les progrès technologiques permettent des confrontations saisissantes avec certains tableaux, Internet demeure à ses yeux une entrée en matière et non le plat de résistance. C’est pourquoi jusqu’alors, l’offre numérique permet avant tout d’assouvir un besoin de connaissance et d’éduquer le regard : on ne peut plus didactique, le Centre Pompidou propose ainsi des MOOC, soit des cours en ligne sur lesquels l’internaute étudie librement. En faisant appel aux plus grands artistes, tels que Yayoi Kusama ou Jackson Pollock, le MoMA quant à lui propose gratuitement des cours pour découvrir les techniques de ces célèbres peintres. Internet semble être là pour apprendre à aimer, et non pour aimer tout court.

Exposition virtuelle “Infinity Mirrored Room : Souls of Millions of Light Years Away” de Yayoi Kusama — The Broad, Los Angeles

Pour autant, la période inédite que nous vivons actuellement ne cesse de donner naissance à des visites en réalité augmentée, qui développent chez le spectateur une nouvelle forme d’expérience esthétique. En attendant l'ouverture de son exposition Pompéi, qui aurait du être inaugurée le 25 mars, le Grand Palais immerge les internautes dans une maison antique entièrement reconstituée en réalité virtuelle : à travers une vidéo à 360°, le visiteur est entièrement plongé dans une salle à manger aux moelleux matelas pourpres jusque dans un jardin où d’antiques personnages bavardent posément. Pour aller toujours plus loin dans l’expérience immersive, l’internaute est même invité à projeter dans son salon des statues simultanément exposées au Grand Palais, avec l’aide de son smartphone et d’un QR code.

 

 

Internet semble être là pour apprendre à aimer, et non pour aimer tout court.

 

 

De l’écran de nos smartphones aux murs des musées, le numérique nous tend les bras et nous hypnotise à coup d’écrans rétroéclairés. Se pose alors la question de l’avenir même de la culture : entrons-nous dans l’ère de l’“artainment”, où pédagogie et émotion artistique seraient confondues sous une forme ludique ? Une chose est sûre : les œuvres d'art existent aujourd'hui dans une autre réalité, intégralement virtuelle. Si les risques que celle-ci ne se substitue à leur expérience physique sont encore minimes, cette réalité se développe en parallèle, produisant inévitablement de nouveaux rapports à l'art et à la création sur lesquels seul le temps saura nous éclairer. Il ne fait toutefois aucun doute que cette période de confinement représentera une étape majeure vers ce changement de paradigme.

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