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Comment le sexe a envahi les séries, de Sex and the City à Euphoria
La série culte Euphoria est bel et bien de retour sur HBO avec une saison 3 qui comme les précédentes met la représentation de la sexualité au centre de son récit. Simple stratégie de vente ou véritable progrès dans l’évolution des mœurs, les ébats charnels du petit écran fascinent autant qu’ils choquent les esprits les plus candides. Numéro revient sur la façon dont le sexe s’est immiscé dans les séries, de Sex and the City à Sex Education, en passant par Skins, et Dying for Sex.
par Margaux Coratte,
et Ambra Flora.
Publié le 5 août 2025. Modifié le 15 avril 2026.

Sex and the City, une série pionnière en matière de sexe à l’écran
Si le phénomène de l’apogée des séries est relativement récent, certaines pionnières du genre sont présentes à la télévision depuis les années 70. Entre récits d’aventures et familles exemplaires, à l’image de La Petite Maison dans la prairie, la sexualité des personnages était, sinon occultée, en proie à une représentation patriarcale profondément moralisatrice.
Mais la révolution sexuelle et les années 90 aidant, l’événement Sex and The City débarque sur les écrans et fait l’effet d’un vent de fraîcheur parmi les spectateurs. À travers les pérégrinations d’une bande de riches amies new-yorkaises, l’évolution des rapports de pouvoir est montrée sans détour, notamment grâce à la représentation d’une sexualité féminine libérée de tout regard moralisateur.
Céline Morin, sociologue des industries médiatiques et culturelles à l’université Paris Nanterre a montré dans son article Sexualité et redistribution des pouvoirs dans les séries américaines, paru dans Hermès, La Revue en 2014, comment des séries télé américaines comme Sex and The City ou Ally McBeal montrent pour la première fois une individualisation de la sexualité et une exploration des désirs et des plaisirs.
Des héroïnes libres et débridées
Les héroïnes de Sex and The City affichent en effet une sexualité libérée de sa fonction reproductive et de sa légitimité conjugale, tandis qu’une partie des hommes du récit n’ont même pas de prénom. En montrant des femmes fortes, qui, à l’instar des hommes, ont des relations sexuelles multiples, hors du simple cadre de la relation amoureuse, la série constitue une petite révolution, car pour la première fois la sexualité féminine est valorisée par le petit écran.
Derrière l’apparente superficialité des personnages de Carrie, Charlotte, Miranda et Samantha se cachent une stratégie de réappropriation nécessaire à tout renversement de pouvoirs : le retournement de stigmate. Les héroïnes se réapproprient en effet la sexualisation que la société patriarcale leur a imposé de force pour en faire une ruse et l’utiliser à affaiblir le pouvoir hégémonique masculin.
Ainsi, on peut entendre dans la bouche de Carrie Bradshaw “peut-être que nos amies sont nos véritables âmes-sœurs et que les hommes sont juste des personnes avec qui on prend du bon temps”. Entre sororité, sexualité épanouie et coups d’un soir, Sex and The City est le témoin des avancées féministes de la société américaine et de son combat du puritanisme.
Des séries pour ados tout sauf puritaines
Dans le paysage des séries récentes apparaît la volonté de représenter un public nouveau : les adolescents. Des combats féministes toujours en filigrane, l’univers des séries s’attache en grande partie au teen drama, pour répondre à la demande de plus en plus forte d’une tranche d’âge qui a désormais accès au cinéma à la demande, non plus par la télévision, mais par les plateformes de streaming. Selon un sondage de Médiamétrie, 48% des utilisateurs français de la plateforme sont âgés de 15 à 34 ans, ce qui signale une forte présence des adolescents parmi le public des séries.
“Les industries culturelles et en particulier télévisuelles ont toujours eu du mal à représenter les ados“
Céline Morin rappelle que les enfants et les adolescents sont eux aussi des publics dominés, car souvent considérés comme des “non adultes”, obligés de répondre aux attentes de leurs parents et d’une société qui n’est pas pensée pour eux. Elle ajoute qu’ “une série qui arrive à rendre compte de la complexité de l’adolescence sans tomber dans la panique morale ou le côté infantilisant, c’est très rare”.
Ainsi, les séries des débuts des années 2000 s’illustrent par leur puritanisme à l’égard des jeunes lycéens. Infantilisés par leurs parents qui diabolisent les éventuelles relations sexuelles qu’ils pourraient avoir, ces derniers subissent souvent les conséquences de leurs ébats charnels.

Dans les Frères Scott notamment, la sexualité des personnages est empreinte d’un moralisme pesant. Le personnage de Nicki (saison 1, épisode 16) en incarnation du Mal, car volage, manipulatrice envers les hommes et mauvaise mère en est l’exemple le plus flagrant. Pourtant, l’adolescence se caractérisant notamment par la découverte de la sexualité, les teen series se doivent d’en aborder le thème, sous peine de voir les principaux intéressés se détourner de leurs épisodes.
Skins (UK) avait fait fureur au moment de sa sortie en 2007, notamment parce qu’elle y dépeignait les déboires d’une génération de lycéens fêtards, entre sexe débridé, troubles mentaux, alcool et drogues. À l’origine du phénomène très médiatisé des skins parties —fêtes dites “sans limites » où les participants se filment ayant des relations sexuelles, sous l’emprise de psychotropes, ou faisant acte d’incivilités —, la série est en réalité très alarmiste à propos d’une jeunesse livrée à elle-même.
De Skins à Sex Education…
La totale absence d’interactions avec les parents, qui sont eux très ignorants des aspects de la vie de leurs enfants, cristallise une peur grandissante des adultes face à une génération d’adolescents ayant ses propres désirs et ses propres modes de fonctionnement.
La série Sex Education vient s’ajouter à un ensemble de productions télévisuelles visant à éduquer les publics adolescents, en demande d’une représentation de la sexualité décomplexée. Cette série connaît un franc succès notamment parce qu’elle prend le parti de montrer des désirs individualisés émergeant d’un vaste panel de personnages. Homosexualité, asexualité, lesbianisme, pansexualité, tout un spectre est passé à la loupe, dans une volonté d’inclure tous les publics.

Plus récente encore, la série The Sex Lives of College Girls (2021) produite par Mindy Kaling pour HBO évoque les premières expériences d’une bande d’amies lorsqu’elles arrivent à l’université. Peut-on sortir avec un homme plus vieux que soi (un coach, qui de plus est !) lorsqu’on vient à peine de quitter le lycée ? Doit-on attendre le mariage pour coucher avec son premier amour ? Le sexe doit-il être un pilier dans la construction de sa confiance en soi ? Et la première fois, comment ça se passe ? Autant de questions qui sont embrassées par la série, sans tomber dans l’écueil d’un regard moralisateur posé par le narrateur…
Si les intrigues ne sont finalement pas bien originales, pour la première fois, des séries assument davantage ce rune série se revendique professeure en matière de sexe. Ainsi, les rapports sexuels et ce qu’ils impliquent ne font pas l’objet d’intrigues secondaires envisagés comme un faire-valoir du récit, ils sont le récit. Oui, enfin, la sexualité des adolescents est montrée sans tabou. Il était temps.

Si l’on peut se poser la question de son éventuel manque de nuance, la série répond à un réel besoin d’éducation. Là où la littérature faisait auparavant office d’enseignement, l’univers des séries s’impose en professeur principal des jeunes générations. “Il est essentiel que les adolescents puissent bénéficier d’un média dans lequel ils trouvent des réponses. Les parents et l’école doivent évidemment aborder la sexualité avec les ados, mais ils ne peuvent et ne doivent pas le faire tous seuls”, ajoute Céline Morin.
La claque Euphoria
Autre cas, celui d’Euphoria (depuis 2019) qui montre une jeunesse hypersexualisée pour laquelle le sexe est lié à Internet et aux réseaux sociaux. Agissant comme une bombe chez les esprits les plus candides, la série produite par HBO veut elle-aussi éduquer les plus jeunes, sans pourtant le revendiquer clairement. Extrêmement violente, désabusée et cible d’un chantage permanent, la sexualité des adolescents y est dévoilée sans filtre, dans une époque où recevoir la photo du pénis d’un inconnu pendant un cours de maths est monnaie courante.
Une série sulfureuse
Les rapports entre les personnages éludent tous sans exception autour du sexe, froid réceptacle des angoisses et frustrations de ceux dont la pornographie a brûlé le cerveau. Victimes d’une exposition aux images à caractère sexuel dès l’enfance, les personnages d’Euphoria abordent la sexualité très tôt sous un rapport déshumanisé, obéissant davantage à la pression de leurs pairs qu’à leurs propres envies.
Les saisons 1 et 2 d’Euphoria s’inscrivaient dans le registre du coming of age. Dans la saison 3, les personnages ont grandi et sont désormais de jeunes adultes. Le récit prend alors une direction plus controversée : plusieurs figures féminines évoluent dans des formes de travail du sexe. Ce choix narratif soulève des questions sur la représentation des femmes. Entre affirmation d’une liberté sexuelle et projection d’un fantasme masculin (ici celui du créateur Sam Levinson), la frontière semble parfois floue. Dès le premier épisode, Cassie, interprétée par Sydney Sweeney, envisage de créer un compte OnlyFans tandis que Jules est présentée comme une sugar baby.
Briser les tabous
Les séries ne sont pourtant pas un média révolutionnaire. En suivant les tendances actuelles de la société, elles affichent, aux côtés de la publicité, des réseaux sociaux et de la pornographie (devenue banale), une vision de la sexualité complètement désacralisée. Peut-être que cette levée de l’omerta sur le sexe contribue à des représentations plus diversifiées des relations sexuelles à l’écran… Arraché de sa tour d’ivoire – comprendre ici le ton sermonneur qu’ont employé divers programmes jusqu’à présent -, le sexe n’est plus un tabou. Il devient plutôt une porte d’entrée vers des personnages et problématiques davantage nuancées.
Les shows permettent également de brises les tabous. Ainsi, la mini-série Dying for Sex (2025) parlait frontalement de sexe et de maladie. Michelle Williams se glisse dans la peau d’une quadragénaire touchée d’un cancer des os. Fraichement séparée de son ex-mari, elle se lance dans maintes aventures d’un soir, explorant les méandres du monde BDSM. Disponible sur Disney+, le programme lève le voile sur un enjeu bien souvent trop oublié : la sexualité des personnes atteintes de pathologie grave. Plutôt que de se conforter dans un regard misérabiliste, reléguant perpétuellement son personnage principal à sa maladie, Dying for Sex dépeint le sexe sans fard, avec un ton toujours plus réjouissant.

La sexualité sous un prisme queer
On parle aussi plus facilement aujourd’hui, de travail du sexe (Bondingou The Girlfriend Experience) ou de sexualités queer (The L Word, Nola Darling n’en fait qu’à sa tête ou plus récemment Surcompensation sur Prime Video). Aussi, certaines séries participent à renouveler les représentations queer. La Chronique des Bridgerton (depuis 2020), par exemple, s’inscrit dans cette dynamique. La série est saluée pour sa diversité, notamment à travers la représentation de personnages racisés dans une Angleterre du 19è réinventée, et met en avant la reine Charlotte, ayant réellement existé et afro-descendante.
Saison après saison, la série Netflix met en scène les histoires sentimentales et sexuelles de la famille Bridgerton. La prochaine saison, attendue pour 2027, devrait explorer la relation entre Francesca et Michaela, suscitant déjà l’intérêt des spectateurs en tant que première relation lesbienne représentée dans la sérié.
Récemment, une autre série a attiré l’attention : Heated Rivalry (2026). Portée par Connor Storrie et Hudson Williams, elle suit deux joueurs de hockey sur glace rivaux, engagés dans une relation secrète. Ce lien, d’abord physique, évolue progressivement vers des sentiments plus profonds.

Vers des représentations plus nuancées
Autres exemples remarquables (mais moins remarqués) ? Les séries Queenie (Disney+) et La loi de la plus forte (Netflix). Ces deux programmes gravitent autour des figures de Queenie Jenkins et Mavis Beaumont, deux femmes noires fraîchement célibataires après des relations de longue date. Sur l’impulsion de leurs amis, elles décident toutes les deux de se lancer sur les applications de rencontre. Et elles s’y rencontrent bien des aventures, pour le meilleur… et le pire.
Pourtant produites de part et d’autre de l’Atlantique – Royaume-Uni pour Queenie (2024) et États-Unis pour La loi de la plus forte (2023) -, ces deux séries mettent le doigt sur les micro-agressions qui peuvent proliférer sur les applications de rencontre et dans les relations sexuelles, ces propos et comportements d’apparence inoffensifs qui stigmatisent des personnes marginalisées… Parler de sexe à l’écran peut donc permettre de mettre des mots sur ses propres expériences intimes – sans en faire le moteur principal des intrigues des séries.
Car “trop de sexe tue le sexe”, comme l’affirme Maryse Jaspard, autrice de Sociologie des comportements sexuels. Cette prépondérance trahit notamment une stratégie de vente répandue, oppressante et finalement annulative du désir. En accordant une place prédominante à la sexualité, les industries médiatiques jouent aussi un rôle important dans un phénomène nouveau : la “récession sexuelle« , à savoir la baisse de la fréquence des rapports sexuels chez les jeunes.
Ceci s’expliquerait notamment par la présence toujours plus grande des écrans dans la sphère intime. Netflix, HBO et autres Amazon et Apple TV en compagnons favoris des adolescents, les séries remplaceraient les interactions sociales et donc, les partenaires sexuels.
Le premier épisode de la saison 3 d’Euphoria, créée par Sam Levinson, est disponible sur HBO Max.