Comment Saba est devenu l’un des meilleurs rappeurs de sa génération
Trois ans après l’opus Few Good Things (2022), le rappeur de Chicago enrôle le légendaire producteur No I.D et dévoile From The Private Collection of Saba and No ID, un album dense, introspectif et maîtrisé, à contre-courant du rap algorithmique et de la course au streaming.
Par Alexis Thibault.
Le jour où Saba a secoué le hip-hop avec l’album Care For Me
Cette histoire débute en 2016 lorsque Chance the Rapper invite son compatriote de l’Illinois Tahj Malik Chandler sur son titre Angels. Il sera crédité en tant que Saba. Les débuts sont remarquables tant le jeune artiste semble à l’aise. La même année, le jeune homme se glisse discrètement dans la playlist des amateurs de rap avec une première mixtape : Bucket List Project. Comme beaucoup d’œuvres hip-hop, ce projet n’échappe pas aux revendications communautaires et identitaires. Depuis, le natif de Chicago a eu le temps de mûrir.
2018. Saba fait une entrée fracassante dans l’industrie hip-hop. En tout cas sur le plan technique. Encore méconnu du grand public, le natif de Chicago livre Care for Me, un premier album aux sonorités jazz qui retourne aux sources de la musique noire américaine. Sobriété et mélancolie. Car Saba a été marqué par la perte d’un proche. Care for Me agit de facto comme un exutoire.
Un journal intime ultra moderne
Quelques mois plus tôt, Saba a perdu son cousin Walter Long Jr, rappeur talentueux poignardé à l’issue d’une altercation dans un train. Pour le jeune artiste, il était plus que le complice prenant part à leurs envolées musicales. Il était un mentor. Et, parce que les gammes s’y prêtent, c’est sur un air de jazz que Saba exprime son spleen et sa solitude déchirante. Débutant sur un funeste “I’m so alone”, Care for Me est un album aussi sombre que somptueux.
Un journal intime à la production ultramoderne et à l’esprit résolument vintage servi par les compositions de Saba lui-même, du producteur DaeDaePivot et du multi-instrumentiste Daoud. Sur les traces du RH Factor et de Gil Scott-Heron, le rappeur opte pour un retour aux sources de la musique noire américaine sans occulter une substance trap incontournable qui enrobe les percussions.
Un nouvel album en collaboration avec une légende du hip-hop
$Mais Le projet qui nous intéresse aujourd’hui vient tout juste de sortir. Le disque From The Private Collection of Saba and No ID opère un virage plus sobre à coups de syncopes lo-fi et une attention quasi maniaque aux textures sonores. C’est là qu’entre en jeu No ID, figure tutélaire du rap de Chicago, mentor de Kanye West et producteur pour Common, Nas, Killer Mike, Rihanna ou encore Jay-Z (4:44, 2017).
Ce n’est pas leur première collaboration : No ID avait déjà posé quelques fondations sur les précédents travaux de Saba. Mais ici, il coproduit l’ensemble du disque avec lui. L’album, pensé comme une collection privée — d’où son nom — est un assemblage de morceaux enregistrés sur plusieurs années, mais assemblés avec cohérence et soin.
Un refus de l’ère TikTok
Musicalement, From The Private Collection oscille entre minimalisme soulful et complexité rythmique. Sur le morceau Head To The Sky, la rythmique syncopée, proche du broken beat londonien, contraste avec un motif de Rhodes liquide. Côté featurings, on retrouve également Eryn Allen Kane, Raphael Saadiq ou le duo Ibeyi.
À l’heure où le rap se consomme souvent à la vitesse d’un TikTok, From The Private Collection est un acte de résistance : une œuvre pensée comme un carnet intime, sans fioritures mais riche d’une palette musicale sophistiquée. Saba et No ID y signent une lettre d’amour au hip-hop, à Chicago, et à la transmission entre générations. Un album exigeant, mais essentiel.
From The Private Collection of Saba and No ID de Saba et No ID, disponible.