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Qui était Jeff Buckley, le crooner à la gueule d’ange ressuscité par la Gen Z ?
par Alexis Thibault,
et Violaine Schütz.
Publié le 5 février 2026. Modifié le 12 février 2026.
Jeff Buckley, le crooner américain ressuscité par TikTok
Comment le titre Lover, You Should’ve Come Over de Jeff Buckley peut-il se retrouver au Billboard Hot 100 plus de trente ans après sa sortie ? C’est justement la question que se pose un TikTokeur alors que le morceau est partout sur le réseau social chinois depuis quelques semaines. Sortie en 1994, la chanson vient d’entrer à la 97e place du classement musical américain, offrant au crooner américain à la voix d’ange un succès posthume, dopé par les mécaniques de l’algorithme et du streaming.
Disparu en 1997, Jeff Buckley n’a jamais connu Internet tel qu’on le pratique aujourd’hui. Pourtant, le voilà entre montages romantiques, hommages funèbres, confessions face caméra et transitions dramatiques. Un internaute écrit sous la vidéo d’un TikTokeur évoquant le chanteur : “Certains fans de Jeff Buckley souhaitent qu’il reste confidentiel. Il n’a jamais été apprécié à sa juste valeur parce qu’il est mort trop jeune. C’est beau de voir que, des décennies plus tard, on trouve du sens à son répertoire.”

Une grande influence sur Radiohead et Sombr
Ce revival soudain auprès de la Gen Z a quelque chose d’aussi inattendu que ceux de Kate Bush et de Prince, propulsés par la série Stranger Things. Le passé ressurgit non pas par nostalgie programmée, mais par viralité pure. Même les jeunes artistes s’en emparent : Jeff Buckley est, au même titre que Radiohead, adulé par le jeune chanteur Sombr. Il a aussi influencé des groupes Radiohead et Coldplay. Et Benjamin Millepied lui a consacré un spectacle en 2024. On entend aussi sa reprise d’Hallelujah de Leonard Cohen et d’autres titres de lui dans des séries et films comme The Young Pope, Ugly Betty, Supergirl, Lord of War, The West Wing, Un jour ou encore The O.C., ce qui booste sa célébrité auprès de nouvelles générations.
Un album culte et une mort tragique
Né en 1966 à Anaheim (Californie), Jeff Buckley grandit loin de son père, le célèbre chanteur et guitariste folk-rock Tim Buckley. Au début des années 1990, grand habitué du Sin-é, un café-concert situé à East Village, il se fait un nom parmi les artistes émergents de New York en alignant les reprises de Led Zeppelin ou de Nina Simone. La révélation vient un peu plus tard avec Grace (1994) son unique album studio. Si cet opus est salué par la critique, il est loin d’être un succès commercial à sa sortie.
De cette œuvre, où le rock croise la folk, la soul et le jazz, on retient notamment Last Goodbye, So Real, morceau sublime et fiévreux, et évidemment Hallelujah, reprise du titre de Leonard Cohen sorti en 1984, longtemps resté dans une semi-clandestinité. Diffusée dans la plupart des mariages alors qu’elle évoque plutôt le désenchantement, la chanson changera de dimension avec la relecture austère de John Cale (1991), matrice discrète de nombreuses versions, dont celle de Jeff Buckley.
Puis soudain la tragédie. Le 29 mai 1997, à Memphis, le chanteur se noie accidentellement lors d’une baignade, dans le Wolf River, un affluent du Mississippi. Il avait à peine trente ans. Les fragments de son deuxième album survivront sous la forme de Sketches for My Sweetheart the Drunk (1998).
Un documentaire prévu en 2026 et un biopic
Pendant longtemps un biopic sur Jeff Buckley a été évoqué par Hollywood. Brad Pitt en personne tente d’obtenir l’accord de Mary Guibert, la mère de Jeff Buckley, jusqu’à l’inviter à son mariage avec Jennifer Aniston en juillet 2000. Elle donne d’abord son feu vert, puis hésite, jusqu’à ce que le projet s’enlise. Finalement, un film intitulé Greetings From Tim Buckley avec Penn Badgley (Gossip Girl, You) sort en 2012
Présenté à Sundance en 2025, c’est finalement un documentaire qui sort dans les salles françaises, le 11 février 2026. Intitulé It’s Never Over, Jeff Buckley (2026), et réalisé par Amy Berg (Janis, Deliver Us From Evil), le film retrace la vie du prodige à la voix céleste à travers archives inédites et témoignages intimes.
La réalisatrice américaine nous confie : “Depuis des décennies, sa musique et sa voix me touchent profondément, et je souhaitais donner vie à son histoire à travers une expérience immersive. J’admire son authenticité et sa sincérité dans sa musique, et je suis fascinée par sa position sur des sujets aussi importants que le féminisme et la sexualité.” Elle ajoute : “J’aimerais que le public regarde le film et ressente l’envie de saluer le grand art ! C’est là tout l’intérêt.”

Un artiste torturé et génial
Dans ce film, on retrouve sa mère, ses anciennes compagnes Rebecca Moore et Joan Wasser, ses musiciens Michael Tighe et Parker Kindred, ainsi que des artistes comme Ben Harper et Aimee Mann. Elle n’a par contre pas interviewé Elizabeth Fraser des Cocteau Twins qui aurait eu une relation romantique avec l’artiste, ni Courtney Love. Amy Berg explique à ce sujet : “Liz avait clairement indiqué vouloir préserver la confidentialité de leur relation, et j’ai respecté son souhait. Courtney et Jeff n’ont passé qu’une seule nuit ensemble, et cela ne s’intégrait pas au récit.”
L’occasion, pour une génération qui l’a découvert en un simple scroll, de comprendre pourquoi Jeff Buckley n’est pas une simple “trend TikTok”, mais bien une figure centrale de la musique contemporaine. Et un être torturé qui avait beaucoup de démons. Amy Berg explique : “Il n’avait pas de relation physique avec son père, car il avait été abandonné. Mais son choix de se consacrer à la musique l’a contraint à affronter quotidiennement cette perte, notamment à travers les comparaisons avec ceux qui, dans le milieu, connaissaient son père. C’était une situation complexe et très éprouvante pour Jeff.” Elle poursuit : “J’ai été surprise de voir à quel point il était exigeant envers lui-même et à quel point il était déterminé à devenir la meilleure version de lui-même. Sa mort est une véritable tragédie. Il était l’un des plus grands.”
It’s Never Over, Jeff Buckley d’Amy Berg, au cinéma le 11 février 2026.