12 fév 2026

Annahstasia, le nouvel espoir de la folk venu de Los Angeles

À tout juste 30 ans, la chanteuse Annahstasia a signé, avec son premier album Tether, l’un des plus beaux disques de l’année 2025. Elle y sonde l’empreinte laissée par un conflit amoureux, ce que l’amour fait au corps, au langage, à la mémoire. Autour d’elle, une instrumentation dépouillée ourle les silences, colore les respirations, pour mieux mettre en relief sa voix suave et splendide.

  • propos recueillis par Alexis Thibault.

  • Annahstasia – Satisfy Me (2025).

    Une artiste qui marche dans les pas de Sade et Tracy Chapman

    La chanteuse américaine Annahstasia se tient à distance des étiquettes. On peut toutefois la situer quelque part entre la gravité narrative de Tracy Chapman et le velours nocturne de Sade. Mais la comparaison s’arrête là. Elle affirme aujourd’hui sa propre signature avec des crescendos étourdissants qui n’appartiennent qu’à elle. La pochette du disque rappelle, elle, les premiers opus de Björk ou de Fiona Apple. On y découvrait les musiciennes face caméra, le regard droit, sans artifices. Annahstasia voulait la même évidence, un geste frontal déclarant : “Salut, c’est moi. Et je n’ai plus rien à vous cacher.”

    Elle a grandi à Koreatown, un quartier de Los Angeles encore hanté par la mémoire des émeutes de 1992. La nuit, la ville s’écrit à travers les hurlements stridents des sirènes, les crissements de pneus et le bruit sec des coups de feu qui rebondit entre les façades. À l’aube, le monde se recompose autrement, au rythme des chariots des vendeurs ambulants, du rire des écoliers et des radios allumées un peu trop tôt.

    De cette cacophonie, Annahstasia retient une leçon fondatrice, le son, assemblé par fragments, fabrique déjà des images. On peut saisir ce qui se joue dehors sans jamais rien voir. Sa musique procèdera de la même logique, faire apparaître précisément ce qu’on préfère taire.

    Un concert remarqué au festival Pitchfork

    C’est ainsi qu’elle se dresse, à la croisée du folk et de la soul. L’enregistrement de Tether s’est fait à l’instinct, uniquement en prises directes. Une manière de s’arracher à une industrie qui, un temps, a cherché à la faire entrer de force dans un carcan pop qui n’était absolument pas le sien.

    Annahstasia s’est donc entourée de producteurs exigeants : Jason Lader (Frank Ocean, Lana Del Rey), Andrew Lappin (L’Rain) ou Aaron Liao (Moses Sumney). Le disque est façonné avec la même précision grâce à des collaborations choisies – de la poétesse Aja Monet à Obongjayar –, et il est traversé par l’amour, le deuil, la résilience.

    En novembre 2025, elle se produisait au Café de la Danse dans le cadre du festival Pitchfork. Pendant sa prestation, une bonne partie du public a fondu en larmes. Car la musique d’Annahstasia a quelque chose de tactile, de presque palpable. Elle convoque le goût de la terre qu’on porte à la bouche malgré soi ; une lumière filtrée entre les arbres avant une journée trop pleine ; l’étreinte d’un proche qui vous avait manqué.

    L’interview d’Annahstasia

    Numéro : Considérez-vous votre album Tether comme un disque minimaliste ?
    Annahstasia : Dans mon milieu, celui des classes moyennes inférieures, il y a toujours des choses partout : des objets qui s’accumulent et racontent chacun une histoire. Je préfère donc parler d’“opulence articulée”, car j’ai toujours trouvé l’idée même du minimalisme assez oppressive : ce sont souvent les personnes aisées qui peuvent se permettre de l’être. Tout existe en contraste avec le silence ; et face au silence total, le moindre ajout devient une forme d’opulence. Cette richesse, à son tour, met en valeur le luxe du silence lui-même.

    L’usage fréquent des arpèges de guitare semble structurer la narration de votre album. Sont-ils essentiels pour traduire vos émotions en musique ?

    L’arpège me permet de poser une base musicale, un sol sur lequel l’histoire peut se dérouler. C’est une technique propre à la culture ouest-africaine : il y a souvent une rythmique ou un motif répété, une sorte de battement constant sur lequel on raconte une histoire, en revenant toujours à cette note de base, à ce “bourdonnement”. La plupart de mes chansons les plus appréciées comportent justement une même note de guitare, que je gratte en continu et qui résiste aux changements d’accords. C’est ma manière de créer une palette sonore sur laquelle je peux bâtir le reste…

    Annahstasia – Villain (2025).

    À 18 ans, il est facile de vous dicter la marche à suivre. Moi, j’écrivais, eux, ils produisaient.” Annahstasia

    Avez-vous le sentiment d’avoir évolué musicalement entre votre EP Revival (2023) et ce nouveau disque ?

    Disons que je suis passée d’une flamme solitaire à un brasier collectif nourri par le soutien et la collaboration de toutes les personnes qui se sont rapprochées de ma musique. Je ne collabore jamais avec des inconnus. La plupart du temps, je travaille avec des personnes que je connais depuis des années, et quand le bon moment arrive, tout s’aligne. Revival a été ma renaissance. C’est là que j’ai pris ma place de productrice, de cheffe de projet, de gardienne de mon propre son. J’ai compris que je pouvais le faire, que je pouvais créer de la musique autour de ces chansons écrites à la guitare dans ma chambre.

    Il paraît qu’à vos débuts, on a tenté de vous coller une image pop R’n’B à contre-emploi…

    C’est exact. J’ai signé très jeune avec une major. À l’époque, je n’avais écrit que quelques chansons. Je ne connaissais ni la production ni le fonctionnement réel de l’industrie. À 18 ans, il est facile de vous dicter la marche à suivre. Moi, j’écrivais, eux, ils produisaient. Et comme il est malvenu de demander à une adolescente de parler davantage de sexe dans ses textes, on lui suggère plus subtilement : “Tu devrais écrire sur telle personne. Explorons cette esthétique ! N’as-tu pas une histoire d’amour à raconter ?” Le plus inconfortable, c’était le décalage : on m’avait vendu la promesse d’être moi-même, puis, une fois à l’intérieur, tout semblait devenir un défaut, comme si j’étais inadéquate.

    On ne “perd” jamais vraiment les gens. On les rencontre, et on partage un bout de vie avec eux.” Annahstasia

    Cet album parle principalement d’amour. Les ruptures sont-elles forcément des échecs ?

    C’est ce que j’ai longtemps cru. Mais un jour, la personne qui était en face de moi m’a dit : “Nous n’avons pas échoué, tu sais ? On a vécu de beaux moments, on a essayé, on a appris.” En réalité, on ne “perd” jamais vraiment les gens. On les rencontre, et on partage un bout de vie avec eux. On apprend à mieux aimer et à être mieux aimé en retour.

    Si votre vie devait être portée à l’écran, à quel réalisateur confieriez-vous sa mise en scène ?

    Sans doute à Gaspar Noé, pour sa manière de jouer avec le temps, de le tordre, de le dilater. Sa vision correspond à la façon dont je perçois ma propre vie : non linéaire, hors du temps.

    Quel est le plus beau mot que vous connaissez ?

    Pétrichor”. Il désigne l’odeur qui se dégage de la terre lorsque la pluie commence à tomber après un épisode de sécheresse. On pourrait presque le toucher, ce mot, vous ne trouvez pas ?

    Tether (2025) d’Annahstasia, disponible.