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Que vaut le 37e film de Steven Soderbergh avec Michaela Coel ?
Dans son nouveau long-métrage, Steven Soderbergh campe la rencontre de deux artistes très dissemblables : un peintre de plus de 80 ans, blanc et célèbre, et une jeune femme noire, qui a cessé d’exposer. Leur collaboration va ranimer chez eux la flamme créative, initiant une réflexion réjouissante sur le statut de l’artiste, au cinéma le 10 juin 2026.
par Olivier Joyard.
The Christophers, le nouveau long-métrage de Steven Soderbergh
En 1989, le premier film de Steven Soderbergh, Sexe, mensonges et vidéo, lui avait valu la Palme d’or du Festival de Cannes, à l’âge de 26 ans. Depuis cette date, l’Américain a pris un soin particulier à ne surtout pas jouer le jeu du “grand artiste”, préférant incarner l’artisan surdoué, capable de muter de film en film, de réaliser des travaux expérimentaux (Schizopolis en 1996, Bubble en 2005, Girlfriend Experience en 2009), aussi bien que des longs-métrages commerciaux comme Hors d’atteinte (1998), la saga Ocean’s Eleven (2001), Ocean’s Twelve (2004), Ocean’s Thirteen (2007) et le film culte Erin Brockovich, seule contre tous (2000) avec Julia Roberts.
Depuis les années 2010, Soderbergh a mêlé des aventures télévisuelles (l’excellente série The Knick, entre 2014 et 2015) et plusieurs retours sur grand écran, de Magic Mike (2012) à l’horrifique Presence (2024) – le mot “retour” faisant référence au vœu plusieurs fois exprimé par le cinéaste, lassé par l’état de l’industrie de l’entertainment, de ne plus tourner de films.
The Christophers – déjà son trente-septième long-métrage ! – dresse le portrait de deux artistes très dissemblables. Lori, trentenaire en quête d’un nouveau souffle depuis qu’elle a arrêté d’exposer ses œuvres, est engagée par les enfants d’une ancienne star de l’art contemporain de plus de 80 ans, Julian Sklar, pour devenir son assistante. Enfin, ceci est l’histoire officielle. Dans la réalité, la jeune femme est chargée d’“aider” le peintre à terminer une série de toiles commencée il y a plusieurs décennies. Ses enfants espèrent en tirer un profit après sa mort.

“Le film parle de la peur profonde de l’artiste de devenir insignifiant.” – Steven Soderbergh
Comme Steven Soderbergh dans sa relation au cinéma et au statut de réalisateur, Lori et Julian ne semblent pas vraiment en paix avec le titre ronflant d’“artistes” que leur donne la société. Cela permet à l’auteur de Contagion (2011) de façonner un film à la fois retors et très alerte, porté par la joie de créer autant que par la mise en scène du doute. The Christophers a été écrit par son collaborateur de longue date, Ed Solomon, qui déploie ici son art du dialogue tranchant et son amour de la conversation, ouvrant une longue exploration des possibilités de la parole, avec l’espoir qu’elle libère la création.
À chaque fois se posent les mêmes questions : comment se mettre à l’ouvrage sans éprouver une intense lassitude et un sentiment de nullité ? Comment travailler sans viser à côté ? Où trouver le désir ? “Le film parle de la peur profonde de l’artiste de devenir insignifiant, a raconté Steven Soderbergh. Tous les réalisateurs vous le diront : ce qui les effraie le plus, ce n’est pas : ‘Ai-je perdu mon talent ?’ Mais plutôt : ‘Est-ce que quelqu’un se soucie encore de ce que je fais ?’ C’était quelque chose qui bouillonnait en arrière-plan : la sensation que le monde vous dépasse, que personne ne parle de vous. Pour un artiste, c’est le pire. Pire que d’être détesté.”

Ian McKellen face à Michaela Coel
Julian Sklar, interprété par un Ian McKellen époustouflant, rechigne à reprendre la série des Christophers. Il avait entamé ces tableaux avant de s’interrompre quand le modèle, son amant, avait disparu de sa vie. Mais le vieillard bougon fend peu à peu l’armure devant cette jeune femme qu’on lui a mise dans les pattes. Alors qu’au départ, il voulait brûler ses œuvres inachevées, il accepte de les retravailler à sa façon. Cela donne une scène géniale : “C’est comme si le destructif devenait le créatif”, lance l’octogénaire, dans une formule à la fois limpide et énigmatique.
Pour créer, il faut d’abord détruire. Rien ne sert de chercher un moment de génie : renverser la table reste toujours la meilleure solution. Face à Ian McKellen, le charismatique Gandalf du Seigneur des anneaux, Michaela Coel joue sa partition avec une belle intensité.
L’actrice et réalisatrice avait marqué les esprits en 2020 avec son extraordinaire série I May Destroy You, qui racontait de manière novatrice les violences sexuelles subies par un personnage qu’elle incarnait elle-même. Très discrète, l’Anglaise est pourtant l’une des plus intéressantes figures du cinéma et des séries britanniques. Dans The Christophers, Steven Soderbergh capture son aura. On comprend, simplement en voyant son personnage évoluer dans l’espace, la capacité créative dont elle a pu faire preuve. Tout est induit, avant que tout n’explose.

Une réflexion malicieuse sur la signature de l’artiste
Soderbergh réussit ici l’un de ces films qui n’ont l’air de rien – peu d’action, des enjeux a priori assez maigres – mais touchent juste. “The Christophers rappelle qu’un film simple, centré sur les personnages, peut être excitant, dramatique, drôle, triste et intéressant. Il est facile de se laisser piéger par l’idée que la richesse d’une histoire dépend de l’action visuelle. Je suis heureux que nous soyons restés fidèles à notre intuition de départ.”
Plaisant dans sa construction, politique dans sa manière de rassembler un homme blanc quasi nonagénaire et une femme noire d’un peu plus de 35 ans pour en faire les meilleurs alliés possible, The Christophers devient une réflexion malicieuse sur la signature de l’artiste.
Il est envisageable, au bout du récit, qu’on ignore qui a finalement terminé la série des Christophers entre les originaux, les copies et les pièces retravaillées. L’art, selon Soderbergh, est un simulacre qui en engrange toujours plusieurs autres avant de toucher à une vérité des êtres, en dernier recours.
The Christophers de Steven Soderbergh, au cinéma le 10 juin 2026.