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Cannes 2026 : les confessions de Sophie Thatcher, la star hypnotique d’Her Private Hell
La sublime actrice et chanteuse américaine Sophie Thatcher, 25 ans et des airs de star du punk des années 70-80, est l’héroïne hypnotique du nouveau film de Nicolas Winding Refn (Pusher, Drive, The Neon Demon), Her Private Hell, présenté au Festival de Cannes 2026. Rencontre avec une scream queen destinée à une grande carrière à Hollywood.
propos recueillis par Violaine Schütz.
L’interview de Sophie Thatcher, la star d’Her Private Hell
Numéro : Qu’est-ce qui vous a donné envie de rejoindre le casting d’Her Private Hell de Nicolas Winding Refn ?
Sophie Thatcher : je suis une immense fan de Nicolas Winding Refn. J’ai découvert les films Pusher à l’âge de 18 ans, à une période où j’étais très impressionnable et où je commençais vraiment à approfondir ma passion pour le cinéma. Son univers m’a totalement bouleversée. Il a une vision tellement singulière, quelque chose de très viscéral. Tous ses projets dégagent cette intensité physique et émotionnelle, mais de façons presque opposées. Quand on voit l’écart entre Pusher et The Neon Demon, on réalise à quel point son parcours artistique est fascinant. C’est un véritable auteur. Dès notre première rencontre, j’ai su que j’avais envie de travailler avec lui. Nous avions des goûts très proches, une sensibilité commune… J’ai eu l’impression de rencontrer une sorte d’âmes sœur..
Vos univers semblaient en effet faits l’un pour l’autre…
Oui, il y a énormément de points communs dans nos références et nos goûts artistiques. On s’est retrouvés autour de notre amour pour Kenneth Anger, pour le cinéma bis, pour Nekromantik (film gore ouest-allemand réalisé par Jörg Buttgereit) ou encore pour les longs-métrages d’épouvante européens. Je suis une grande amatrice d’horreur en tant que spectatrice et j’ai tourné dans de nombreux longs-métrages et séries de ce genre. Côté musique aussi, nous étions très connectés. On parlait beaucoup de Johnny Thunders, dont la musique s’est finalement retrouvée dans le film. Pendant toute la préparation, on s’envoyait constamment des morceaux, des images, des références. Parfois, le simple fait d’échanger ces inspirations suffisait déjà à créer l’atmosphère du film. C’était une partie essentielle du processus. Ça impulsait le ton d’une scène.

“Avec ce film, j’avais l’impression d’explorer une part d’ombre enfouie en moi.” Sophie Thatcher
J’ai entendu dire qu’il y avait eu beaucoup de changements du scénario pendant le tournage. Et que le réalisateur vous a donné beaucoup de liberté pour construire le personnage…
Oh oui, il y a eu énormément de changements dans le script et mon personnage a beaucoup évolué. J’ai eu beaucoup de liberté. Le processus était extrêmement collaboratif, et c’était très précieux pour moi de pouvoir laisser mon empreinte sur le personnage d’Elle. J’avais l’impression d’explorer une part d’ombre enfouie en moi, quelque chose de sombre et caché. Je pense qu’il existe des ressemblances entre elle et moi — nous pouvons toutes les deux être assez réservées — mais je n’avais encore jamais incarné une actrice à l’écran. Cela demande un niveau de conscience de soi assez particulier, parfois déstabilisant. Jouer une actrice, c’est une mise en abyme permanente. Il y avait quelque chose de très méta dans cette expérience, et c’était un défi en soi.
Nicolas Winding Refn raconte que le film a été inspiré par un drame : il est mort pendant 25 minutes suite à un problème cardiaque. C’est donc une expérience très personnelle pour lui. Qu’en est-il pour vous ?
Oui, profondément. Ce qui était personnel pour moi, c’était surtout la complexité des personnages et cette idée que chacun porte une forme d’obscurité en lui. Explorer cela m’a amenée dans quelque chose de plus brut, de plus rugueux que ce que j’avais fait auparavant. Et puis Nicolas Winding Refn voit immédiatement à travers les artifices. Avec ses très gros plans, la caméra révèle tout : on ne peut rien cacher, et on ne peut pas tricher. D’habitude, je peux m’appuyer sur certaines techniques de jeu pour atteindre un état émotionnel précis. Mais ici, tout semblait beaucoup plus instinctif, presque à vif. Comme le film est très stylisé, cela ressemblait parfois davantage à une performance artistique qu’à un tournage classique. Il y avait quelque chose de presque méditatif, comme une expérience nous poussant hors de notre corps.

“J’ai appris à accepter l’inconnu.” Sophie Thatcher
Comme les œuvres de David Lynch, les films de Nicolas Winding Refn se vivent qu’ils ne se regardent. En tant qu’actrice, est-ce difficile à appréhender ?
Au début, c’était très difficile pour moi, parce que j’aime construire un personnage de manière très précise, presque stratégique, en dessinant clairement son évolution. Bien sûr, nous avions énormément de discussions pendant le tournage, mais comme le film changeait constamment, jour après jour, cela créait une forme d’anxiété. Par moments, je ne savais plus vraiment où tout cela allait… Et comme je suis très perfectionniste, j’avais besoin de repères, de clarté. Je demandais sans cesse des précisions. Puis, progressivement, j’ai appris à accepter l’inconnu et à vivre davantage dans le présent, sans être obsédée par le résultat final. C’est devenu une expérience beaucoup plus instinctive.
Qu’avez-vous appris grâce à ce film, en tant qu’actrice mais aussi, en tant que personne ?
Je crois que la chose la plus importante que j’ai apprise, c’est d’accepter l’inconnu. Je n’avais jamais vraiment connu cela auparavant. Et aujourd’hui, après avoir travaillé avec Nicolas Winding Refn, j’ai l’impression d’avoir découvert une nouvelle manière de créer. J’espère désormais retrouver chez d’autres réalisateurs une partie de cette liberté et de cette collaboration artistique. Cette expérience a ouvert énormément de portes en moi. Elle a redéfini mes exigences artistiques. Et c’est extrêmement stimulant.

“Certaines femmes peuvent parfois construire leur identité à travers le regard masculin. C’est assez triste.” Sophie Thatcher
Ce rôle est extrêmement exigeant, avec des scènes très violentes. Quel a été le plus grand défi pour vous dans ce film ?
J’étais particulièrement angoissée par la dernière scène avec Havana Rose Liu qui incarne Dominique, parce qu’elle demandait une intensité émotionnelle très particulière. Mais la manière de travailler de Nicolas Winding Refn change complètement votre rapport au jeu. Comme nous étions immergés dans cet univers du matin au soir, j’ai fini par ne plus anticiper les scènes à venir ni me laisser envahir par l’anxiété. J’ai appris à rester totalement présente dans l’instant. Le film lui-même repose sur des contradictions permanentes : tout est à la fois très stylisé et extrêmement brut, minimaliste, mais aussi presque opératique. Il fallait réussir à rendre cela naturel sans trop l’analyser intellectuellement. Trouver cet équilibre m’a demandé du temps.
Il y a une relation très particulière, dépeinte dans le film : celle entre votre personnage et celui joué par Havana Rose Liu, qui est à la fois votre amie et votre belle-mère. Que dit cette amitié ambiguë, selon vous ?
Cette relation était incroyablement complexe et nuancée, et c’était probablement l’un des aspects les plus difficiles à construire. Nous avons énormément travaillé avec Havana pour imaginer l’histoire qui existait entre ces deux femmes avant même l’arrivée du personnage de Johnny. Il fallait comprendre comment chacune d’elles existait dans le regard de cet homme, et comment cela influençait leur manière de se voir elles-mêmes. Je pense que cela raconte aussi quelque chose d’assez triste sur la façon dont certaines femmes peuvent parfois construire leur identité à travers le regard masculin. Mais leur lien dépasse largement la simple amitié. Il y a une dimension presque romantique, beaucoup de jalousie, de dépendance affective, de manque. Au fond, mon personnage cherche constamment à combler le vide laissé par l’absence de son père.
“La musique est le moyen le plus direct d’accéder aux émotions.” Sophie Thatcher
Vous êtes aussi chanteuse. Comment la musique du film – la BO signée du compositeur italien Pino Donaggio – vous a-t-elle aidée à construire votre personnage ?
La musique, pour moi, c’est absolument essentiel. Et heureusement, Nicolas Winding Refn ressent la même chose. Sur le tournage, il passait souvent du Pino Donaggio, notamment la chanson Laura’s Theme (qui figure sur l’album Don’t Look Now). La musique est le moyen le plus direct d’accéder aux émotions. C’est comme un raccourci immédiat vers l’état intérieur que je cherche à atteindre. Parfois, les mots deviennent inutiles ou limitants. Moi, je fonctionne beaucoup plus par sensations. Je suis très connectée à mes émotions, et la musique est un langage instinctif pour moi. Quand nous ne voulions pas trop intellectualiser une scène — parce qu’à force d’analyser, on peut finir par perdre quelque chose de vivant — il suffisait d’écouter une chanson et de se dire : “Voilà, c’est exactement cette émotion.” Et tout devenait clair. Je pense d’ailleurs que je garderai cette méthode pour la suite : écouter un morceau juste avant une scène pour entrer immédiatement dans l’état émotionnel du personnage.
Vous avez beaucoup de style et les vêtements occupent une place très importante dans ce film. Comment les costumes vous aident-ils à construire un rôle, et particulièrement celui-ci ?
Les costumes étaient fondamentaux dans ce film, parce que tout repose sur une esthétique extrêmement stylisée et presque hors du temps. Je tenais à éviter quelque chose de trop contemporain, car dès qu’un film paraît trop ancré dans une époque précise, il risque de vieillir très vite. Et je voulais que personnage d’Elle ait une dimension intemporelle, presque irréelle. Je me suis énormément inspirée de la fin des années 70 : les vestes en cuir rouge, les grandes lunettes… L’élégance de cette époque est très cinématographique. D’une certaine manière, cela ressemble à une version amplifiée de ma propre façon de m’habiller, parce que mon style change constamment selon mon humeur et mon état émotionnel. Mais dans ce long-métrage, les costumes m’ont donné une assurance immédiate que je n’avais pas forcément au début du tournage. Les vêtements étaient magnifiques, et comme la musique, ils devenaient une porte d’entrée directe vers le personnage.
“Beaucoup de mes personnages suivent un parcours similaire : ce sont des femmes très réprimées émotionnellement, qui finissent par se libérer.” Sophie Thatcher
Vous avez beaucoup tourné de films et de séries horrifiques (Heretic, Companion, MaXXXine, Yellowjackets) et êtes perçue comme une scream queen. Ce qui est intéressant aujourd’hui, notamment dans vos rôles, c’est que cette figure de reine du hurlement semble devenir très féministe, car elle est liée à une forme de colère féminine…
Oui, c’est vrai que beaucoup de mes personnages suivent un parcours assez similaire : ce sont souvent des femmes très contenues, très réprimées émotionnellement, qui finissent par se libérer complètement. Et je réalise que je traverse souvent ce même cheminement intérieurement pendant le tournage. Chaque rôle devient alors une expérience émotionnelle très forte. En filmant cette scène où Elle (mon personnage dans Her Private Hell) explose enfin, où elle laisse sortir toute sa rage, même si cela ressemble presque à une crise de nerfs, j’ai eu l’impression de me libérer moi-même à travers elle. Pendant près de trois mois de tournage, j’étais dans un état extrêmement contrôlé, figée, presque comme une poupée. Alors pouvoir enfin tout lâcher a été l’une des expériences artistiques les plus intenses et libératrices de ma vie. J’en avais profondément besoin.
Je crois que c’est la première fois que vous venez au Festival de Cannes. Que représente-t-il pour vous ?
Pour moi, Cannes représente un certain idéal du cinéma : un lieu dédié à l’art, à la singularité, aux visions personnelles. C’est un festival qui célèbre les auteurs et les œuvres profondément individuelles. Aujourd’hui, j’arrive à un moment de ma carrière où j’ai envie de faire des films avant tout pour moi-même, parce qu’ils correspondent à ma sensibilité et à mes goûts, et non pour plaire à tout le monde ou courir après des récompenses.
“Je suis attirée par les expériences intenses.” Sophie Thatcher
De manière générale, comment choisissez-vous vos rôles ?
Après cette expérience, je crois que le plus important pour moi est avant tout le réalisateur. Avec ce film, par exemple, je n’avais même pas vraiment besoin du scénario. Je sentais instinctivement que cette collaboration devait avoir lieu et que quelque chose d’important allait naître de cette rencontre. Il y a une part de confiance très essentielle dans mes choix de projets. J’ai besoin de sentir que je peux me jeter entièrement dans un film, m’y abandonner totalement. Je suis attirée par les expériences intenses, et c’est ce que ce tournage m’a offert.
Vous avez dit un peu plus tôt vouloir désormais faire des films “pour vous-même”. Est-ce que cela veut dire qu’auparavant, certains projets que vous avez acceptés ne vous correspondaient pas totalement ?
Non, pas du tout. J’ai eu énormément de chance dans ma carrière et je suis reconnaissante pour tout ce que j’ai pu faire. Mais aujourd’hui, je me sens plus libre. J’ai envie d’explorer des projets plus étranges, plus audacieux, des œuvres qui sortent des cadres habituels. Les cinéastes qui ont quelque chose de profondément personnel à raconter, sans chercher à tout expliquer ou à guider constamment le spectateur, m’attirent. Beaucoup de films aujourd’hui deviennent prévisibles ; on devine rapidement où ils vont. Moi, j’ai envie d’être surprise, dérangée parfois, fascinée par des objets cinématographiques vraiment singuliers. J’ai envie de films aussi étranges et libres que celui-ci.
Pouvez-vous nous parler de vos projets ?
Oui, j’ai plusieurs projets en préparation. Deux films pourraient se concrétiser prochainement : Cavendish réalisé par Christopher Andrews, que je trouve absolument brillant, et un autre projet signé Jennifer Kent, The Girl Who Was Plugged In. The Badadook reste pour moi une véritable œuvre d’art, et Jennifer Kent est une cinéaste à la voix extrêmement singulière. Après avoir travaillé avec Nicolas Winding Refn, mes attentes sont devenues très élevées lorsqu’il s’agit de choisir des réalisateurs et des collaborateurs artistiques. Aujourd’hui, je suis surtout aimantée par des auteurs qui possèdent un univers fort et personnel, et cette quête m’épanouit.
Le film Her Private Hell de Nicolas Winding Refn n’a pas encore de date de sortie. Il est présenté hors compétition au Festival de Cannes 2026.