17 mai 2026

Cannes 2026 : Paper Tiger ou la tragédie familiale selon James Gray 

Avec Miles Teller, Scarlett Johansson et Adam Driver, tous excellents, James Gray tisse un film puissant sur le destin funeste d’une famille américaine ordinaire. Notre critique en direct du Festival de Cannes 2026.

  • par Olivier Joyard.

  • Depuis plus de vingt-cinq ans, James Gray participe à la compétition officielle cannoise et en repart systématiquement bredouille. C’est arrivé avec The Yards (2000), La Nuit nous appartient (2007), Two Lovers (2008), The Immigrant (2013), Armageddon Time (2022). Et c’est un comble pour l’un des plus grands cinéastes vivants. Paper Tiger fera peut-être lui aussi chou blanc. En réalité, cela ne changera rien à l’attachement que l’on porte à ce film à la fois sûr de son fait et porté par un amour de la fragilité.

    La famille, l’obsession de James Gray

    L’histoire de Paper Tiger ressemble à une variation sur les thèmes persistants du cinéma de Gray, où la famille est un territoire souvent désirable, mais traversé par la crainte et la douleur de disparaître. Les Pearl resplendissent quand le film commence : ils rentrent de vacances en Europe et rejoignent leur maison du Queens. Le père Irwin (Miles Teller), la mère Hester (Scarlett Johansson, tous bigoudis dehors) et leurs deux fils s’apprêtent à reprendre une vie normale et aimante de la classe moyenne supérieure des années 1980. Surgit alors le flamboyant frère ex-flic d’Irwin. Prénommé Gary (Adam Driver), il vient proposer à ce dernier de monter une entreprise de conseil dans le domaine des déchets et de la pollution.

    L’intention est vertueuse, la réalité l’est beaucoup moins. Les frères, si dissemblables, se retrouvent assez vite engoncés dans un conflit avec la mafia russe. Qui pourrait non seulement mettre fin à leur version du rêve américain – l’argent et la poursuite du bonheur, souvent confondus – mais aussi menacer leur intégrité physique et celle de leurs proches. Ainsi, la beauté de Paper Tiger est de ne pas laisser planer le doute sur le rapport de forces. Cette mafia nouveau genre, insubmersible et ultraviolente, écrasera ceux qui s’y frottent. Jouer au cowboy ne servirait à rien face à des cowboys plus grands et plus fous. 

    Paper Tiger, ou la fin du rêve américain

    Plutôt que de créer un suspens artificiel, James Gray préfère envelopper toutes les scènes d’un voile de déception et d’impuissance, d’une manière à la fois douce (par amour pour ses personnages) et brutale (par amour de la réalité). Son cinéma à la mise en scène ourlée, ultra-précise, devient comme dans ses meilleurs films une machine à fabriquer du lien, pour le défaire presque aussitôt. Gray ne pointe jamais sa caméra du point de vue des vainqueurs, plutôt de l’impuissance et de la peur. Plusieurs scènes magistrales montrent Miles Teller (excellent) éprouvant subitement une terreur si réelle qu’elle semble le retourner intimement. C’est stupéfiant.  

    Sans faire de bruit, Gray regarde des vies se défaire, y compris celle du personnage féminin, que Scarlett Johansson interprète avec une force qu’on ne lui avait plus connue depuis Under The Skin en 2013 – et dans une moindre mesure Marriage Story en 2019. Elle incarne, peut-être encore davantage que les deux frères, la destination tragique du film, sa réflexion sur les affres du destin. Tout ceci, bien sûr, n’est pas nouveau dans l’œuvre de James Gray. Paper Tiger peut même sembler redondant. C’est un film du retour sur soi, à  prendre ou à laisser. Une manière pour cet artiste américain hors-norme de creuser sur place, pour atteindre de nouvelles profondeurs.

    Paper Tiger de James Gray. En Compétition au Festival de Cannes 2026.