7 mars 2026

Gisèle Halimi, Delphine Seyrig… 8 documentaires féministes à (re)voir

Alors qu’on célèbrera le 8 mars 2026 la journée internationale des droits des femmes, les luttes féministes restent toujours de la plus haute importance. De la brillante avocate Gisèle Halimi à la merveilleuse comédienne qu’est Delphine Seyrig, Numéro a sélectionné huit documentaires féministes à voir de toute urgence pour découvrir ou redécouvrir des militantes hors du commun.

  • par Chloé Bergeret

    Mathilde Cassan

    et Violaine Schütz.

  • Publié le 4 janvier 2022. Modifié le 7 mars 2026.

    La bande-annonce du documentaire J’ai tiré sur Andy Warhol – SCUM Manifesto (2024).

    Un documentaire puissant sur Valerie Solanas signé Ovidie

    Pour de nombreuses personnes, Valerie Solanas reste la femme qui, le 3 juin 1968, à la Factory, a tiré sur l’artiste américain Andy Warhol et l’a blessé. C’est ainsi qu’elle connut le fameux quart d’heure de célébrité pensé par le pape du pop art. Mais l’actrice américaine était surtout une auteure aux textes puissants et radicaux. On lui doit le brûlot SCUM Manifesto (1967), réédité il y a peu en France.

    Un livre coup de poing qui invite à l’éradication des hommes. Dans un documentaire à la hauteur du personnage, la réalisatrice, écrivaine et journaliste Ovidie explique comment la vie difficile de Valerie Solanas explique son geste violent envers l’artiste pop. L’Américaine, qui s’est prostituée, a été battue par son grand-père et violée par son père avant d’avoir été utilisée par de nombreux hommes dont Andy Warhol, qui lui volait, selon elle, ses idées pour ses films (elle a même joué dans l’un de ses courts métrages).

    J’ai tiré sur Andy Warhol – SCUM Manifesto (2024) d’Ovidie, disponible sur arte.tv jusqu’au 30 avril 2026.

    La bande-annonce du documentaire Bénissez nos seins (2024).

    Un documentaire sur le rapport complexe des femmes avec leurs seins

    Le titre du documentaire Bénissez nos seins, disponible sur la plateforme On.Suzane laisse croire que le rapport des hommes et des femmes aux seins est quelque chose de simple : il faudrait les chérir et leur rendre hommage. Mais le film réalisé par la journaliste Angèle Marrey raconte tout autre chose. Multipliant les témoignages émouvants et variés, le documentaire montre comment ce qui est souvent l’objet du désir (et des jugements) des hommes est une partie du corps difficile à appréhender pour les femmes. Dès la puberté, elle est à l’origine de complexes et d’interrogations qui conduisent parfois à des augmentations mammaires. Dans ce film, Angèle Marrey invite pourtant à se libérer du poids du patriarcat pour voir sa poitrine sous d’autres angles.

    Bénissez nos seins (2024) d’Angèle Marrey, disponible (en accès payant) sur la plateforme de streaming On.Suzane.

    Un extrait du documentaire Gisèle (2021).

    Un film sur les multiples facettes de l’avocate Gisèle Halimi 

    En 1972, s’ouvre le procès de Bobigny, bataille judiciaire retentissante qui verra une jeune fille acquittée après avoir avorté – un acte encore illégal à cette époque. Sa victoire, c’est à l’avocate d’origine tunisienne Gisèle Halimi qu’elle la doit. Cette avocate militante, engagée dans la lutte pour les droits des femmes, est seule avocate signataire en 1971 du Manifeste des 343, pétition pour le droit à l’avortement. Toute sa vie, elle n’aura de cesse de combattre les injustices sexistes. C’est également à elle que l’on doit la modification de la loi pour requalifier le viol en crime, en 1980, grâce à son choix – très novateur – de médiatiser l’affaire de deux jeunes campeuses belges victimes d’un viol collectif en 1974 près de Marseille, qui émeut l’opinion publique. 

    Porté par la journaliste Sarah Kelhadi, le documentaire Gisèle propose de redécouvrir différentes facettes de cette avocate engagée, et se propose d’en dresser un « portrait en biais » qui s’éloigne de l’icône pour trouver la femme, avec toutes ses contradictions. On suit ainsi le parcours de la journaliste qui essaie de retracer la vie de l’avocate, transfuge de classe et défenseure des militants du FLN pendant la guerre d’Algérie. Ce film intimiste et touchant donne la parole aux proches de Gisèle Halimi. Sarah Kelhadi peint une femme profondément humaine, avec ses qualités et ses défauts, et tisse des liens avec sa propre histoire personnelle, dans un parallèle émouvant et intéressant. Gisèle Halimi, pressentie pour intégrer le Panthéon, continue d’inspirer des générations entières de féministes.  

    Gisèle (2021) de Sarah Kelhadi, disponible sur l’application Brut.

    Un documentaire Arte qui revient sur les origines du mythe malsain de la lolita

    Récemment, les prises de paroles bouleversantes et importantes de l’actrice Judith Godrèche, ont fait prendre conscience à de nombreuses personnes de la dangerosité du mythe de la lolita. Beaucoup de cinéastes ont en effet adulé l’image de la baby-doll à l’écran, sauf que derrière ces fictions, se cachaient parfois un système d’emprise effrayant. Il est donc urgent de (re)voir ce documentaire Arte sur la naissance du mythe qui comprend de nombreuses interviews dont celle de Vanessa Springora, l’auteure du Consentement (2020).

    Au début, il y a le roman le plus célèbre de Vladimir Nabokov et son héroïne : Dolores Haze, alias Lolita. Et l’histoire est tout sauf rose ou sexy. La petite fille, une orpheline de 12 ans, a été violée par son beau-père, et c’est son fantasme criminel que met en scène l’écrivain dans un livre sulfureux publié en 1955 à la première personne adapté par Stanley Kubrick en 1962.

    Lolita, méprise sur un fantasme (2021) d’Olivia Mokiejewski, disponible sur Arte.

    La bande-annonce du documentaire RBG (2018).

    Un film sur l’icône féministe de la justice américaine, Ruth Bader Ginsburg  

    Un chignon sérieux, des lunettes sur le nez et des talons qui claquent sur le parquet de la Cour suprême, c’est l’image qu’a laissée dans l’imaginaire collectif Ruth Bader Ginsburg (1933-2020), juge à la Cour suprême des États-Unis, décédée en septembre 2020. Si son nom reste peu connu en France, c’est une véritable icône féministe outre-Atlantique. Après une carrière exemplaire, à l’âge de 60 ans, la brillante juriste est nommée par Bill Clinton à la Cour suprême des États-Unis en 1993. Elle devient ainsi la deuxième femme dans l’histoire du pays à assumer cette responsabilité, qu’elle exercera durant plus de 27 ans.  

    Dans ce dynamique documentaire nominé aux Oscars et au Sundance Festival, on découvre une face plus intime de cette femme devenue une icône de la pop-culture américaine, dont le visage est aujourd’hui imprimé sur des tee-shirts, des sacs et des mugs. Symbole de la lutte progressiste aux États-Unis, elle a particulièrement incarné ces dernières années le rempart anti-Trump

    Figure féministe inspirante, cette ancienne étudiante d’Harvard cofonde en 1970, à l’âge de 37 ans, le Women’s Rights Law Reporter, premier journal américain qui se concentre exclusivement sur les droits des femmes. Deux ans plus tard, elle va encore plus loin en cofondant le Women’s Rights Project, une association défendant les droits des femmes, à travers des dispositifs d’assistance et actions en justice. Dans ce cadre, elle lutte notamment contre les discriminations sexistes. 

    Ruth Bader Ginsburg porte notamment six affaires de ce type devant la Cour suprême des États-Unis entre 1973 et 1976. Ces six procès se solderont au total par cinq victoires, qui rythment le documentaire. Sans tomber dans l’hagiographie, RBG met à l’honneur celle qui est surnommée « Notorious RBG« , cette super-héroïne de l’égalité des sexes. 

    RGB (2018) de Betsy West et Julie Cohen, 2018, disponible sur Canal VOD.

    Un extrait du documentaire Les Vies de Thérèse (2017).

    Un hommage flamboyant à la militante Thérèse Clerc  

    La vie de Thérèse Clerc (1927-2016) semble résumer à elle seule toutes les luttes du féminisme. Dès les années 70, cette quadragénaire catholique, trop vite mariée et rapidement mère de quatre enfants, commence par militer, en cachette de son mari, au sein du mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception. En 1974, tout juste divorcée, elle s’installe à Montreuil où elle pratique des avortements clandestins dans son appartement, avant même la promulgation de la loi Veil en 1975. 

    Fréquentant les cercles féministes, Thérèse Clerc découvre son homosexualité sur le tard. Elle se confiait sur le sujet, en 2012, dans le film Les Invisibles du documentariste Sébastien Lifshitz (également auteur d’Adolescentes, récompensé d’un César en 2021), rappelant l’intolérance de la société française à l’encontre des personnes homosexuelles pendant les Trente Glorieuses. N’ayant rien perdu de sa fibre militante, quatre ans plus tard, atteinte d’un cancer et se sachant proche de la mort, c’est à ce cinéaste qu’elle demande alors de filmer ses dernières semaines à vivre.  

    Dans ce documentaire d’une extrême sensibilité nommé Les Vies de Thérèse (2017), Thérèse Clerc évoque ouvertement ses relations homosexuelles à un âge avancé, bien décidée à vaincre le tabou sur la vieillesse. Quelle plus belle sortie imaginer pour cette féministe acharnée, qui a aussi fondé la Maison des Babayagas, lieu autogéré dédié aux femmes âgées afin qu’elles puissent finir leur vie dignement.  

    Les Vies de Thérèse (2017) de Sébastien Lifshitz, sorti au cinéma en 2017.

    La bande-annonce du film Sois-belle et tais-toi ! (1981).

    Des témoignages d’actrices sur les abus dans le cinéma bien avant #MeToo 

    Révélée par L’Année dernière à Marienbad d’Alain Resnais – Lion d’Or de la Mostra de Venise en 1961 où elle interprète une femme à l’allure onirique, désirée et désirable, Delphine Seyrig est une actrice célèbre des années 1960 et 1970. Elle a marqué le cinéma français par de nombreux rôles. Chez François Truffaut, elle interprète notamment la charismatique Fabienne Tabard, femme romanesque et inaccessible dont s’éprend le jeune Antoine Doisnel (joué par Jean-Pierre Léaud). Elle est aussi au casting d’autres chefs-d’œuvre : Qui êtes vous, Polly Maggoo ? de William Klein, Peau d’âne de Jacques Demy, ou Le Charme discret de la bourgeoisie de Luis Buñuel. 

    Mais connaît-on aussi son travail de réalisatrice ? Signataire du manifeste des 343 (célèbre pétition publiée en avril 1971 dans l’hebdomadaire Le Nouvel Observateur), où elle confiait, aux côtés de Catherine Deneuve et Simone de Beauvoir, avoir eu recours à l’avortement (encore illégal à l’époque), elle crée en 1974 le collectif féministe Les Insoumuses avec Ioana Wieder et Carole Roussopoulos, qui lui apprend le maniement de la caméra. En 1976, elle réalise ainsi son propre documentaire Sois belle et tais-toi !, qui réfléchit sur la place des femmes dans le cinéma. 

    Elle y recueille une vingtaine de témoignages d’actrices du monde entier, à l’instar de Maria Schneider, Jane Fonda, Juliet Berto ou encore Anne Wiazemsky. À présent derrière la caméra, courageuse et téméraire, sans craindre les conséquences néfastes que cela pourrait avoir sur sa carrière, Delphine Seyrig se fait la porte-voix des actrices, libère la parole de ses consœurs qui évoquent sans détour les oppressions et discriminations que subissent les femmes dans cette société dominée par les hommes. L’année suivante, elle créera le centre audiovisuel Simone-de-Beauvoir afin de conserver documentaires, rushes, reportages et archives sur les luttes de femmes. Aujourd’hui, la parole continue de se libérer, notamment avec les prises de parole importantes et puissantes de Judith Godrèche

    Sois belle et tais-toi ! (1981) de Delphine Seyrig, disponible sur LaCinetek.

    Un extrait de Town Bloody Hall (1979).

    Un docu-performance sur le débat féministe le plus enflammé des années 70  

    Au soir du 30 avril 1971, une foule de lettrées et de militantes se presse à l’hôtel de ville de New York pour assister à un débat consacré à la libération des femmes, opposant le journaliste et écrivain à succès américain Norman Mailer à un panel d’intellectuelles féministes. Si Norman Mailer s’est notamment fait connaitre grâce à ses biographies de personnages célèbres tels que Marilyn Monroe et Pablo Picasso, en 1971, il vient de publier The Prisoner of Sex, un essai misogyne, écrit en réaction aux mouvements déferlant sur le pays depuis Mai 68. Ce 30 avril, dans la salle, la tension est à son comble. Le bataillon de féministes présentes pour l’occasion – de véritables guerrières – est bien décidé à en découdre. 

    On retrouve la radicale écrivaine et critique Jill Johnston (Lesbian Nation: The Feminist Solution, 1973), la critique littéraire Diana Trilling, Jacqueline Ceballos, présidente de la National Organization of Women et la très coriace Germaine Greer, historienne de l’art et journaliste australienne surnommée “la Femme eunuque”. Sous les cris, les rires et les huées, dans une ambiance théâtrale où l’émotion est palpable, les répliques cinglantes fusent de tous les côtés. Mais au vu des pointures intellectuelles en présence, au-delà de l’anecdote, le débat d’idées est bien au rendez-vous. Chef-d’œuvre du cinéma direct américain, Town Bloody Hall (1979) s’impose ainsi comme un documentaire-performance de référence, qui ne peut laisser personne indifférent.  

    Town Bloody Hall (1979) de Chris Hegedus et Donn Alan Pennebaker, disponible sur Tënk.