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Chanel N°5 : les secrets derrière le parfum le plus iconique au monde
Retour sur l’histoire du Chanel N°5, parfum mythique créé par Ernest Beaux pour Gabrielle Chanel en 1921.
par Léa Zetlaoui.

On ne saura jamais si la créatrice de mode Gabrielle Chanel et le parfumeur Ernest Beaux avaient conscience qu’ils allaient bouleverser à jamais l’industrie du parfum avec Chanel N°5. Et pourtant cent cinq ans après sa création, ce parfum mythique — toujours parmi les plus vendus au monde — s’est imposé comme une légende vivante, traversant les époques sans jamais perdre de son aura.
Alors qu’aujourd’hui la maison révèle un tout nouveau flacon pour l’eau de toilette, lancée en 1924, Numéro revient sur l’histoire du parfum Chanel N°5. Et révèle quelques secrets qui ont fait son succès.
Préambule d’un parfum mythique
En 1921, quand Gabrielle Chanel lance N°5, rares étaient les maisons de couture à s’être aventurées dans l’univers de la parfumerie. À l’époque, le marché français du parfum demeure la chasse gardée de grandes maisons spécialisées, telles que Guerlain, Coty ou encore Caron.
Comme le raconte Catherine Zeitoun dans Le bouquin de la mode, en ce début du XXe siècle, la parfumerie est à l’aube d’une nouvelle ère. Dans le sillage de la révolution industrielle, l’usage du parfum se démocratise grâce à “l’industrialisation des procédés de fabrication, l’apparition de nouvelles molécules et la fabrication de flacons et d’emballages à plus grande échelle.”
Visionnaire, l’extravagant Paul Poiret a exploré, bien au-delà de la couture, d’autres formes de création, toujours en lien avec son activité. Ainsi, en 1911, il devient le premier couturier parfumeur avec sa collection Les Parfums de Rosine, conçues pour accompagner ses créations. C’est donc dans ce contexte d’innovations à la fois technique et créative que Gabrielle Chanel se lance dans la parfumerie.

Une fragrance abstraite et artificielle
Profondément indépendante, Gabrielle Chanel a néanmoins trouvé dans certaines de ses relations amoureuses l’occasion d’élargir ses horizons. Sa romance avec le grand-duc Dimitri Pavlovich, cousin du tsar Nicholas II, marque à cet égard un tournant. En effet, par son intermédiaire, la créatrice fait la rencontre décisive d’Ernest Beaux, ancien parfumeur de la cour impériale.
Exilé dans le sud de la France suite à la révolution de 1917, ce dernier est, lui aussi, un précurseur dans son domaine. C’est d’ailleurs son attrait pour les molécules de synthèse qui sera déterminant dans la composition du Chanel N°5.
Fidèle à son esprit iconoclaste, Gabrielle Chanel confie à Ernest Beaux une commande qui rompt avec les codes traditionnels. Elle aurait alors précisé : ”Je veux lui donner un parfum artificiel, je dis bien artificiel comme une robe, c’est-à-dire fabriqué. Je suis un artisan de la couture. Je ne veux pas de parfum à odeur de rose, de muguet, je veux qu’il soit composé”.
Parmi les deux séries proposées, numérotées de 1 à 5 puis de 20 à 24, elle opte pour la N°5. Sa particularité ? Un surdosage en aldéhydes, des molécules de synthèse encore peu employées dans la parfumerie. D’une complexité exceptionnelle, la composition met en dialogue près de quatre-vingts senteurs. Parmi elles, des composants naturels rares et de très grande qualité comme le jasmin de Grasse, la rose de mai, l’ylang et le santal de Mysore se mêlent à des produits synthétiques inédits. L’ensemble se révèle audacieux, puissant et d’une étonnante modernité. “Un parfum de femme à odeur de femme”, comme le voulait Gabrielle Chanel.

N°5, le chiffre porte-bonheur de Gabrielle Chanel
Coco Chanel a-t-elle choisi la proposition numéro 5 par superstition ou pour sa composition ? La question reste un mystère à ce jour. Maîtrisant les codes du marketing avant même que la discipline n’existe, la créatrice a su bâtir sa légende grâce à un storytelling parfaitement orchestré.
Ainsi, le chiffre 5, loin d’être anodin, reflète la symbolique qui imprègne son univers. Superstitieuse et fascinée par l’astrologie, elle distille dans ses collections de nombreux éléments chargés de sens. On pense à son signe astrologique, le lion, au soleil, aux étoiles… et donc au chiffre 5, qu’elle considérait comme porte-bonheur. D’ailleurs, elle présentait souvent ses collections le cinquième jour du mois, et le célèbre parfum Chanel N°5 fut lancé le 5 mai 1921.

Un flacon moderne et épuré
Si, à ses débuts, la mode de Gabrielle Chanel fut qualifiée de radicale, c’est qu’elle s’inscrivait en totale rupture avec le style de son époque. Comme l’écrivit de sa plume incisive son ami Paul Morand, la créatrice de mode était “l’ange exterminateur d’un style XIXe siècle allait inventer la pauvreté pour milliardaires”. De la même façon qu’elle dépouilla la silhouette féminine de tous ses artifices, elle souhaita que le flacon de son parfum brille par sa simplicité. “Je mettrai tout dans le parfum, rien dans la présentation,” a-t-elle résumé.
Ainsi, en 2026, le flacon du parfum Chanel N°5 demeure fidèle à cette vision originelle, malgré quelques ajustements apportés au fil du temps. Comme souvent dans l’histoire de Gabrielle Chanel, la frontière entre mythe et réalité s’estompe. La légende veut ainsi que ce flacon épuré, véritable incarnation d’un Art déco en pleine émergence, ait été dessiné par le grand-duc Dimitri Pavlovich. Son inspiration viendrait d’une flasque à vodka utilisée par la garde impériale. Quant au bouchon, sa forme octogonale serait une référence directe à la place Vendôme.
Quoi qu’il en soit, lors de son lancement, ce design tranche nettement avec les codes alors dominants de la parfumerie, marqués par une ornementation exagérée. Au fil du temps, ce minimalisme assumé a largement contribué à l’aura intemporelle d’un parfum dont l’élégance repose moins sur l’apparat que sur l’essentiel : son jus.

Le N°5, une source d’inspiration inépuisable
Décliné en eau de toilette dès 1924 — aujourd’hui incarnée par Margot Robbie —, consacré par le Metropolitan Museum of Art de New York en 1959, sérigraphié par Andy Warhol dans les années 1980… peu après son lancement, le Chanel N°5 s’impose comme une véritable icône culturelle, bien au-delà de la parfumerie. Objet de fascination, il traverse les disciplines et inspire artistes, créateurs et institutions.
En 2022, à l’occasion de son centenaire, la maison invite des artistes contemporains à réinterpréter le flacon et son univers. Photographie, peinture, installation : chaque médium en révèle une lecture nouvelle, entre patrimoine et modernité. Encore aujourd’hui, rares sont les créations dont les codes auront été autant cités, détournés et réinventés.


Une collection de haute joaillerie en 2021
Cette influence s’étend jusqu’à l’horlogerie et la haute joaillerie. Comme avec la montre Première, lancée en 1987, dont le boitier évoque le bouchon du flacon, lui-même inspiré de la place Vendôme.
Mais c’est en 2021 que la maison rend un hommage puissant à son parfum. À travers la Collection N°5, le chiffre fétiche de Gabrielle Chanel devient un motif précieux, décliné en lignes graphiques serties de diamants. Parmi les pièces phares, un collier spectaculaire mettant en scène un diamant de 55,55 carats incarne la démesure du mythe.
Plus subtilement, les lignes épurées du flacon, encore le fameux bouchon, et même le jus ambré se retrouvent évoqués sur des bagues et pendentifs. En faisant dialoguer parfumerie et joaillerie, Chanel transpose l’histoire du N°5 dans un registre inédit : celui d’une signature esthétique capable de s’exprimer du sillage invisible aux créations les plus précieuses.
Un parfum incarné par des égéries mythiques
Si le Chanel N°5 doit beaucoup à sa composition et à son flacon, il doit aussi son aura à celles qui l’ont incarné. Dès les années 1950, Marilyn Monroe entre dans la légende en déclarant porter “quelques gouttes de N°5” pour dormir. Une phrase devenue culte, qui participe à faire du parfum un symbole absolu de féminité.
Au fil des décennies, Chanel orchestre une stratégie d’image d’une modernité remarquable, choisissant des figures fortes, parfois inattendues. Catherine Deneuve incarne son élégance française dans les années 1970, suivie par Carole Bouquet, Nicole Kidman ou encore Audrey Tautou. Chacune apporte ainsi une interprétation singulière du mythe.
En 2012, la maison crée la surprise en confiant pour la première fois la campagne à un homme. Avec Brad Pitt, elle brouille les codes du genre avec audace. Plus récemment, Marion Cotillard puis Margot Robbie ont prolongé cet héritage, inscrivant le parfum dans une contemporanéité assumée.
À travers ces égéries, Chanel la maison façonne une vision de la féminité — libre, plurielle et intemporelle — qui, comme le N°5 lui-même, continue de traverser les époques sans jamais perdre de sa modernité.