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À Florence, la 110e édition du Pitti Uomo fait vibrer la mode masculine
La 110e édition de Pitti Uomo ouvre la saison des défilés masculins printemps-été 2027 en célébrant une mode en pleine mutation, entre retour aux sources et valorisation des savoir-faire artisanaux, tout en laissant une large place à l’expérimentation créative. Un vestiaire pluriel se dessine, fondé sur les nuances, les hybridations stylistiques et une vision plus durable et consciente de la beauté masculine contemporaine.
par Delphine Roche.

Entre retour aux sources, mise en valeur des savoir-faire et expérimentation, la 110e édition Pitti Uomo ouvrait la saison des défilés masculins du printemps-été 2027 en proposant un vestiaire ouvert aux propositions multiples, misant sur les nuances, les hybridations et une vision durable de la beauté.
Pitti Uomo : une 110e édition entre héritage, cohérence et quête de sens
Le pouvoir des réseaux sociaux, et celui des grands noms qui dominent le marché. Alors que la mode est adulée et scrutée par un public plus large que jamais, le secteur semble parfois pris en étau entre ces deux gigantesques forces centrifuges, qui menacent sa créativité. La valse récente des directeurs artistiques soumis à un vertigineux mercato semble indiquer à quel point il cherche un nouveau souffle. Souvent moins soumise aux statements tapageurs que la mode féminine, la mode masculine, à l’essor à la fois discret et continu, fournit un espace où peut émerger une prise de parole visant à retrouver du sens.
C’est typiquement ce que vient de faire 110e Pitti Uomo, avec une édition particulièrement cohérente. Entre la Fortezza da Basso, le Teatro della Pergola, le monastère de Sant’Orsola, la ville de Florence s’est de nouveau prêtée aux présentations de marques et créateurs de plus en plus nombreux (pas moins de 740 exposants à la Fortezza). Avec son riche patrimoine artistique et artisanal, la capitale toscane fournit plus qu’un écrin ou un décor : une vision de la beauté intemporelle, placée sous le signe de la continuité historique plutôt que de la tendance ou du coup d’éclat.


À Florence, Brunello Cucinelli réinvente le tailoring décontracté
A la Fortezza, la collection printemps-été 2027 de Brunello Cucinelli donnait le ton, traçant une ligne d’équilibre subtile entre rigueur et décontraction, proposant une élégance vécue, incarnée, personnelle et non démonstrative. Au fil des silhouettes, le tailoring chic dialogue avec des pièces de workwear telles que le pantalon cargo revu et corrigé pour conserver une belle tenue. Les matières naturelles impeccables, cotons, lins, se déclinent dans une palette de tons neutres rehaussés de bleus et de framboise. Les cuirs joliment patinés, et les mailles à fines torsades aux couleurs délavées, participent d’un vestiaire durable singularisé par des traitements artisanaux, constitué de pièces autonomes qui trouveront facilement leur place dans les garde-robes de nombreux hommes. Mise en exergue lors d’un dîner enchanteur dans les jardins du cloître de Santa Maria Novella, la proposition a certainement charmé Joshua Jackson, ou encore Paul Anthony Kelly qui figuraient parmi les invités de la soirée.


Chez Jiyong Kim, le soleil signe les vêtements comme une œuvre vivante
Alors que le luxe se cherche une nouvelle boussole, le Pitti Uomo invitait le label sud-coréen JiyongKim à présenter un projet spécial. L’ancien finaliste du prix LVMH dévoilait ainsi une exposition conçue autour de sa signature : les tissus délavés naturellement par l’action du soleil. « Dans le passé, les vêtements délavés étaient considérés comme dépourvus de valeur », expliquait Jiyong Kim dans son propos introductif à « The Redefinition of Fadedness ». Décortiquant son procédé de travail, le créateur installait dans l’espace 34 trench-coats identiques différant uniquement par leur temps d’exposition à la lumière de l’astre.
Au fil de cette sorte de frise chronologique, le visiteur pouvait apprécier les effets de décoloration uniques produits au fil de trois mois de travail. Invitant les éléments comme autant de forces créatives, le Sud-Coréen plie et drape divers tissus avant de les soumettre au soleil mais aussi à la pluie. Selon les zones protégées et exposées, se forment des motifs uniques qui sont autant d’empreintes d’un moment vécu, et qui rappellent notre interdépendance avec la nature. Au-delà du vêtement, le créateur a déjà appliqué sa vision durable et poétique de la mode aussi bien à des sneakers qu’à des vélos électriques, dans ses propres collections comme dans des collaborations ponctuelles avec Puma, Clarks ou Alpha Industries.

Comme des Garçons : la mode comme organisme vivant
En matière de sens, de réflexion sur la beauté et d’équilibre intelligent entre commercialité et créativité, Comme des Garçons reste à l’heure d’aujourd’hui une valeur sûre, presque un phare dans la nuit. Si les historiens de la mode s’attardent volontiers sur les expérimentations les plus radicales de Rei Kawakubo, on a parfois tendance à négliger la singularité du business model qu’elle a établi.
Construit comme un réseau d’affinités ou une lignée artistique plutôt qu’un groupe classique, Comme des Garçons a accueilli dans son giron des créateurs japonais aussi brillants que Junya Watanabe, et, récemment, Kei Ninomiya, qui rejoint le groupe en 2008 et devient responsable de la ligne Noir en 2012.
Il conçoit dans ce cadre des collections dont les volumes et les procédés évoquent une prolifération de cellules, ou la croissance quasi anarchique de végétaux. Le corps y est un support, et les vêtements, bien que clairement identifiés à une typologie voire une fonctionnalité, sont traversés par le désir d’expérimentation formelle. De vraies fleurs recouvrent parfois les corps ou les visages, ou les pièces elles-mêmes deviennent des sculptures d’inspiration botanique qui englobent le corps ou fusionnent avec lui dans une esthétique attenante à la science-fiction.


À Sant’Orsola, Kei Ninomiya fait vibrer l’esprit punk
Lors du Pitti Uomo, Kei Ninomiya créait un véritable moment d’émotion avec son défilé pour DSM, ligne des concepts stores Dover Street Market. Comme suspendu dans le temps, l’ancien monastère de Sant’Orsola, en cours de transformation, porte en son centre des structures métalliques qui font écho aux bancs installés pour le défilé. Sa forme circulaire, qui évoque la solennité rituelle, permet au directeur de mouvement Pat Boguslawski d’en tirer un parti particulièrement élégant. Les mannequins semblent aspirés par le rythme répétitif d’une musique conçue et produite par Villa Lontana Records, label romain consacré aux archives et aux morceaux inédits de la musique électronique d’avant-garde. Tournoyant, jouant entre eux, ils arborent tous les fétiches du mouvement punk : tartan, kilts, perfectos de cuir rehaussés d’une multitude de chaînes…
Hommage au mouvement né en Angleterre, Kei Ninomiya transforme les coiffures en véritables sculptures capillaires, hérissées de piques surdimensionnées dans lesquelles il insère des fleurs. Il réinvente les jeans, pantalons baggy et tracksuits déstructurés en régénérant les essentiels du vestiaire masculin. Alors que le mainstream a largement digéré les subcultures, il opère un véritable retour aux sources du punk britannique, celui qui inspirait la communauté des fans de Comme des Garçons au début des années 80 au Japon.


Schott et Vans réinventent leur classique punk
Plus qu’un discours sur l’authenticité (concept extrêmement insaisissable à l’époque de la performance de soi et des réseaux sociaux), plus qu’un sage retour aux valeurs sûres, plus que la présentation d’une ligne commerciale, c’est un manifeste. Toutes les fées du punk se sont en effet penchées sur le berceau de cette collection, du créateur de bijoux Judy Blame à la marque Schott, inventrice du Perfecto, au graphiste Jamie Reid qui a collaboré avec les Sex Pistols, en passant par Vans.
Cette conjugaison de talents iconiques a su créer un moment d’une justesse absolue, ressentie par tous les invités. L’agressivité radicale du mouvement punk originel se transmue ici en une énergie plus douce, inclusive et fraternelle, qui relit le message des années 70 et 80 à l’aune des défis actuels, prônant une forme de singularité joyeuse et le courage de se détacher des normes dominantes.


Pitti Uomo : les nouvelles masculinités selon Simone Rocha
Le lendemain, le défilé de Simone Rocha faisait la part belle à un romantisme sobre et cultivé. A l’heure où la mode se dit et se sent en crise, la 110e édition du Pitti Uomo qui s’ouvrait sur le défilé de l’école Polimoda, et qui proposait également celui du label danois Sunflower, esquissait des réponses inspirées des masculinités contemporaines, privilégiant au symbole de statut rigide qu’incarne le tailoring classique porté en total look, une palette de nuances aussi subtiles que les cieux changeant au-dessus de l’Arno, gardés par des sculptures magistrales avec lesquelles dialoguent les hommes d’aujourd’hui dans toute la diversité de leurs rôles sociaux et de leurs expressions de genre.