22 juin 2026

Bob Wilson, ou l’art de faire parler les chaises

Quelques mois après la disparition du metteur en scène et artiste américain Robert Wilson, la galerie Ketabi Bourdet lui consacre sa première exposition posthume en France. Jusqu’au 18 juillet 2026, “The Days Before” réunit à Paris deux sculptures emblématiques et une série de dessins autour d’un motif obsessionnel chez Robert Wilson : la chaise. L’occasion de (re)découvrir le travail de ce créateur inclassable, dont l’œuvre n’a cessé de faire dialoguer théâtre, dessin et design.

  • Par Thibaut Wychowanok.

  • Bob Wilson : l’homme qui collectionnait les chaises

    Au centre de l’espace de la galerie Ketabi Bourdet, deux chaises se regardent en silence. L’une est noire, l’autre blanche. Laquées jusqu’à devenir presque irréelles, elles semblent moins destinées à accueillir un corps qu’à occuper l’espace comme des présences.

    Autour d’elles, une série de dessins au fusain décline inlassablement leur silhouette. Une chaise, puis une autre. Une chaise qui se répète, se fragmente, se dissout dans le noir du graphite avant de réapparaître sous une autre forme.

    “Il en avait partout.” Paul Bourdet marque une pause en regardant la silhouette blanche dressée au centre de la galerie. “Au Watermill Center, dans les Hamptons. Dans son appartement à New York. Des centaines de chaises. Peut-être un millier.” Pendant quelques secondes, l’objet qui se tient devant nous cesse d’être une sculpture minimaliste. Il redevient l’un des fragments d’une obsession qui aura accompagné Robert Wilson (alias Bob Wilson) toute sa vie.

    La première exposition posthume de Bob Wilson en France

    Quelques mois après la disparition du metteur en scène américain, la galerie Ketabi Bourdet présente “The Days Before”, une exposition qui semble tenir dans un souffle : deux chaises, vingt-cinq dessins, quelques murs blancs et beaucoup de silence. Pourtant, tout Wilson est déjà là. La lumière. Le dessin. Le théâtre. Et la chaise.

    Car chez Robert Wilson, une chaise n’est jamais une chaise. C’est un acteur. L’histoire commence bien avant les grandes scènes internationales, avant Einstein on the Beach (1976), avant les opéras, les musées et les rétrospectives. Elle commence à Waco, au Texas. Wilson est adolescent lorsqu’un oncle lui offre une chaise amérindienne au dossier extraordinairement haut. L’objet le fascine.

    Il passera ensuite sa vie à en collectionner, à en dessiner et à en inventer. “Les chaises ont toujours été des personnages chez lui”, raconte Bourdet. “Dans ses spectacles, elles ont autant d’importance que les acteurs. Les objets qu’il créait étaient toujours à la frontière entre le design fonctionnel et la sculpture.” Cette ambiguïté traverse toute l’exposition. Les deux Father’s Chair (1999 – 2022) occupent l’espace avec l’assurance de sculptures minimalistes. Pourtant, leur origine est théâtrale.

    La chaise, de la scène à la galerie

    La chaise apparaît pour la première fois en 1999 dans The Days Before: Death, Destruction & Detroit III, l’une des variations développées à partir de l’opéra expérimental Death, Destruction and Detroit. À l’époque, elle est réalisée en chêne naturel.

    Lorsque Wilson reprend l’œuvre à Düsseldorf en 2022, il décide de la réinventer en noir, blanc et rouge, dans une édition limitée à six exemplaires de chaque couleur. Sortie de la scène, la chaise conserve pourtant sa fonction première : organiser le regard. Toutes deux semblent attendre quelque chose. “Bob pensait toujours en termes de scène”, explique Charlotte Ketabi-Lebard. “Même lorsqu’il préparait une exposition.”

    La Father’s Chair (1999 – 2022) exposée ici n’a rien d’un meuble ordinaire. Son dossier vertical, presque architectural, évoque davantage un monolithe qu’un siège. Son assise semble trop parfaite pour accueillir un corps. Face à elle, la version noire agit comme son négatif photographique.

    L’une absorbe la lumière. L’autre la réfléchit. Chez Wilson, la lumière est le véritable protagoniste. Depuis les années 1970, son théâtre repose sur une science presque architecturale de l’éclairage. Les visages deviennent des paysages. Les corps se transforment en silhouettes graphiques. Les objets acquièrent une densité presque métaphysique. À Ketabi Bourdet, cette lumière continue donc de travailler les œuvres malgré l’absence du théâtre.

    L’atelier de Bob Wilson, un laboratoire d’expérimentations

    Cette même préoccupation traverse les dessins. Wilson dessinait quotidiennement. Bien avant d’être reconnu comme metteur en scène, il se considérait d’ailleurs comme un artiste visuel.

    Dans son atelier, le dessin servait autant à concevoir une scénographie qu’à développer une œuvre autonome. Les croquis devenaient parfois des instructions destinées aux décorateurs, aux machinistes ou aux éclairagistes. D’autres fois, ils s’émancipaient totalement de leur fonction initiale.

    Les vingt-cinq feuilles présentées dans l’exposition appartiennent à cette seconde catégorie. La chaise y devient prétexte à variation. Au fil du parcours, elle se simplifie, se dédouble, se fragmente. Certaines compositions rappellent presque les structures géométriques du constructivisme. D’autres se dissolvent dans de vastes masses de fusain où le noir semble engloutir la forme.

    Le cheminement n’est pas anodin. Il reprend le rythme même du spectacle auquel ces œuvres sont liées. Les premières images demeurent claires et aérées. Puis les formes se multiplient. Les lignes s’accumulent. La composition sature progressivement jusqu’à l’explosion finale. Comme un crescendo musical. Comme une montée dramatique de lumière sur scène…

    Quand Bob Wilson exposait à la galerie Ketabi Bourdet en 2022

    La première exposition que la galerie lui avait consacrée avait été pensée avec lui. Wilson commentait la disposition des œuvres, suggérait des distances, insistait sur la nécessité de laisser respirer l’espace. “Il ne voulait jamais qu’on surcharge”, se souvient Ketabi-Lebard. “Au centre, il fallait toujours préserver une forme de vide.”

    Le vide, chez Wilson, n’est jamais un manque. C’est une matière. Une réserve de lumière. Une attente. Une ligne devient un volume. Un volume devient une architecture. Une architecture devient un champ de forces. Le parcours lui-même reproduit le rythme du spectacle. Les premières feuilles sont aérées, presque méditatives. Puis les formes se multiplient. Le fusain s’épaissit. Les compositions se densifient jusqu’à devenir presque violentes.

    Comme une montée dramatique, comme un changement d’éclairage… Comme si le dessin rejouait la partition secrète de la scène. C’est sans doute là que se révèle le véritable sujet de l’exposition. La lumière. Wilson répétait souvent qu’elle était son principal matériau. Plus importante que les décors. Plus importante parfois que les acteurs eux-mêmes.

    Bob Wilson, un artiste inclassable

    Cette capacité à faire dialoguer sculpture, design, dessin et scénographie explique aussi pourquoi Wilson occupe une place particulière dans l’histoire de Ketabi Bourdet.

    Fondée en 2020 par Charlotte Ketabi-Lebard et Paul Bourdet, Ketabi Bourdet s’est construite dans un territoire encore relativement peu exploré en France à l’époque : celui des croisements entre art, design, architecture“Quand on a commencé, tout le monde nous disait qu’on était fous”, sourit Ketabi-Lebard. “On nous répétait qu’on ne pouvait pas montrer de l’art et du design dans le même programme.”

    L’un vient davantage du design de collection, l’autre de l’art contemporain. Ensemble, ils développent un programme consacré aux figures difficiles à classer : Philippe Starck, Elizabeth Garouste, Guy de Rougemont, Dan Friedman… Des créateurs dont l’œuvre échappe précisément aux catégories traditionnelles.

    Wilson en était l’incarnation parfaite. Metteur en scène devenu artiste visuel. Dessinateur devenu designer. Architecte de lumière devenu collectionneur de chaises. Toute sa carrière aura consisté à traverser les catégories plutôt qu’à les respecter. Face aux deux Father’s Chair (1999 – 2022), cette liberté apparaît soudain avec une clarté saisissante.

    Sont-elles encore du design ? Déjà de la sculpture ? Les vestiges d’un décor ? Ou les personnages silencieux d’une pièce qui continue de se jouer en notre absence ? Moins métaphysiques et plus pragmatiques, les galeristes s’amusent également à rappeler que Wilson vendait ses chaises, mobiliers et dessins plus simplement pour financer ses productions…

    À Ketabi Bourdet, les deux chaises n’en demeurent pas moins des œuvres, immobiles, attendant encore que la lumière change, qu’un acteur traverse l’espace ou qu’un rideau imaginaire se lève. Comme si le théâtre de Robert Wilson n’avait jamais vraiment quitté la scène.

    “The Days Before”, exposition jusqu’au 18 juillet 2026 à la galerie Ketabi Bourdet, Paris 75006.