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Rencontre avec Romain Duris : “J’aime les pères fragiles qui se cherchent”
Depuis plus de vingt ans, Romain Duris occupe une place à part dans le paysage du cinéma français. L’acteur n’a cessé d’incarner des personnages masculins à la fois fragiles et profondément humains. Cette semaine, il est à l’affiche de Fils de personne, le nouveau film de Safy Nebbou (Comme un homme, Celle que vous croyez), dans lequel il prête ses traits à un père rongé par le deuil, engagé dans un voyage bouleversant à travers la Thaïlande. À cette occasion, Numéro a rencontré un comédien sensible, toujours en quête de nouvelles zones à explorer.
propos receuillis par Nathan Merchadier.
L’interview de Romain Duris, star du film Fils de personne
Numéro : Qu’est-ce qui vous a donné envie de jouer le film Fils de personne ?
Romain Duris : Ce qui m’a séduit, c’est avant tout le parcours du personnage que j’incarne. C’est un homme profondément ravagé par le deuil de sa femme, mais qui va peu à peu s’ouvrir au monde à travers ce voyage et cette quête de la mère biologique de l’enfant. Je trouvais ce cheminement très cinématographique et assez bouleversant, parce que cet homme en ressort transformé. J’aime les personnages qui doutent. Ce sont souvent des anti-héros. Avec Safy Nebbou, le réalisateur, on a essayé de ne pas le rendre antipathique ni trop centré sur lui-même. Malgré sa souffrance, il lui reste une forme de générosité. On sent qu’il est submergé par son deuil, sans pour autant être dans un état dépressif.
Comment s’est déroulé le tournage avec celui qui joue votre enfant dans le film et qui ne parle que thaïlandais ?
Je pense que ce film a été possible grâce à cet enfant. Très vite, on s’est rendu compte qu’au fil des prises, on pouvait enlever des mots. Il avait compris l’essentiel de chaque scène et il n’avait plus besoin qu’on lui explique tout. Notre relation reposait beaucoup sur l’observation et le langage du corps. Il y avait une communication très instinctive, souvent sans paroles, nourrie par les regards et les silences. Je ne sais pas ce qu’il se racontait intérieurement, mais il avait une vraie profondeur. On pouvait simplement le filmer et il se passait déjà quelque chose à l’écran. Il dégageait une richesse intérieure assez rare. C’était un vrai bonheur d’avancer avec lui tout au long du tournage.

“Le doute fait partie intégrante de mon métier.” Romain Duris
Le film se déroule en Thaïlande, dans un environnement dans lequel votre personnage perd progressivement ses repères…
Quand on se retrouve dans un environnement qu’on ne maîtrise pas, on va plus à l’essentiel. Il reste quelque chose de plus brut, de plus instinctif, qu’on ne contrôle pas forcément. Dans nos vies, surtout dans les grandes villes, on accumule beaucoup d’habitudes, de réflexes, d’artifices. Quand on quitte tout ça, quelque chose d’autre apparaît. Une part de nous-mêmes plus spontanée émerge justement parce qu’on n’est plus dans notre confort. Cela laisse davantage de place au personnage, à ce qui surgit naturellement plutôt qu’à ce qu’on avait prévu de faire. J’aime cette part d’incontrôlable, parce qu’elle nourrit le jeu et le voyage de la même manière. Pour moi, cela passe aussi par une forme d’humilité. Accepter de ne plus tout maîtriser, de se laisser traverser par ce qui nous entoure. C’est souvent là que les choses les plus intéressantes apparaissent.
Votre personnage est rongé par une forme de culpabilité. En tant qu’acteur, quels sont les doutes et les questionnements profonds auxquels vous êtes confrontés ?
Je ne suis pas confronté aux mêmes doutes que Thomas, qui traverse une période de perte totale de repères. En revanche, le doute fait partie intégrante de mon métier. Avant d’aborder un personnage, je me pose énormément de questions. Chacun a sa méthode de travail, la mienne passe par là. J’ai besoin de douter, de chercher et d’explorer différentes pistes avant de trouver celle qui me semble juste. Pour habiter un personnage, il faut accepter de s’effacer un peu. Il n’existe pas une seule façon d’interpréter un rôle, mais des dizaines, voire des centaines. Celle qu’on choisit finit par définir le personnage, mais on ne saura jamais ce qu’auraient donné toutes les autres. Le doute est donc permanent. Il peut être inconfortable, parfois même paralysant. Avec le temps, j’ai appris à ne pas le subir. J’essaie d’en faire un moteur de créativité plutôt qu’un frein.

“J’aime les pères fragiles qui se cherchent et qui avancent sans certitudes.” Romain Duris
Dans ce film, vous incarnez une forme de masculinité moins virile que celle souvent montrée au cinéma. Quelle est votre idée de la masculinité ?
J’ai du mal à définir la masculinité de manière générale. En revanche, je sais quels personnages m’attirent. J’aime les pères fragiles, empêchés, ceux qui doutent, qui se cherchent et qui avancent sans certitudes. Ce qui m’intéresse, ce sont les pères qui grandissent avec leurs enfants. Ceux qui acceptent de se tromper, d’apprendre, de remettre en question l’idée qu’ils se faisaient de la parentalité. Je me méfie aussi d’une forme de possessivité que certains adultes peuvent avoir envers leurs enfants. Ces petits êtres ne nous appartiennent pas. Il faut leur laisser de l’espace, leur faire confiance, accepter qu’ils puissent, eux aussi, faire leurs propres erreurs. Mais j’ai quand même le sentiment que les choses ont évolué. Les parents sont aujourd’hui plus à l’écoute, plus observateurs, plus curieux. Les vieux modèles très autoritaires que l’on voyait souvent dans les films d’autrefois me semblent heureusement de plus en plus rares. Et tant mieux.
L’an dernier, vous étiez à l’affiche de trois longs-métrages aux univers bien distincts. Rembrandt, Chien 51 et Furcy. Mais y a-t-il un personnage que vous rêveriez d’interpréter ?
J’ai toujours du mal à répondre à cette question, mais pourquoi pas un homme politique. Je trouve que ce sont souvent de grands personnages de cinéma. Ce qui m’intéresserait, ce serait de travailler cette forme de stature, de charisme et d’autorité naturelle qui accompagne les fonctions de pouvoir. J’en ai déjà approché certains aspects dans d’autres rôles, mais là, il y aurait toute une dimension supplémentaire liée à la représentation de soi. Ce qui me fascine surtout, c’est tout ce qui se joue derrière l’image publique. Je repense souvent à L’Exercice de l’État (2011), un film qui montrait très bien cette mécanique du pouvoir. Tout ce qui se cache derrière le costume, derrière les prises de parole officielles, me semble être une matière de jeu extrêmement riche.

“Dans Le Fantôme de l’Opéra, j’interprète un coach de danse et il fallait que la danse fasse partie de moi.” Romain Duris
Et vous allez prochainement jouer dans une adaptation du roman Le Fantôme de l’Opéra avec Deva Cassel et Julien de Saint-Jean. Que pouvez-vous nous dire de ce film ?
C’est un film qui porte de grands enjeux de mise en scène. Il y a une vraie ambition spectaculaire, avec une ampleur visuelle importante. Je n’ai pas encore vu le résultat final, mais j’y interprète un coach de danse. Mon principal défi était donc de rendre ce personnage crédible. Il fallait que la danse fasse partie de moi, même si je ne joue pas un danseur à proprement parler.
J’ai eu la chance d’être accompagné par la chorégraphe Marion Motin, dont j’admire énormément le travail, les références et les idées. Sa présence a été précieuse tout au long du projet. Sur le plateau, la danse occupait une place centrale et créait quelque chose de très fort. Mon travail consistait surtout à trouver la bonne posture. Il fallait que je sois capable de guider, de corriger, de montrer les mouvements avec suffisamment d’aisance pour donner l’impression que je maîtrisais parfaitement la chorégraphie.
Avez-vous d’autres projets dont vous pouvez nous parler ?
Rien n’est encore totalement confirmé, mais je devrais retrouver cet automne le réalisateur Jérémie Rozan pour un nouveau projet produit par Raphaël Quenard. Ce sera une comédie assez décalée, dans un esprit qui peut rappeler l’univers des frères Coen. C’est un projet qui s’annonce très drôle et qui me donne vraiment envie.
Fils de personne (2026) de Safy Nebbou, actuellement au cinéma.