Art

23 juin 2026

Les peintures secrètes d’Hilma af Klint, exposées pour la première (et peut-être dernière) fois à Paris

Si Kandinsky ou Malevitch sont identifiés comme les pères de l’abstraction, bien avant eux, dès 1906, la peintre suédoise Hilma af Klint a pourtant réalisé des peintures novatrices mêlant formes géométriques, aplats de couleurs vives et motifs organiques, nourries par ses expériences et son goût pour l’occultisme. Pour la première – et peut-être dernière – fois, son cycle des Peintures du Temple (1906-1915), destiné à orner un édifice sacré, est dévoilé au Grand Palais, jusqu’au 30 août 2026.

  • Par Camille Bois-Martin.

  • Les Peintures du Temple d’Hilma af Klint, un projet longtemps gardé secret

    Vers 1906, Hilma af Klint, guidée par ce qu’elle décrit dans ses carnets comme “une grande mission pour les esprits”, débute sa série des Peintures du Temple. Pendant près de dix ans, l’artiste suédoise imaginera ainsi 193 tableaux, nourris de motifs géométriques, de figures organiques, de spirales et de symboles mystiques dans une explosion de couleurs sans précédent.

    Cet univers, inspiré par les cercles ésotériques et théosophiques qu’elle fréquente alors, compose ce que l’on considère aujourd’hui comme son grand œuvre. Destinées à orner un futur temple sacré – et donc à ne plus être exposées publiquement –, les toiles de la peintre sont toutefois visibles jusqu’au 30 août prochain sur les cimaises du Grand Palais. Cryptiques, ses œuvres se dévoilent ainsi au fil des cartels, qui précisent les significations des symboles, des lettres et des figures qui les décorent – et qu’Hilma af Klint explique, dans ses écrits, avoir réalisés sous transe, gouvernée par des forces supérieures…

    Ce travail est très longtemps demeuré secret. Présenté du vivant de la peintre à quelques initiés, il fut en effet méticuleusement dissimulé par son neveu après sa mort en 1944, conformément aux dernières volontés de l’artiste. Ce n’est qu’en 1986, près de 40 ans après son décès, qu’une première exposition au LACMA (Los Angeles County Museum of Art) la révèle enfin au public.

    Depuis, les tableaux d’Hilma af Klint traversent le monde. En 2018, ses motifs abstraits et colorés rencontrent un large succès au Guggenheim de New York (attirant 600 000 visiteurs !), avant de rejoindre ce printemps les cimaises du Grand Palais à Paris, qui lui dédie sa toute première rétrospective française.

    Hilma af Klint et la vogue du spiritisme au début du 20e siècle

    Mais pour comprendre Hilma af Klint et les célèbres Peintures du Temple, il faut se replonger dans le contexte social, artistique et religieux de l’époque. Formée à l’Académie royale suédoise des Beaux-Arts, elle commence par le parcours typique des peintres de sa génération, voyageant en Italie et trouvant son inspiration dans les tableaux des grands maîtres de la Renaissance.

    La jeune artiste va également se passionner pour un sujet qui va fasciner autant que diviser la société de la fin du 19e et du début du 20e siècle : le spiritisme et ses pratiques mystiques. De l’art de la voyance aux techniques frauduleuses des photographes spirites, ces décennies de l’entre-deux siècles voient fleurir de nombreuses théories et groupes occultes. Comme beaucoup d’intellectuels et d’artistes de son époque, Hilma af Klint fréquente ainsi les cercles ésotériques et adhère en 1904 à la société de théosophie.

    Dès le début des années 1890, elle consigne dans ses carnets (aujourd’hui précieusement conservés et exposés à Paris) des expériences surnaturelles révélatrices. Elle se trouve alors dans l’atelier de la peintre Valborg Hällström, qu’elle observe en train d’utiliser un psychographe : cet outil, formé d’une plaque de bois installée sur roulettes, est percé d’un orifice dans lequel est placé un crayon. Guidé par la force d’esprits invisibles, celui-ci produit des dessins automatiques supposés cacher des messages de l’au-delà

    Le groupe des Cinq

    C’est cette pratique entre art et religion qui nourrira plus tard son cycle des Peintures du Temple et qu’elle approfondira au début de sa carrière au côté de ses amies artistes, Anna Cassel, Cornelia Cederberg, Mathilda Nilsson et Sigrid Hedman. Ensemble, elles développent un vocabulaire spécifique ponctué d’arabesques, de lettres stylisées et de tracés libres. Ces dessins, décrits comme “médiumniques”, constituent une grande partie de leurs expériences spirites menées entre 1896 et 1910 en secret – et dont on retrouve des feuilles rares et fascinantes sur les cimaises du Grand Palais.

    Baptisé « De Fem » (signifiant « les Cinq » en suédois), ce petit groupe artistique et ésotérique se réunit plusieurs par mois. Elles lisent des passages du Nouveau Testament, récitent des prières. La médium du groupe entre en transe et dialogue avec les esprits, ouvrant un langage que les autres traduisent ainsi en dessin, au gré de formes abstraites et d’arabesques. Une méthode qui, aujourd’hui, n’est pas sans rappeler les écritures et les dessins automatiques des Surréalistes, qui n’adviendront pourtant que trente ans plus tard…

    Des réunions spirituelles clandestines

    Au sein de ces réunions clandestines, Hilma af Klint pose ainsi les bases de ce qui constituera son grand œuvre : les Peintures du Temple. Après 1907, elle poursuit en effet ces représentations médiumniques en solo, dans l’anonymat le plus total. En parallèle des paysages conventionnels et des peintures académiques qu’elle produit et vend publiquement, l’artiste prolonge ainsi dans le plus grand secret ses expériences des Cinq.

    Sur ces toiles qui n’appartiennent qu’à elle se déploient des représentations issues des diverses sources qui l’inspirent, de l’ésotérisme à la science, en passant par les traditions populaires et la pensée symboliste. Autant de motifs figuratifs qu’abstraits, que le public est invité à découvrir dans les séries picturales exposées au Grand Palais, des figures géométriques d’Évolution (1908) aux petites œuvres nourries de spirales de Chaos Originel (1906-1907).

    La double vie d’Hilma af Klint

    L’expérience que j’ai entreprise va étonner l’humanité. Au-dessus de mon chevalet, j’ai vu un signe de Jupiter puissamment éclairé et visible pendant plusieurs secondes. Le travail a alors commencé et s’est déroulé de telle sorte que les tableaux ont été peints directement à travers moi, sans aucun croquis préalable. Je n’avais aucune idée de ce que les peintures étaient censées représenter. Néanmoins j’ai travaillé rapidement et assurément, sans jamais modifier un seul coup de pinceau”, rapportera-t-elle alors dans ses carnets (passage cité dans le documentaire Arte dédié à la peintre). Des pétales, des spirales polychromes et des prismes chromatiques ponctuent ses tableaux, sans équivalent à cette époque mais tenus secrets dans son atelier.

    Au fil de ses séries destinées à décorer un futur grand temple, l’artiste signe notamment Les Dix Plus Grands entre le 2 octobre et le 7 décembre 1907. En un temps record, elle réalise dix toiles monumentales (hautes de trois mètres), aidée par Gusten Andersson et Cornelia Cederberg. Sur des panneaux de papier, elle use de la technique ancestrale de la tempera à l’œuf – employée dans les œuvres religieuses de la Renaissance qu’elle a observées en Italie – et déploie des couleurs mates et éclatantes au travers d’arabesques florales colorées, presque psychédéliques.

    L’expérience que j’ai entreprise va étonner l’humanité.” – Hilma af Klint.

    Comme sous influence d’une “mission sacrée”, obscure et intime, Hilma af Klint compose ainsi près de deux cents tableaux abstraits, mue par une pulsion créatrice dont on ressent, encore aujourd’hui, la force et la passion face à ses toiles. Gardant tout au long de son existence cette part de son travail secrète, elle mènera ainsi une double vie jusqu’à sa mort en 1944, peu avant son 82e anniversaire, des suites d’une chute en descendant d’un tramway.

    Légué à son neveu Erik af Klint, son corpus artistique, restera secret et tombera dans l’oubli conformément au souhait de l’artiste elle-même, qui stipulait dans son testament que ces œuvres devraient être conservées dans leur intégralité, ne jamais être vendues, et ne pas être divulguées avant un délai de vingt ans au moins.

    Rebattre les cartes de l’histoire de l’art

    C’est à Vassily Kandinsky et à une date très précise que l’histoire de l’art officielle fixe les débuts de l’abstraction : 1911. Dans son sillage, des artistes comme Piet Mondrian et Kasimir Malevitch s’inscrivent parmi les figures de proue de ce mouvement pictural novateur et international, consistant à représenter des formes et des couleurs pour elles-mêmes et non plus des sujets ou des objets figuratifs. Mais la redécouverte récente des œuvres spectaculaires d’Hilma af Klint rebat les cartes.

    Là où les cercles et l’art synesthésique de Kandinsky nous paraissaient inédits, la pratique de la peintre suédoise, antérieure, remet ainsi en question les dates de l’abstraction définie par notre histoire de l’art moderne. Dans ses toiles où dialoguent l’art et le mysticisme, on retrouve en effet les idées développées par des pionniers comme Mondrian et Kandinsky.

    Gardées totalement secrètes durant près de quarante ans, les peintures d’Hilma af Klint passeront sous les radars de l’histoire officielle et à l’écart des débuts de l’abstraction définis par notre histoire de l’art… du moins jusqu’à leur redécouverte dans la seconde moitié du 20e siècle.

    Des peintures peut-être exposées pour la dernière fois au public

    Aujourd’hui, de nombreux spécialistes débattent encore de la place de la peintre dans cette chronologie ponctuée de noms principalement masculins. Et ce malgré la singularité de cette artiste installée dans la Suède de la fin du 19e siècle, loin des avant-gardes qui fleurissent alors dans les grandes capitales comme Paris ou Londres.

    Si les tableaux d’Hilma af Klint fascinent un public de plus en plus large et se retrouvent exposés dans les plus grands musées du monde, les Peintures du Temple risquent néanmoins de retomber bientôt dans le secret. Son arrière-petit-neveu, président de la fondation créée en 1972 en mémoire de l’artiste, souhaite en effet que ses toiles soient à l’avenir présentées dans un lieu sacré, afin de répondre au projet initial de son aïeule.

    Si ce vœu se concrétise, elles ne pourront plus être vues que par des anthroposophes et dans un but purement spirituel. Une bataille judiciaire impliquant les membres du conseil d’administration de la fondation est aujourd’hui en cours à ce sujet. Peut-être le Grand Palais sera-t-il ainsi le dernier musée à présenter au public l’œuvre de l’artiste…

    Hilma af Klint, Les peintures du Temple (1906-1915)”, exposition jusqu’au 30 août 2026 au Grand Palais, Paris 8e.