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Interview de Benicio Del Toro, l’acteur qui fascine les réalisateurs
Benicio Del Toro fait partie de ces rares acteurs dont quelques minutes de présence à l’écran suffisent à rendre un film captivant. En l’espace de trois décennies de carrière aux sommets de Hollywood, le natif de Porto Rico est devenu un visage indispensable aux plus grands réalisateurs, de Terry Gilliam à Denis Villeneuve, en passant par Paul Thomas Anderson ou Wes Anderson. Pour s’imposer dans les imaginaires, et glisser avec aisance d’une franchise du type Avengers à un film d’auteur, le comédien s’appuie sur sa cinéphilie sincère, et sa foi absolue dans l’avenir du cinéma.
par Olivier Joyard,
portraits Jacob Sutton,
et réalisation Julian Ganio .

– Vous faites du tai-chi ?
– Oui. C’est une manière de buller. Dans ces moments-là, on se retire dans son propre monde.
On n’imaginait pas Benicio Del Toro en maître zen, même à ses heures perdues. Une question de carrure, peut-être, de présence au monde aussi, lui qui semble câblé à la plus haute intensité. Son expressionnisme ravageur a fait de lui l’un des acteurs les plus consistants, mais aussi les plus vénéneux du 21e siècle.
Un meilleur second rôle pour 13 minutes d’écran
Pourtant, dans Une bataille après l’autre, le film de Paul Thomas Anderson, qui lui vaut des nominations à la chaîne en tant que meilleur second rôle (Golden Globes, BAFTA, Oscars…), son personnage s’appelle Sensei. “Maître”, en japonais. Un mec cool. Propriétaire d’un dojo, karatéka émérite, l’homme porte assistance à des migrants qui risquent leur vie. À ce personnage à la fois positif et furieux, seul Benicio Del Toro pouvait donner une épaisseur et un charisme immédiats. La marque des grands, qui impriment l’écran par – delà le sens commun.

Faire face à Leonardo DiCaprio
“Quelqu’un a chronométré : j’apparais seulement treize minutes dans le film”, explique l’intéressé, gentiment narquois. Suffisant pour marquer les esprits aux côtés deLeonardo DiCaprio, qu’il connaît depuis 1996 et une couverture iconique de Vanity Fair. “Avec Leo, on avait déjà bien ri, mais jamais travaillé ensemble.” Pour son premier jour avec le héros de Titanic, Benicio Del Toro a débarqué à El Paso, au Texas, depuis le plateau de The Phoenician Scheme de Wes Anderson. Autre salle, autre ambiance.
La suite éclaire son approche sensible et concrète du métier. “Paul nous balance dans un magasin. Mon personnage est l’un des propriétaires. Il y’avait des non-comédiens avec nous ce jour-là, dont les vrais propriétaires du lieu. Il fallait diriger par l’exemple, car je savais que meilleurs ils seraient, meilleurs nous serions avec Leo.” Première prise, Del Toro s’avance vers la caisse. “Boom ! je prends 20 dollars, puis 60 dollars, je referme la caisse, je mets l’argent dans ma poche. À côté de moi, la propriétaire est médusée. Parce que c’est son argent, son véritable argent. Je l’ai rassurée sur le fait qu’on allait remettre le cash. Et ce sens de la réalité a rapproché tout le monde. On a compris qu’on racontait tous la même histoire.”

“On a tourné ce film avant qu’il ne devienne une réalité un an plus tard.” – Benicio Del Toro
Sans doute l’un des films américains les plus importants des cinq dernières années, Une bataille après l’autre décrit une Amérique à cran, secouée par la haine de l’autre. “On a tourné ce film avant qu’il ne devienne une réalité un an plus tard”, explique sobrement l’acteur dans la salle Art déco du restaurant du Claridge, à Londres, où nous papotons trois semaines avant les Oscars. “Mon personnage voit les autres comme des êtres humains et traite les gens avec dignité, c’est mon seul message. […] L’empathie et la compassion de Sensei, voilà ce qui me concerne.”
Benicio Del Toro n’avait pas été sélectionné pour les Oscars depuis vingt-trois ans, c’était grâce à 21 grammes d’Alejandro González Iñárritu. Sa seule victoire remonte à 2001, pour son rôle dans Traffic de Steven Soderbergh, l’un des nombreux grands noms du cinéma qu’il a su attirer.
Tourner avec les plus grands réalisateurs
En plus de Soderbergh, Wes Anderson et Paul Thomas Anderson (plusieurs fois chacun), il a travaillé durant plus de trois décennies avec Terry Gilliam, Denis Villeneuve, Abel Ferrara, William Friedkin, Oliver Stone et même le Français Arnaud Desplechin. Entre autres. Peu, à Hollywood, peuvent aligner une telle liste. La gloire lui est déjà acquise. Pour ce qui est des récompenses concrètes, Benicio Del Toro a traversé le grand cirque de la saison des prix avec philosophie.
“J’appelle cela une vague. Il arrive que l’on joue dans un film qui attire l’attention. Alors le fusible s’allume et tout explose très vite.” Nous voilà embarqués avec Benicio Del Toro surfant sur cette vague. “Tout commence en décembre, et si vous continuez à obtenir des nominations, vous restez sur la vague. Vous croisez les mêmes visages… avec un costume ou un blouson différents. C’est épuisant, mais c’est aussi intéressant, car c’est très différent de l’époque ancienne : j’y vois une nouvelle façon de promouvoir des films qui méritent d’être vus.”

Un acteur cinéphile
Hollywood a toujours demandé aux acteurs et aux actrices de jouer les “cheerleaders” du septième art. Mais, dans les années 2020, le moment semble particulièrement crucial. “Il ne s’agit plus de parler de son propre produit, mais du cinéma lui-même”, note Del Toro, qui refuse pour autant de jouer les cassandres à l’ère de la baisse des entrées et des plateformes reines. Il propose à chacun de prendre un peu de recul.
“Le cinéma est très riche. Je viens de voir un film réalisé par Dennis Hopper, Out of the Blue. Je n’en avais jamais entendu parler. Il s’agit d’un film fou, très sombre, dur, vraiment vicieux. Comme du Gaspar Noé avant Gaspar Noé, vous voyez ? Il date de 1980 et peut encore nous inspirer. Tant qu’il y aura de bonnes histoires et de bons cinéastes pour les raconter, je pense que le cinéma se portera bien. Les salles ? C’est une autre histoire. Il existe tant de films qui méritent d’être vus sur grand écran.”
“Il existe tant de films qui méritent d’être vus sur grand écran.”– Benicio Del Toro
Ce serait une tragédie que les salles disparaissent, pour une infinité de raisons. Benicio Del Toro en sait quelque chose, lui qui incarne comme personne ou presque la puissance du grand écran, qu’il ressent aussi dans sa chair. Au Festival de Cannes, on le croise souvent aux projections et dans les soirées, cinéphile parmi les cinéphiles.
L’acteur a participé par deux fois à des jurys sur la Croisette, d’abord en 2010, pour la compétition sous les auspices de Tim Burton, puis en tant que président pour la section Un certain regard, en 2018. “C’était un trip. D’abord, on se marre. Ensuite, culturellement, cela vous élève. Vous avez l’impression d’avoir été à la fac. En sortant, vous vous sentez un peu plus intelligent, et plus sage aussi.”

“Je ne suis revenu au cinéma que lorsque j’ai commencé à en faire.” – Benicio Del Toro
Trente ans avant, son amour du cinéma avait débuté à Porto Rico, son pays de naissance. Dans la maison familiale, des films étaient projetés directement sur les murs à l’aide d’un projecteur super-8. “Des films de monstres et une version des années 40 de Batman. Il n’y avait pas de son. J’ai également vu La Fiancée de Frankenstein, L’Étrange Créature du lac noir, Le Loup-garou, Dracula, avec Bela Lugosi, quelques films d’horreur de la Hammer… Les premiers acteurs dont j’ai connu le nom étaient Boris Karloff, Lon Chaney père et fils, Christopher Lee et Peter Cushing… Des mecs qui faisaient peur. Je regardais aussi la télé, avec des acteurs portoricains que j’adorais, comme José Miguel Agrelot.”
Quand il s’agit de parler de cinéma, Benicio Del Toro se montre intarissable. Il se souvient de l’effet produit par Roger Moore, ex-James Bond, sur l’enfant qu’il a été, du choc causé par Papillon, le film avec Steve McQueen et Dustin Hoffman. “À partir de ce moment-là, pourtant, j’ai arrêté de regarder des films et je me suis consacré au sport”, dit-il avec le sourire en coin de celui qui aime brouiller les pistes. “Je ne suis revenu au cinéma que lorsque j’ai commencé à en faire.”

“Je ne pensais qu’au basket et au rock’n’roll.”
– Benicio Del Toro
À Porto Rico comme aux États-Unis, le basket est l’un des sports nationaux. Il y trouve une grande satisfaction, même s’il ne fera jamais carrière. Quand Del Toro arrive en Pennsylvanie, il a 12 ans et tout le temps envie de courir, de sauter, de tirer. Un an plus tard, le voilà envoyé en pension. “Je ne pensais qu’au basket et au rock’n’roll. Mes héros s’appelaient Kareem Abdul-Jabbar, Julius Erving, Magic Johnson, Larry Bird, mais aussi les Beatles, les Stones, les Who, Led Zeppelin et les Clash.”
L’ado Benicio est “plein d’énergie”, selon ses propres mots. Il ne voudra devenir acteur qu’à l’âge de 19 ans. “J’ai fait les quatre cents coups. J’avais perdu ma mère quand j’étais très jeune [à l’âge de 9 ans]. Ce sont des moments choquants.”
Sans insister davantage sur ce tournant tragique, l’acteur donne peut-être la clé de sa persévérance et de l’intensité de son jeu, qui navigue du cinéma d’auteur aux blockbusters – on l’a vu dans Avengers – Infinity War, mais aussi dans l’irrésistible Les Gardiens de la Galaxie et même dans Star Wars épisode VIII – Les Derniers Jedi. “À leur façon, ces films explorent la condition humaine”, commente-t-il.
Sa réputation est celle d’un acteur qui a besoin de comprendre chaque recoin d’un scénario pour s’emparer d’un rôle, à coups de longues conversations créatives. Une exigence qu’il tient de ses années de formation chez Stella Adler, à Los Angeles, après avoir abandonné des études de business. “Je ne sais pas ce qui m’a poussé plus loin que d’autres. Je crois que c’est simplement la vie. Peut-être qu’en tant qu’acteur on essaie de s’exprimer, comme un musicien ou un écrivain. Stella Adler disait toujours que l’acteur raconte l’histoire à travers ses choix, ses actions. Pour cela, il faut donc comprendre en profondeur ce que le scénariste a écrit.”

“Impossible d’être acteur sans être fan.” – Benicio Del Toro
Sans le formuler, Benicio Del Toro nous apprend que le charisme à l’écran est beaucoup plus qu’un atout naturel, plutôt le résultat du travail et d’un mode de vie embrassé sans sourciller. “Quand j’ai commencé à faire du cinéma, j’ai étudié les stars qui marquaient l’époque : Eddie Murphy, Richard Gere, Robert De Niro, Al Pacino… Puis j’ai regardé en direction de Marlon Brando et de James Dean. Vous les étudiez, mais avant tout, vous devenez fan. Impossible d’être acteur sans être fan. Vous devez d’abord ressentir les choses au niveau du ventre. C’est comme s’ils devenaient des membres de la famille.”
Le monde s’est ouvert après cela. Avec sa carrure et ses yeux perçants, entre ironie et menace, Benicio Del Toro a joué des hommes exceptionnels, comme le révolutionnaire cubain Che Guevara, devant la caméra de Steven Soderbergh. “J’aime les personnages qui soutiennent les outsiders, se dressent contre l’injustice et cherchent la vengeance.”
Jouer les méchants
Le natif de San Germán a aussi marqué les esprits par ses rôles menaçants, comme dans Savages d’Oliver Stone (membre d’un cartel) ou encore Sicario de Denis Villeneuve (tueur à gages). “J’attire les méchants“, résume- t-il. “Pour moi, ils pourraient être de bons mecs, mais ils ont pris un virage.”
Regarder une telle ambiguïté se déployer, voilà l’une de nos joies devant Benicio Del Toro. De son côté, l’acteur continue à apprendre, alors qu’il approche doucement de la soixantaine – il a 59 ans depuis février. Face à nous, il se souvient d’une conversation avec Paul Thomas Anderson, sur le tournage de Inherent Vice, qui a accouché plus tard d’un dialogue dans Une bataille après l’autre. C’était lors d’une scène plus difficile à tourner que les autres.
“Ce jour-là, le message de Paul c’était : ‘Retourne en défense’. Il me parlait à la fois de mon personnage et du jeu d’acteur en général. Ne sois pas obsédé par la perfection, passe à la suite. L’expression vient du basket, qui se joue des deux côtés du terrain. Si vous foirez votre attaque, vous devez revenir en défense. Il y aura toujours un autre geste, un lendemain.”
Une bataille après l’autre (2025) de Paul Thomas Anderson, actuellement au cinéma.