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Ibeyi : “Être spirituelle peut autant signifier twerker dans un club à Atlanta que faire vibrer un bol tibétain”
Ibeyi, l’éblouissant duo formé par les sœurs Díaz, envoûte le public depuis une décennie. À 31 ans, les jumelles aux compositions inclassables mariant rythmes ancestraux et électronique minimaliste s’apprêtent à dévoiler leur nouvel album qui sortira le 26 juin 2026. Une savante alchimie fusionnant leur identité et leurs influences, qui rend hommage à leurs racines cubaines. Comme avant-goût de l’album les sœurs dévoile Aset, un nouveau single consacré à la puissance féminine accompagné d’un clip.
Propos recueillis par Alexis Thibault,
portraits Natasha Kot ,
et réalisation Rebecca Bleynie.
Publié le 8 avril 2026. Modifié le 15 mai 2026.

Ibeyi, le groupe formé par les sœurs Lisa-Kaindé et Naomi Díaz
Les jumelles du duo Ibeyi, Lisa-Kaindé et Naomi Díaz, 31 ans, ont composé leur nouvel album dans l’urgence créative, laissant fuser les morceaux en toute spontanéité. À ce jour, on sait seulement qu’il a été enregistré entre Paris, New York et Los Angeles, et qu’il rendra hommage aux racines cubaines des deux sœurs… tout en invitant à la danse.
Depuis ses débuts en 2015, unanimement salués par la critique, le duo n’a cessé d’élargir son territoire sonore. Son deuxième opus, Ash (2017), sacré “meilleur album de l’année” par l’impitoyable média américain Pitchfork, confirmait la singularité absolue de leur musique : un alliage hypnotique de yoruba (l’une des trois langues nationales du Nigeria), d’électronique atmosphérique et de soul viscérale.
En effet, les morceaux d’Ibeyi marient les rythmes afro-cubains ancestraux à l’électronique minimaliste d’aujourd’hui. Un univers épuré où fourmillent les claquements de mains et les chants rituels aux formes circulaires. Cette esthétique dépouillée rappelle inévitablement le trip-hop des années 90, tout en revendiquant une identité afro-diasporique. En 2022, l’EP Spell 31 consolidait encore davantage cette trajectoire…

Une musique qui traverse le corps
Filles du légendaire percussionniste cubain Anga Díaz, membre du groupe Buena Vista Social Club, les sœurs Ibeyi étaient ces enfants installées dans une poussette en plein concert, ou assoupies sur des canapés pendant les soirées festives. Celles qui faisaient semblant de dormir quand on les réveillait pour aller les mettre au lit, mais qui entendaient tout, absorbaient les conversations et les mélodies. Désormais leur musique traverse le corps avant l’intellect. Un chaos merveilleux comme une basse vrombissante. En filigrane, on peut y percevoir l’influence d’Eau douce (2018), premier roman d’Akwaeke Emezi, une autrice non binaire qui les a bouleversées.
Son récit tisse d’une seule pièce le monde des vivants et celui des esprits, les États-Unis et le Nigeria. Il propose une vision radicalement neuve des fractures identitaires, plongeant dans les profondeurs de l’être pour interroger sans concession la sexualité, la folie et l’acceptation de soi. La musique d’Ibeyi procède exactement de la même alchimie : elle mêle sans hiérarchie tout ce que les sœurs aiment, tout ce qu’elles incarnent. Une identité multiple, en perpétuelle transformation. Rencontre.

L’interview à cœur ouvert d’Ibeyi
Numéro : La spiritualité est régulièrement convoquée pour qualifier votre univers musical. Vous reconnaissez-vous dans ce terme ?
Naomi Díaz : C’est un mot que nous n’avons jamais utilisé nous-mêmes, car il renvoie vite à des stéréotypes. Pour moi, être spirituelle peut aussi bien concerner quelqu’un en train de twerker dans un club à Atlanta que de faire vibrer un bol tibétain. Comme vous vous en doutez, moi, je ne suis pas très “bol tibétain”.
Lisa-Kaindé Díaz : Quelqu’un nous a dit un jour : “Vous êtes tellement de choses que c’est compliqué à définir.” J’ai trouvé ça magnifique, parce que c’est exactement ça. Nous avons de la chance : nous sommes, d’une certaine manière, infinies… S’il fallait transformer notre musique en œuvre d’art, il y aurait aussi des autels, et pas seulement religieux. On vit dans un monde où l’on ne sait plus en quoi croire. Beaucoup se rabattent sur l’argent, faute de mieux. Alors pourquoi ne pas construire des autels ? Croire en l’art, c’est beau, et ça aide.

“Être spirituelle peut aussi bien concerner quelqu’un en train de twerker dans un club à Atlanta que de faire vibrer un bol tibétain.” Naomi Díaz
Lors d’un précédent entretien, vous disiez puiser davantage votre inspiration dans la littérature que dans la musique. En fut-il de même pour ce nouveau disque ?
L.-K. D. : Un livre a accompagné mon processus de création : Le Prophète [1923] de Khalil Gibran. Un homme qui s’apprête à prendre la mer, et qui, avant d’embarquer, est interrogé par ses disciples. Cette idée de “dernières paroles” avant le départ, avant de ne plus revenir, c’est très beau. Et très inspirant. Un seul mot peut parfois déclencher une chanson, voire un album entier.
N. D. : Longtemps les livres ont nourri notre musique. J’aime beaucoup Milan Kundera, Romain Gary et l’Autoportrait [2005] d’Édouard Levé. Des phrases mitraillées comme des flux de pensées. Pour quelqu’un comme moi, souffrant de TDAH, avec un cerveau qui part dans tous les sens, ça résonne : des idées qui surgissent, sans rapport apparent…

La 68e cérémonie des Grammy Awards a récemment couronné les meilleurs artistes de l’année 2025. Que pensez-vous des distinctions dans la musique ?
N. D. : C’est bon pour l’ego, mais ce n’est ni un gage de qualité, ni de succès d’ailleurs. On reconnaît parfois le talent d’un artiste dix ou vingt ans trop tard. Notre père a remporté un Grammy [en 1998 pour l’album Habana], nous aimerions bien en avoir un un jour, juste pour perpétuer la tradition.
Avez-vous privilégié les accidents musicaux pour construire ce nouveau disque ?
N. D. : Pour faire ce métier, il est indispensable de se mettre en danger. Avant, nous nagions encore dans des eaux familières. Tout se débloque lorsque l’on a soudain le courage de se regarder en face. Je n’irai pas jusqu’à dire que ce nouvel album est un saut gigantesque dans l’inconnu, mais, en tout cas, c’est le début de quelque chose d’autre.
« Pour faire ce métier, il est indispensable de se mettre en danger.“ Naomi Díaz
Cela signifie-t-il qu’il faut s’efforcer de douter en permanence ?
N. D. : Que serions-nous sans le doute ?
L.-K. D. : Être artiste, c’est à la fois une conviction totale et un doute surhumain.
N. D. : L’impression de se sentir la meilleure, puis, en une fraction de seconde, plonger dans un doute terrible.
L.-K. D. : Comment convaincre le public de se déplacer pour un concert si l’on ne possède pas cette assurance ? C’est impossible ! Il faut une confiance plus grande que la normale. Mais c’est aussi violent : parfois, on fait une chanson et on se dit que c’est la meilleure du monde. Le lendemain, quand on la réécoute, on la trouve nulle. La condition d’artiste est dramatique. Cet album est notre plus grande prise de risque personnelle depuis le début d’Ibeyi.
Un nouvel album en préparation
Qu’aviez-vous envie de provoquer chez les auditeurs avec ce nouvel album ?
N. D. : Nous voulions refaire les choses pour nous. Revenir “à l’intérieur”. On espère que ça plaira, que ça fera bouger.
L.-K. D. : Il y a, par exemple, un morceau que nous avons composé en quatre heures, et il n’a plus jamais changé depuis. Nous n’avons plus jamais revu le producteur non plus.
N. D. : Avec Ibeyi, on cherche toujours un juste milieu entre nous deux. La première partie de notre carrière était peut-être un peu plus tournée vers Lisa. Et je pense que la période qui arrive va être plus tournée vers moi. Voilà, c’est une clé de lecture. Nous essayons de garder un équilibre, mais parfois le curseur penche à gauche ou à droite. Nous avons tourné tous les clips à Cuba, puis nous sommes rentrées chez nous. Parfois, on cherche longtemps alors que tout ce dont on a besoin se trouve à la maison.
Le nouvel album d’Ibeyi, disponible à partir du 26 juin 2026.
Coiffure : Andre Cueto avec les produits K18 chez Wise & Talented. Maquillage : Christina Lutz avec les produits Estée Lauder chez Wise & Talented. Manucure : Audrey Chéri chez B. Agency. Set design : Léa Di Dio. Assistants photographe : Vincenzo Sassu et Colin Bertin. Assistantes réalisation : Ismène Duprat et Margot Allemand. Numérique : Tsuvasa Saïkusa. Production : Iliana Largillier et Paloma Amet chez Iconoclast Image.