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Que vaut le film Le Testament d’Ann Lee avec Amanda Seyfried ?
Dans Le Testament d’Ann Lee, qui sort au cinéma ce mercredi 11 mars 2026, Mona Fastvold nous entraîne dans la communauté rigoriste protestante des shakers au 18e siècle. Un portrait de femme intense et bouleversant mettant en scène Amanda Seyfried et rappelant le prix de la liberté, toujours ardue à conquérir.
par Olivier Joyard.

Le Testament d’Ann Lee, un film féministe sur une icône religieuse méconnue
Au milieu du 18e siècle, dans une famille pauvre de Manchester, une petite fille n’arrive pas à s’endormir. Elle entend du bruit provenant de la couche de ses parents, à quelques mètres de la sienne. Terrorisée par le spectacle de cette copulation, la petite Ann Lee s’en souviendra toute sa vie. De cette scène traumatique, et de quelques autres, Mona Fastvold fait le nœud de son troisième long-métrage.
Le Testament d’Ann Lee traverse plusieurs décennies intenses avec son héroïne torturée, de sa naissance jusqu’à sa mort précoce, à l’âge de 48 ans. Nous voilà embarqués dans l’existence étonnante, souvent étrange, de celle qui dirigea la communauté des shakers, une branche du protestantisme issue des quakers. Ce petit groupe connut son heure de gloire à la fin du XVIIIe siècle, principalement aux États-Unis, où Ann Lee s’est exilée en 1774 après avoir connu les persécutions du pouvoir anglais.
Une femme poussée au départ par un gouvernement qui lui refuse sa liberté de conscience : le point de vue de Mona Fastvold est clair. Il s’agit de faire de son film un portrait féministe (plutôt qu’un strict biopic) qui s’inscrit dans la lignée d’un cinéma contemporain préoccupé par les enjeux de représentation, notamment incarné par Céline Sciamma.

Une performance bluffante d’Amanda Seyfried
Le sujet du film colle à cette ambition, les shakers s’étant distingués par leur défense de l’égalité sociale et de genre. L’actrice américaine Amanda Seyfried incarne quant à elle Ann Lee avec une force peu commune, sans retenue ni pudeur mal placée. Son personnage subit des difficultés extrêmes – quatre grossesses, mais aucun enfant survivant. Elle fait face. Il y a quelque chose de généreux et de brutal en elle, un mélange qui donne le ton du film, scandé par des chapitres, comme dans un roman.
Les shakers ont obtenu leur surnom à cause de rituels fondés sur le chant et la danse, expressions proches de la transe, quand la foi se mêlait à un état limite. Mona Fastvold propose de nombreuses scènes inspirées de ces mouvements extatiques, saturés de tremblements et de hurlements, transformant çà et là Le Testament d’Ann Lee en comédie musicale d’un genre nouveau.
Il arrive que les séquences durent un peu trop, que l’on s’interroge sur la fascination de la cinéaste pour cette héroïne mystique dont la religion était fondée sur une austérité morale : pas de sexe, célibat obligatoire, vie simple. Cela peut donner au film un côté ambigu, comme s’il ne tirait de sa protagoniste et de son rapport au monde que ce qui l’arrange. Cette subjectivité, pourtant, fonctionne.

“Pour moi, être artiste, c’est toujours s’efforcer de créer l’impossible, c’est ce qui m’a menée vers Ann Lee.” Mona Fastvold
Elle finit par emporter le morceau quand on comprend le projet de Mona Fastvold, son rapport à Ann Lee, qu’elle exprime ainsi : “Sa quête radicale d’une utopie qu’elle avait elle-même façonnée témoigne de l’élan créatif au cœur de toute démarche artistique : le besoin impérieux de refaçonner le monde. En particulier la clarté de sa vision et sa capacité à guider les autres vers un idéal commun évoquent l’esprit de collaboration qui sous-tend tout projet créatif – qu’il s’agisse de composer une symphonie, de construire un bâtiment ou de réaliser un film. Pour moi, être artiste, c’est toujours s’efforcer de créer l’impossible ; c’est ce qui m’a menée vers Ann Lee. Ce film est un hommage à son rêve et au silence qui désormais l’entoure.”
Coscénariste de The Brutalist (2025), qui mettait en scène un génial architecte juif pris dans les rets du XXe siècle, Mona Fastvold poursuit ici son travail sur l’idée de construction et d’utopie. Parmi les meilleures scènes du Testament d’Ann Lee se trouve celle où la communauté, installée dans une forêt, fait sortir de terre des bâtiments en bois épurés, à la géométrie à la fois humble et harmonieuse.
Les shakers sont aujourd’hui identifiés à une forme de design sobre, dont certaines pièces de mobilier sont très demandées dans les salles de vente et copiées partout. Sans tomber dans le puritanisme, Mona Fastvold réussit souvent à travers le film à épouser cette vision de la beauté, à des années-lumière du clinquant qui semble aujourd’hui dominer le monde.
Le Testament d’Ann Lee (2026) de Mona Fastvold, actuellement au cinéma.