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Comment la réalisatrice Kelly Reichardt a transformé Josh O’Connor en braqueur-loser
Situé au début des années 70, The Mastermind de Josh O’Connor revisite avec finesse et originalité le film de braquage. Inspiré d’un authentique vol de tableaux rocambolesque survenu en 1972 dans le Massachusetts, le film met en scène, dans le rôle du cambrioleur, un père de famille, loser naïf, qui file résolument vers l’échec. Chronique d’un désastre annoncé mettant en scène l’excellent Josh O’Connor…
propos recueillis par Olivier Joyard.

The Mastermind, un film de braquage original signé Kelly Reichardt
Elle est sans doute la plus grande réalisatrice américaine contemporaine. En neuf films réalisés depuis 1994, parmi lesquels des chefs-d’œuvre comme Old Joy et Certaines Femmes, Kelly Reichardt s’est imposée comme une figure clé du cinéma indépendant, traversée à la fois par les fantômes du cinéma classique – notamment le western – et capable d’apporter une dimension politique à sa manière de filmer hommes et femmes. Avec The Mastermind, Reichardt propose une variation sur le film de braquage, grâce à son regard empathique et féministe.
Josh O’Connor au générique
Situé au début des années 70, le film arpente autant un territoire, celui de l’Amérique des petites villes, qu’un imaginaire, le désir de puissance typiquement américain. Josh O’Connor, dans le rôle principal, incarne un type un peu paumé qui se met en tête de voler des tableaux. L’occasion pour la cinéaste de poser un regard très fin sur la manière dont nous sommes collectivement pénétrés par les soubresauts politiques et sociaux.
Si le film parle en sourdine de l’Amérique et du Vietnam, il s’adresse aussi à nous, humains de 2026 shootés à l’individualisme. L’occasion de rencontrer Kelly Reichardt pour évoquer ce film faussement mineur, présenté en compétition au dernier Festival de Cannes.
L’interview de Kelly Reichardt
Numéro : The Mastermind est un film de braquage au rythme souvent anti-spectaculaire. Qu’attendez-vous de la part du public face à cette expérience ?
Kelly Reichardt : J’aimerais que les spectateurs entrent dans les images et y trouvent assez d’espace pour les remplir avec ce qu’ils ressentent, sans idées préconçues. Mon film précédent, Showing Up (2022), parlait d’une femme artiste. Celui-là met en scène des personnages qui volent des œuvres. Il y a donc un lien avec la création. Mais ce n’était pas du tout prévu ! The Mastermind est d’abord né de mon intérêt de longue date pour les histoires de vols de tableaux.
Je suis tombée sur une affaire qui a eu lieu à Worcester en 1972. J’ai tout de suite été séduite par son côté rocambolesque. Et puis j’aimais l’idée de filmer la Nouvelle-Angleterre au début des seventies. Travailler dans cet espace, mais aussi à l’intérieur du genre de cinéma lié à cet imaginaire. J’ai aussi pensé à Georges Simenon, l’auteur belge. Chez lui, il se passe un gros événement au début et on observe ensuite de manière candide les conséquences.

“Dans le cinéma des années 70, et notamment dans les films de casse, le prototype du héros masculin violent était célébré.” Kelly Reichardt
J’ai l’impression que votre film évoque la question du genre dans tous les sens du terme : le film de casse, donc, mais aussi la masculinité, à travers ce héros [Josh O’Connor] qui risque de perdre toute sa puissance.
C’est vrai que dans le cinéma des années 70, et notamment dans les films de casse, le prototype du héros masculin violent était célébré. Jack Nicholson, par exemple, a beaucoup incarné des salauds que les gens adoraient malgré tout. C’est étrange ce que peut accomplir un récit : il vous fait aimer Travis Bickle, le héros de Taxi Driver ! Il existe une longue histoire de ces hommes à qui on accorde le privilège de mal se comporter. À travers les personnages féminins, on percevait quand même les conséquences de leurs actions. Dans Cinq Pièces faciles [Five Easy Pieces] de Bob Rafelson, je pense à la petite amie interprétée par Karen Black. C’est vrai que le héros de mon film fait lui aussi exploser son monde. Impossible de savoir s’il est conscient des risques qu’il prend et fait prendre à son entourage. C’est un homme-enfant qui tente quelque chose pour avancer dans la vie, mais n’a pas vraiment de plan B. Il n’est pas extrêmement doué pour la survie. D’un autre côté, il fait preuve de détermination et parfois de beaucoup trop de confiance en lui. Il est un peu à l’image de l’Amérique. [Rires.]

“La performance de Josh O’Connor aide beaucoup à rendre le personnage complexe.” Kelly Reichardt
Vous ne condamnez jamais ce personnage masculin. Votre cinéma regarde, scrute, mais ne juge pas. Est-ce que les gens peuvent changer, devenir meilleurs ?
J’essaie toujours de garder espoir et de poser des questions. En tant que réalisatrice, je n’ai pas envie que cet homme devienne un cliché. La performance de Josh O’Connor aide beaucoup à rendre le personnage complexe. C’est aussi une question de rythme, car mon cinéma possède son propre déploiement. Je suis monteuse de mes films et j’ai souvent l’impression de faire quelque chose de différent. Pourtant, une œuvre vous échappe. Elle se révèle dans sa vie propre. Réaliser un film implique un drôle de mélange : à la fois, tout est le résultat d’une action de votre part, et en même temps, l’œuvre devient ce qu’elle a envie de devenir. La collaboration avec les autres, le temps qu’il fait, tout entre en ligne de compte. J’aime beaucoup les ruptures de rythme dans The Mastermind, qui est à la fois un film rapide et lent. Parfois, quand on tourne un film, on a envie que ce qui appartenait à l’arrière-plan prenne toute la place. On a le désir de s’installer dans un espace, d’imaginer un plan complexe qui dure une minute. La manière dont le temps passait pour les êtres humains en 1970 était forcément différente de celle d’aujourd’hui. Et il était important d’évoquer ce sujet. La télévision et les informations nous bombardent de signes, et je crois que nos cerveaux ont changé par rapport à cette période pas si lointaine où on lisait le journal dans le métro, et où on finissait la journée en l’ayant terminé. Ce n’était pas la même chose que de scroller entre des titres accrocheurs. À travers ce film, je voulais donner une sensation du temps.

“Je me suis rendu compte que certains de mes films parlent de la question de l’individu dans la société.” Kelly Reichardt
Dans The Mastermind, vous évoquez aussi en arrière-plan la guerre et les dissensions politiques très fortes en Amérique au début des années 70. Comme aujourd’hui.
Je me suis rendu compte que certains de mes films parlent de la question de l’individu dans la société. Ici, le héros se trouve rattrapé par l’Histoire en train de se faire. Nous sommes connectés à la société, même si nous avons l’impression d’y échapper. Au Festival de Cannes, Robert De Niro a prononcé un très beau discours en nous poussant à nous organiser et à lutter dans ce réel incertain et violent. Le héros de The Mastermind a beau penser qu’il peut marcher à côté du monde, de sa famille et de ses responsabilités, vivre détaché, comme un homme qui flotte, eh bien ce n’est pas possible.
Qu’est-ce que cela représente d’être une réalisatrice américaine aujourd’hui ?
Les artistes américains se sentent chanceux et chanceuses de pouvoir seulement réaliser des films. Dans mon pays, nous sommes nombreux à craindre la volonté actuelle de rendre impossible le soutien aux œuvres, aux lieux artistiques, aux lieux de savoir… Pour moi, le cinéma est une réalité démocratique nécessaire. En tournant The Mastermind, j’avais l’impression de vivre dans une bulle, même si nous étions en plein milieu de l’Ohio, l’État de JD Vance – alors que j’habite à Portland. Au lendemain de l’élection du président, une partie de l’équipe technique locale était contente, mais les responsables de la cantine, des Dominicains, pleuraient. Nous avions un projet en commun, qui était de réaliser un film. Et cela nous a fait du bien, malgré nos différences.
The Mastermind de Kelly Reichardt, au cinéma le 4 février 2026.