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Que vaut le nouveau film de Jim Jarmusch ?
Father Mother Sister Brother scrute, avec une forme de cruauté mâtinée d’humour, la nature des liens qui unissent les familles. Distance, amertume, mais aussi amour et attachement, dans ce nouveau long-métrage émouvant, en salles à partir du 7 janvier 2026, Jim Jarmusch semble filmer la substance même de la vie.
par Olivier Joyard.
Publié le 1 janvier 2026. Modifié le 2 janvier 2026.

Un film récompensé par un Lion d’or à Venise
À 72 ans, un artiste peut encore déjouer les pronostics. Malgré quatorze films et quatre décennies de carrière, Jim Jarmusch n’avait pas remporté de récompense suprême depuis la Caméra d’or en 1984 pour Stranger than Paradise et le Grand Prix en 2005 avec Broken Flowers, le tout au Festival de Cannes. Mais c’est bien à la Mostra de Venise, en septembre dernier, qu’il a pu enfin soulever une statuette sans égale, le Lion d’or – à la surprise générale, il faut le dire, pour un film passionnant mais en mode (faussement ?) mineur.
Father Mother Sister Brother fait partie de ses chroniques à concept, comme l’avaient été Night on Earth en 1991, film à sketches dans un taxi, et Coffee and Cigarettes en 2003, qui enchaînait onze situations formant un récit disjoint. Le film est découpé en trois parties, et change à chaque fois de personnages et de pays.
La première met en scène un frère et une sœur qui rendent visite à leur père, isolé au bord d’un lac aux États-Unis. La deuxième nous transporte à Dublin, où deux sœurs prennent le thé chez leur mère revêche. La troisième se déroule à Paris, quand une sœur et un frère se retrouvent après la mort de leurs parents.
Jim Jarmusch, cinéaste du caustique
Cinéaste iconique, véritable rock star, le très chic Jim Jarmusch s’affirme depuis toujours comme un artiste au style aussi doux que son ironie est mordante. Father Mother Sister Brother ne dénote pas : il s’agit d’une sorte d’épopée zen à travers quelques vies dont les failles se révèlent. C’est quand tout est calme, aligné, que les catastrophes intérieures pointent chez le réalisateur.
De ce point de vue, la première partie est ainsi exemplaire, avec son personnage de père bougon joué par Tom Waits. Ce dernier ment à ses enfants, et notamment à son fils, incarné par Adam Driver, dans une longue scène à la fois hilarante et doucement perturbante où il est question d’argent. On comprend que le film scrute, avec une forme de cruauté mâtinée d’humour, la nature des liens qui unissent les familles. Le résumé ? Plus grand-chose ne tient quand la vie nous a éloignés les uns des autres.
Father Mother Sister Brother ou comment raconter les fragments du lien familial
C’est sur ce constat que débute le deuxième acte de Father Mother Sister Brother, le plus difficile à aimer, dans lequel on retrouve notamment Cate Blanchett, Vicky Krieps et Charlotte Rampling. Les trois femmes ne se sont manifestement pas parlé depuis longtemps et se retrouvent un après-midi dans la maison bourgeoise et blême de la matriarche, redoutant alors à chaque seconde que la conversation ne se transforme en pugilat.
Après avoir filmé la distance dans la première partie, Jarmusch pointe ici l’amertume, les sentiments asséchés. Avant que l’ultime section de Father Mother Sister Brother ne réinstaure du désir et de l’amour, en montrant un attachement viscéral.
Cet attachement est celui qui unit Billy (Luka Sabbat) et Skye (Indya Moore, vue dans la série Pose). Frère et sœur errent dans Paris en voiture et se posent dans l’appartement vide de leurs parents décédés dans un accident. Ils respirent ainsi une dernière fois l’espace, évoquent leur jeunesse, discutent avec la propriétaire, prennent le temps du deuil.
Leur étrange déambulation se termine dans un entrepôt où se trouvent les meubles. Jarmusch saisit quelque chose d’une vibration interne à ses personnages, en les reliant intensément au monde. Chez lui, corps et décors s’unissent ainsi pour former un magma poétique. Nous sommes au bord de l’insignifiant, sans jamais que Father Mother Sister Brother n’y succombe. Ce qui reste de ce beau film est au contraire une substance vitale imprimée en nous pour longtemps.
Father Mother Sister Brother de Jim Jarmusch, au cinéma le 7 janvier 2026.