Artiste

Georg Baselitz

À contre-courant des normes académiques, Georg Baselitz retourne le monde à sa manière : en inversant ses toiles. Une posture esthétique autant que politique, où l’acte de peindre devient un exorcisme de l’Histoire. Entre expressionisme ravagé et sculpture archaïque, lumière sur un artiste essentiel, dont la récente exposition au White Cube de Londres réactive la force tellurique.

Publié le 5 septembre 2025. Modifié le 20 mars 2026.

Les débuts de Georg Baselitz

Il faudrait un œil borgne pour ignorer que l’œuvre de Georg Baselitz — né Hans‑Georg Kern en 1938 — est traversée de fractures. Né dans l’Allemagne défaite, enfant d’un monde en ruines, il érige dès les années 60 une peinture en tension, aussi viscérale que cérébrale. Le peintre allemand ne peint pas : il scinde, il blesse, il inverse.

En effet, dès 1969, il fait voler en éclats les conventions en présentant ses sujets tête en bas. Ce geste, désormais signature, n’est pas simple provocation. Il s’agit d’une stratégie de distanciation, un moyen d’annihiler la narration pour faire surgir la matière picturale elle-même. L’inversion de l’image devient alors un manifeste. Elle abolit le sujet, suspend la signification — et convoque un regard neuf. Une œuvre retournée, donc, mais surtout retournante.

L’inversion comme langage plastique et politique

Si Baselitz est souvent assimilé au courant néo‑expressionniste, c’est qu’il partage avec lui cette rage chromatique, cette brutalité des formes, cette manière de faire remonter la peinture à l’état de cri. Pourtant, il s’en distingue par une démarche méthodique, presque conceptuelle. Car retourner un tableau n’est pas anodin. Cela renverse le rapport au motif, perturbe les repères, rend le regard instable — et c’est précisément là que réside toute la force de ses peintures inversées.

D’ailleurs, bien au-delà d’une figure de style, cette technique s’est imposée comme un fil rouge. Dans toutes les phases stylistiques de Georg Baselitz — de 1970 à 2025 — cette logique d’inversion agit comme une respiration continue, une réinvention perpétuelle de la peinture.

Un art hanté par l’après-guerre

À la différence de ses contemporains américains, Baselitz ne pouvait peindre sans confronter les décombres. Son œuvre est peuplée de paysages détruits, de corps amputés, de formes qui vacillent. Il faut dire que la mémoire collective allemande pèse lourd, et que son travail est une tentative de la traduire, de la contrecarrer, de la déployer.

En cela, ses tableaux ne sont pas simplement expressionnistes : ils sont post‑traumatiques. Ils incarnent une promotion de l’art après-guerre, lucide, âpre, sans concessions. Baselitz peintre allemand, certes, mais surtout témoin d’une histoire qu’il ne cesse d’interroger — parfois avec fracas.

La sculpture : une autre forme de rugosité

À partir des années 80, Baselitz engage un dialogue avec la sculpture, sans rien céder à sa radicalité. Loin des marbres lisses ou des bronzes savants, il sculpte à la tronçonneuse, dans des blocs de bois brut. Résultat : des figures massives, rugueuses, archaïques. On pense à l’art africain, à la statuaire primitive, mais aussi aux stigmates des forêts allemandes bombardées.

Ces sculptures de Georg Baselitz prolongent ses toiles inversées : elles sont elles aussi disloquées, volontairement malhabiles, comme pour mieux saboter les attentes de beauté classique. Elles imposent leur présence physique, débordent du socle, s’ancrent dans le réel avec violence.

Une réception critique ambivalente

Il est à noter que la critique ne l’a pas toujours suivi. Trop brutal, trop dérangeant, Baselitz a longtemps dérouté. Pourtant, à mesure que le temps passe, son œuvre s’impose comme l’une des plus fécondes du XXe et XXIe siècles. Les œuvres de Baselitz, tant picturales que sculpturales, apparaissent désormais comme des points d’ancrage majeurs de la création contemporaine.

Expositions récentes : entre rétrospective et renouveau

L’exposition rétrospective au Centre Pompidou en 2021 fut un jalon important. Elle révélait la cohérence souterraine de son parcours, malgré les métamorphoses stylistiques. Les œuvres majeures y dialoguaient avec des pièces plus confidentielles, dévoilant un peintre d’une rare complexité. Cette exposition marquait également une reconnaissance institutionnelle tardive, mais méritée.

White Cube Bermondsey 2024 : une présence renouvelée

Plus récemment, l’exposition Georg Baselitz à la White Cube Bermondsey en 2024 a ravivé le feu. Y étaient présentées des œuvres récentes, où l’inversion se conjugue à une forme d’épuration. Moins dans la déchirure, plus dans l’ossature. Les peintures de Georg Baselitz y apparaissent comme des fantômes abstraits, suspendus entre effacement et persistance. Globalement, cette exposition a confirmé que l’artiste ne s’endort pas sur ses lauriers. Bien au contraire, il creuse encore. Toujours à rebours, toujours en tension.

Baselitz aujourd’hui : subversion tranquille d’un maître

Alors que d’autres s’assagissent avec l’âge, Baselitz affine son intransigeance. Il peint encore, sculpte, expose. Et si l’actualité de Georg Baselitz est moins tonitruante qu’autrefois, elle n’en est pas moins essentielle. Car son œuvre agit en profondeur : elle contamine les regards, irrigue les pratiques. On le retrouve dans les galeries d’art les plus pointues, de Berlin à New York. Chaque exposition de Georg Baselitz est un événement. Chaque toile, une énigme. Chaque sculpture, un manifeste.

Une œuvre en négatif du réel

Ce que Baselitz propose, au fond, c’est un monde à l’envers. Non, pas un chaos, mais une autre manière de voir. L’inversion n’est pas renversement gratuit : elle est lucidité. Elle oblige à désapprendre, à re-regarder, à réinterroger ce que signifie représenter. Ainsi, les peintures inversées de Georg Baselitz ne sont pas seulement des tableaux retournés : ce sont des instruments de pensée. Elles forcent à voir autrement. Et c’est peut-être cela, leur plus grand mérite : proposer un regard neuf sur un monde abîmé.

Et après ?

Alors que le marché de l’art cède souvent aux effets de mode, Georg Baselitz demeure un corps étranger. Ni mondain, ni décoratif, il poursuit sa trajectoire en solitaire, comme un vieux loup baroque. Ce qui fait la force de son œuvre, c’est sa constance dans l’inconfort. Son refus du compromis. Sa manière de tordre la forme pour mieux dire l’indicible. Il y a, dans chaque toile retournée, quelque chose qui résiste. Quelque chose qui survit. Et c’est peut-être cela, aujourd’hui, l’essence même de l’art.