Numéro : Dans son Traité du Tout-monde Édouard Glissant développe la notion de “mondialité” : il s’agit pour lui de rétablir un dialogue à l’échelon local, de montrer la diversité que recèle le globe, ce qui est l’antithèse de l’uniformisation produite par la mondialisation. Cette notion me paraît intéressante du point de vue de la mode contemporaine. Qu’en pensez-vous ?

Grace Wales Bonner : Les voyages sont essentiels dans ma recherche conceptuelle. Ma manière de travailler consiste en grande partie à me mêler aux “vrais gens”, et à prendre appui sur la façon dont ils peuvent nourrir mon inspiration, dans une grande diversité de lieux. J’envisage souvent mon travail comme une conversation avec les autres. Je procède par le dialogue et les collaborations, et je pense que c’est ce qui me permet d’adopter toutes sortes de perspectives différentes.

 

Votre processus collaboratif est passionnant : Glissant estime qu’il ne faut pas craindre la perte de notre identité, que tout dialogue est un enrichissement. Vous avez, par exemple, récemment travaillé avec Dev Hynes, alias Blood Orange…

J’ai toujours beaucoup apprécié le travail de Dev, son talent a tellement de facettes : la réalisation de films, la chorégraphie, la composition musicale, les spectacles… Ses productions sont toujours très audacieuses, et c’est cet aspect qui me passionne. Nous avons collaboré sur un film centré sur le travail d’un très jeune danseur que j’ai découvert à Johannesburg. Cette œuvre résulte de tout un travail de recherche préalable sur l’Afrique du Sud et les différentes formes de musique et de son que l’on peut y rencontrer. À partir de ce matériau, Dev Hynes a composé une musique qui a façonné le film d’une façon incroyablement organique. Les images sont signées de la photographe Harley Weir, avec qui je collabore régulièrement depuis 2013. Avec elle, j’ai notamment réalisé à Dakar un film qui présente le mouvement et la pratique des lutteurs au Sénégal comme une forme de danse, une forme d’art. Ainsi, avec Harley, je revisite systématiquement les idées qui nourrissent une collection pour les transformer en photographies ou en films.

 

Vous réalisez également des fanzines qui traduisent vos recherches menées pour chaque collection sous forme d’images, de textes et de collages. Vous avez récemment développé une de ces publications à compte d’auteur avec le chanteur Sampha, qui signait également la bande-son de votre défilé automne-hiver 2017-2018.

Depuis un an environ, je travaille avec lui sur une publication personnelle et sur les visuels de son album Process. Pour ma propre collection, j’ai choisi de me servir d’un corpus d’œuvres musicales existantes, et de concevoir leur représentation visuelle. Ce fanzine est en fait une mosaïque de différentes œuvres. La famille de Sampha vit à Freetown, la capitale de la Sierra Leone, que les frères Durimel ont photographiée pour nous. Ils ont véritablement documenté une histoire. Je me suis aussi servie des photographies personnelles de Sampha et de ses collages, le tout combiné à des extraits de paroles de ses chansons. 

 

Vos collections s’inspirent aussi de la littérature. Pour l’automne-hiver 2017-2018, vous avez fait intervenir l’auteure Lynette Yiadom-Boakye, qui a écrit une nouvelle spécialement pour votre show.

Pour ce défilé évoquant la spiritualité, j’ai eu l’idée d’un prédicateur un peu étrange. J’ai alors contacté Lynette afin d’engager un dialogue avec elle. Je lui ai notamment parlé du passage du roman Invisible Man de Ralph Ellison, où le personnage principal tient publiquement un discours qui va complètement changer la donne. Je lui ai aussi parlé de la rue comme espace où traduire une vision et une transformation. Lynette a ensuite réagi à ces pistes avec un texte qui m’a permis de pousser vraiment plus loin ce défilé.

 

Quelle sera l’inspiration du prochain défilé ?

Il sera lié aux Antilles, un lieu où se mêlent des influences très variées. Mon père est originaire de la Jamaïque, et c’est vers cette île que j’ai envie de me tourner en ce moment.