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Le légendaire cinéaste Martin Scorsese mis à l'honneur à la Cinémathèque française

 

À l'occasion de la première exposition mondiale "Scorsese", qui rend hommage aux 30 ans de carrière du réalisateur, Numéro revient sur "Les Infiltrés" le film mythique de Martin Scorsese qui lui a valu l'Oscar du meilleur film et du meilleur réalisateur.

Trahison, dépossession, mélancolie : thriller romanesque, Les Infiltrés de Martin Scorsese, colle au plus près des corps et des âmes écorchés de ses deux protagonistes, dont un Di Caprio à fleur de peau. 

 

Si l’on imaginait que le cinéma de Martin Scorsese se muséifiait avec les années, débordé par sa propre mythologie et son passé glorieux, Les Infiltrés sonne comme un avertissement : les vieilles bêtes ne se laissent pas facilement abattre. Avec son vingtième film, le plus agité depuis A tombeau ouvert, le plus équilibré depuis Casino, il y a une décennie, l’homme de Mean Streets et de Raging Bull étale tout son savoir-faire, ses ambitions intactes de cinéaste et de moraliste, mais aussi, dans le même mouvement de fureur intime, ses doutes. Sombre et fiévreux, Les Infiltrés est autant un film de recherche que de maîtrise, une affirmation de puissance couplée à une quête fragile et émouvante d’identité.

L’histoire, écrite d’après le scénario d’un exaltant thriller de Hong Kong, Infernal Affairs (sorti en 2002), va dans ce sens : secouer un monde, renverser les âmes. Il s’agit de l’un des plus forts récits que Scorsese ait jamais eus entre les mains ; un conflit de générations en parallèle avec une rivalité muette entre deux jeunes hommes, dans le décor tout en brique et les perspectives austères de Boston. Alors qu’il règne sur ces rues symboliques de l’Amérique blanche depuis un temps infini, un vieux parrain de la pègre irlandaise (Jack Nicholson) se retrouve sous surveillance. Un jeune flic du quartier (Leonardo DiCaprio) est envoyé sur le terrain pour infiltrer son gang et recueillir des informations afin de le faire tomber. Le parrain, de son côté, emploie un autre flic “rookie” (Matt Damon), formé à la même académie, pour devenir sa taupe au sein de la police et contrecarrer le plan des autorités. S’ensuit un palpitant jeu du chat et de la souris et la chronique violente, de plus en plus triste à mesure qu’avance le film, des destins croisés de ces deux infiltrés. D’un tel matériau trouble et subtil, Scorsese fait une fable intemporelle. Les Infiltrés se déroule de nos jours, mais sans être réellement marqué par les signes de l’époque. Rien de plus logique, puisque le sujet scorsesien par excellence n’a jamais été le pur présent, mais les origines (du mal, de l’amour, d’un pays) et les ramifications complexes qui mènent vers le chaos ambiant. De ce point de vue, ce nouveau brûlot ne déroge pas à la règle, dressant le portrait d’une Amérique gangrenée par le crime et immorale, gouvernée par les rats, sans aucune issue possible. 

Mais l’aspect politique n’est pas le plus fort des Infiltrés. Scorsese n’est jamais aussi bon que lorsqu’il s’éloigne de sa ligne initiale et d’un discours tout tracé, pour saisir l’énergie des corps dans des situations extrêmes, avant d’en tirer une matière émotionnelle sans pareille. En un mot, il n’est jamais meilleur cinéaste que lorsque son oeil se cale sur les acteurs, en symbiose avec eux, et ne les lâche plus. Jusqu’à pénétrer leurs sentiments les plus enfouis. Si l’on excepte les mimiques surjouées de Jack Nicholson, qui donnent parfois aux Infiltrés un aspect parodique en complet décalage avec le ton général et le sujet, c’est le cas ici au-delà de toutes les espérances. Le trait vif de la caméra scorsesienne embrasse ce monde d’hommes troubles et perturbés, autour d’un trio magique : Mark Wahlberg, Matt Damon et Leonardo DiCaprio. Le premier, que l’on n’avait pas vu dans un aussi beau rôle depuis The Yards de James Gray (2000), est parfait en sergent/petite frappe voué à “sadiser” les pauvres flics sous ses ordres. Matt Damon, lui, a la bonne idée de jouer un traître absolu avec rigueur et droiture.

Mais c’est Leonardo DiCaprio qui impressionne de bout en bout, et fait monter les larmes. Affirmer que Scorsese a trouvé en lui son nouveau Robert De Niro serait presque insultant, étant donné l’étendue du talent de l’ex-wonderboy, trente-deux ans aujourd’hui, qui rivalise aisément avec les acteurs les plus mythiques de l’histoire du cinéma. Lors de leur première collaboration, sur Gangs of New York (2002), Scorsese ne semblait pas avoir encore trouvé la bonne distance par rapport à l’acteur. L’un et l’autre se cherchaient, comme deux boxeurs, deux artistes sanguins, trop orgueilleux pour se livrer vraiment. Dans Aviator, la performance de DiCaprio était exceptionnelle, mais encore fondée sur la virtuosité, pas aussi émouvante que souhaitée. Ici, toutes les réserves éclatent. L’acteur et le cinéaste gravitent à la même hauteur en même temps. Le personnage déchirant interprété par DiCaprio devient très vite le centre nerveux du film, et Scorsese s’en empare avec une empathie et un amour rares chez lui. Trahison, dépossession, mélancolie, danger : tout passe dans le corps raide et les yeux bleus de Leo, avec une intensité et une démesure folles. De quoi faire des Infiltrés l’un des rares films inoubliables de cette année.

 

Par Olivier Joyard

 

L'exposition et rétrospective "Scorsese", du 14 octobre 2015 au 14 février 2016, à la Cinémathèque française, 51, Rue de Bercy​, Paris XIIe.

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